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Le deuxième loup-garou que j’ai rencontré dans ma jeunesse !

Le deuxième loup-garou que j’ai rencontré dans ma jeunesse !

Le phénomène des loups-garous ne m’est pas inconnu. J’en ai souvent croisé, de mon enfance jusqu’à ma jeunesse, et ils m’ont attaqué sous différentes formes.

À l’époque, au Bel-Air et dans les zones avoisinantes, les habitants coexistaient avec les loups-garous comme si c’était normal. Ils les connaissaient tellement bien qu’ils savaient les reconnaître, même lorsqu’ils prenaient la forme d’animaux la nuit, pendant leurs activités maléfiques.

Je peux témoigner, sans l’ombre d’un doute, avoir connu et identifié — tout comme de nombreux voisins et voisines — des personnes qui se transformaient en loups-garous, selon l’animal qu’elles choisissaient d’incarner le soir, rôdant autour des maisons où vivaient des enfants.

À l’adolescence, ma mère déménageait souvent dans le quartier de Bel-Air. Les hausses successives des loyers, que nous n’avions pas les moyens de suivre — à l’époque, cinquante gourdes par mois — nous obligeaient à quitter nos logements. Ainsi, nous avons été relogés à plusieurs reprises, dans différents quartiers.

Nous sommes en 1971. Nous venons d’emménager dans une maison plus spacieuse que celle où j’habitais lorsque, pour la première fois, je me suis retrouvé face à un loup-garou : une dame que j’ai découverte, en pleine nuit, assise sur mon lit.

Une autre fois, cela s’est passé différemment. Un soir, j’ai vu, en songe, un poulet qui m’attaquait chaque fois que je fermais les yeux. J’ai passé toute la nuit à endurer ce calvaire, incapable de trouver le sommeil. Ma mère se trouvait dans sa chambre, à l’étage, tandis que mon petit frère et ma sœur dormaient au rez-de-chaussée. Nous étions tellement terrifiés que nous n’avons même pas trouvé le courage d’alerter ma mère. Pour cela, il aurait fallu sortir dehors et frapper à sa porte. Trop apeuré, je n’ai pas osé tenter cette aventure. Je me suis contenté de réveiller mon frère et ma sœur pour leur raconter mon cauchemar.

Nous n’étions plus quatre, car l’un de mes deux frères était mort de maladie naturelle trois ans après l’irruption de cette créature dans notre chambre.

Le lendemain, j’ai expliqué à ma mère ce qui m’était arrivé la veille. Elle n’y a pas accordé une grande importance et est partie vaquer à ses occupations. Elle est revenue seulement le soir un peu plus tard, car c’était moi qui devais préparer le repas ce jour-là.

Le jour suivant cette expérience nocturne diabolique, je ne pouvais rien faire tellement j’étais souffrant. Je ne pouvais même pas me lever. Je n’étais pas bien. J’avais une fièvre si élevée que mon corps aurait pu cuire un repas. Heureusement, ma mère, pour une fois, est rentrée plus tôt. Quand elle nous a vus, complètement défaits, elle a dit qu’une impulsion l’a poussée à venir plus tôt que prévu.

Conseils d’une amie

Compte tenu de mon état, elle a pris la route avec moi pour m’accompagner à l’hôpital. Mais, soudain, elle a fait demi-tour et est entrée chez une voisine qu’elle connaissait déjà, bien avant d’habiter ce quartier.

Cependant, ce n’était pas la fameuse personne dont il était question — le « loup-garou » — mais une amie à elle. Elle voulait profiter de l’occasion pour lui expliquer que j’étais malade après avoir fait un mauvais songe.

La voisine, une ancienne du quartier, qui s’y connaissait, a dit à ma mère : « Tande ! Ou fenk rive nan zòn nan. Mwen dwe eksplike w tout bagay de moun nan zòn nan paske w se zanmi’m depi lontan. Men fòk ou pa mete’m nan zen. Gade si se youn manman poul pitit wa wè ki bat li nan dòmi an. Mwen konnen kiyès : se yon dame ki rele un tel ,- li bay nom moun nan -  Si pitit wa te we yon kodenn mwen tap di w se madan - .E li bay nom moun nan - Si pitit wa te wè yon chat mwen t’ap di w se mesiye un tel- et li bay Manman m nom an. Si pitit wa te wè yon bèf, mwen konnen n paske plizier fwa yo kon n wèl, pa gen moun ki ko konnen ki moun liye. Mwen pa konnen kyès paske anpil fwa yo wèl, nou poko konnen kiyès ki tounen bèf la ». (« Écoute, tu sais, tu viens d’arriver ici. Je dois tout t’expliquer sur les gens d’ici, car nous sommes amies de longue date. Il ne faut pas me mettre dans des problèmes ! S’il te plaît, ne répète à personne que c’est moi qui t’ai informée. Ton enfant… a-t-il vu une mère poule dans son rêve ? Si c’est le cas, je sais de qui il s’agit : c’est Madame X (elle a donné le nom de la sorcière en question). S’il a vu une dinde, alors c’est Madame Y (elle a cité le nom d’une habitante du quartier). S’il a vu un chat, c’est Monsieur Z (elle dévoile la personne concernée). En revanche, s’il a vu un bœuf, là c’est impossible d’identifier la personne, car souvent on le voit, cet animal mais on ne sait jusqu’à présent de qui il s’agit. »)

Elle a expliqué à ma mère que c’était la coutume : dès que des enfants arrivent pour la première fois dans le quartier, ils sont exposés à ce genre d’attaques. « Fòk yo sonde yo, e si yo se pitimi san gadè, yo tap tou mouri. » Il s’agit de « sonder » les petits et si, par malheur, ils ne sont pas « protégés », ils risquent facilement décéder.

Après un tel récit, ma mère renonça à se rendre à l’hôpital et me soigna grâce à ses savoir-faire en médecine naturelle.

Avec le temps, en s’intégrant dans la zone, elle a fini par identifier chacun de ces animaux qui représentaient un loup-garou du quartier.

Un jour, il y a eu une altercation entre une autre maman — dont la petite fille avait subi le même sort que moi — et la dame qui se transformait en « maman poule ». Ma mère l’a identifiée en tant que sorcière, tout en prenant parti pour cette maman, comme si c’était sa propre cause.

Mais certains voisins et voisines l’ont ramenée à la raison en lui disant qu’elle venait à peine d’arriver dans le quartier et qu’elle n’avait pas le droit de s’immiscer dans des histoires qui ne la regardaient pas.

C’est là que la boîte de Pandore a été ouverte : ma mère a alors déballé publiquement ce qui m’était arrivé à cause de cette dame qui se transformait en poule pour me faire du mal.

En réalité, je n’avais subi aucune attaque des autres « animaux ». Je ne sais même pas s’ils étaient présents ce jour-là, quand ma mère a « pété les plombs ».

Je pourrais raconter d’autres mésaventures que j’ai eues avec ces loups-garous. Je pourrais raconter bien d’autres mésaventures avec ces loups-garous. Sans ma mère, dont la présence et l’intervention m’étaient souvent nécessaires, j’aurais pu en être la victime.

L’euthanasie mystique

Les personnes dotées de dons mystiques ne quittent pas ce monde comme le commun des mortels. Quelque chose semble toujours les retenir à la vie. Pour qu’elles puissent s’en aller, il faut souvent qu’un proche se rende sur le lieu de leur naissance et y formule une demande particulière afin que leur âme soit libérée et reçoive l’autorisation de partir.

Dans la tradition, il arrive qu’un mourant, épuisé par la souffrance mais incapable de mourir, demande à une personne de confiance d’intercéder pour lui. Cette personne se rend alors sur une habitation liée à son lieu de naissance — qu’on appelle demanbre — ou dans un lakou, afin de demander, à qui de droit, la libération de son âme. C’est une forme d’« autorisation mystique » de mourir. On pourrait la rapprocher de l’euthanasie pratiquée dans certains pays occidentaux : mais là où l’euthanasie repose sur une intervention médicale et technique, l’« autorisation » dans notre culture est spirituelle et rituelle.

Il en fut ainsi pour ma mère. Elle avait demandé à quelqu’un de confiance d’aller sur son habitation à Léogâne pour obtenir cette libération. Mais, avant de s’éteindre, elle tenait surtout à me voir.

J’étais en poste en Italie lorsque j’ai appris qu’elle avait été hospitalisée et qu’elle se trouvait à l’article de la mort. Tombée dans le coma, elle avait perdu l’usage de la parole. Pourtant, un jour que mon ami, présent à son chevet, était au téléphone avec moi, elle a trouvé la force de demander si c’était moi au bout du fil.  Elle a insisté pour me parler. Stupéfaction. Et, lorsqu’elle m’a eu au téléphone, elle m’a confié qu’elle m’attendait avant de quitter ce monde.

C’est à la suite de cet appel que j’ai décidé de prendre l’avion pour Haïti, afin de la voir une dernière fois.

En arrivant, je redoutais de la rencontrer, sachant qu’elle ne partirait qu’après notre face-à-face. J’ai tenté de repousser ce moment, au point de vouloir éviter l’hôpital. Sans l’insistance de mon ami Louimar, je ne sais pas si j’aurais trouvé le courage d’y aller. Finalement, je me suis résolu à me rendre à son chevet. En me voyant, elle m’a souri et a essayé de prononcer quelques mots, mais sa voix n’était plus qu’un souffle incompréhensible.

Submergé par l’émotion, j’ai dit à mon ami que je préférais quitter la chambre. À peine étions-nous montés dans sa voiture que la nouvelle est tombée : ma mère venait de mourir. Elle m’avait réellement attendu pour s’en aller dans l’au-delà.

Emmanuel Charles

Avocat et sociologue

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