Les morts et les réseaux sociaux en Haïti
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Durant les funérailles officielles de l’artiste et écrivain Frankétienne, diffusées sur les médias sociaux, certaines voix des utilisateurs profitaient de la diffusion des images et vidéos de la dépouille de ce dernier, pour critiquer cette exposition, comme un affront à la dignité du pape de la culture haïtienne. Pourtant, quelques semaines plus tard, une figure célèbre et autorité religieuse internationale allait être exposée à la face du monde pendant plusieurs heures selon la tradition, et pourtant sans trop de critiques de la part de ces utilisateurs d’origine haïtienne, qui ne voyaient pas de mal dans l’exposition de la dépouille du Pape François.
Débat d’intérêt général. Pourquoi cette double appréciation de la représentation des morts sur les réseaux sociaux ? Quelles sont les lois haïtiennes qui définissent les limites dans l’espace-temps dans l’exposition et l’exploitation des images et vidéos des morts ?
Dommage pour l’ancien président Jovenel Moise assassiné, qui n’aura malheureusement pas pu bénéficier du respect de ses droits post-mortem ou posthumes, dans les heures qui suivent l’annonce du forfait du 7 juillet 2021. Par curiosité et par mépris de sa dignité, plus d’un, un peu partout dans le pays et dans le reste du monde, pouvait voir circuler et diffuser sur les réseaux sociaux les images macabres et valorisantes de sa dépouille.
Doublement assassiné dans son être, sa mémoire et dans sa dignité, quelles sont les personnes et les institutions qui avaient été sanctionnées depuis cet acte volontaire qui affaiblissent l’image de l’Etat, qui affichent l’irresponsabilité au sein des institutions et la grandeur de la nation ? Quelles sont les mesures préventives qui ont été prises par les plus hautes autorités (politiques, judiciaires, juridiques, médicales entre autres) pour empêcher d’autres dérives du genre ?
Déclic politique et médiatique irresponsable, aux conséquences irréparables. La République d’Haïti malheureusement n’a rien appris de cette douloureuse leçon. Elle s’est depuis lancée à travers les réseaux sociaux dans une course silencieuse, dans une forme de promotion des crimes de toutes sortes, par la diffusion déshumanisante des corps des victimes à la suite des crimes et des massacres. Souvent ces images sans respect pour les morts et la dignité de leurs proches participent dans certaines créations artistiques et des animations sur les médias sociaux.
Des hommes et femmes de loi, et notamment des professionnels du droit qui entendent s’investir dans la politique, pour occuper des places dans les prochaines législatures devraient pouvoir s’inspirer de cette problématique pour faire campagne, tout en apportant des solutions concrètes et durables à ces problématiques croisées.
Débat juridique et géopolitique, ce sont nombreuses organisations et institutions internationales qui interviennent depuis plus de deux décennies autour de la gouvernance des réseaux sociaux, tout en abordant dans certains cas les incidents qui découlent des relations entre les morts et les réseaux sociaux. Aux universitaires, professeurs et chercheurs haïtiens spécialistes du droit international et des enjeux numériques d’apporter leur lumière sur le sujet.
Des États du Nord et du Sud s’investissent également dans la recherche des solutions, en termes de prévention par la législation et de réparation des familles, des institutions et d’autres proches des morts victimes des réseaux sociaux.
Dans une communication présentée par Adèle Serio sur la problématique de “L’atteinte au droit à l’image de la personne décédée sur les plateformes numériques, quelles évolutions pour quelles conséquences ?”, lors de la 7e édition Rencontre des Jeunes Chercheuses et Chercheurs en droit et numérique de l’Université de Montréal, le vendredi 9 mai 2025, plusieurs enjeux du sujet ont été abordés, et mériteraient une certaine adaptation dans la sociologie globale haïtienne.
Des personnes ordinaires ou les influenceurs qui utilisent les médias sociaux, autant que les médias (traditionnels, numériques ou en ligne) qui publient et diffusent souvent des images de dépouilles ou des cadavres devraient prendre le temps de se questionner sur les impacts de leurs actions.
Dans ce contexte national alimenté par des violences urbaines et le terrorisme international importé, en des accidents récurrents dans la circulation routière ou dans le travail pas toujours rendus publics, et sans oublier les cas isolés de suicide, on assiste souvent sur les réseaux sociaux les plus utilisés par les Haïtiens d’ici et d’ailleurs (Whatsapp, Facebook, Tik Tok, entre autres), à la publication des images en direct (live), de vidéo de crime et des massacres perpétrés en Haïti, sans aucun respect pour la dignité. Sans respect pour le droit, la dignité et parfois dans une perspective d’exploitation médiatique, politique et économique des ces cadavres, les réseaux sociaux viennent amplifier la diffusion de ces images.
De la représentation des morts sur les réseaux sociaux en passant par l’absence de cadre de régulation dans l’espace physique et virtuel haïtien, ce sont parmi les champs d’études et de débats, tant pour les acteurs politiques, les professionnels du droit et des médias, et sans négliger les professionnels de la sociologie et de l’éducation.
De la mort civile à la mort numérique, il y a une éthique autour du droit à construire, afin de pouvoir encourager une éducation formelle et informelle des citoyens et des citoyennes qui agitent en permanence des opinions et des images sur les médias sociaux autour de tous les acteurs, en particulier les familles et les institutions haïtiennes, qui entretiennent des liens étroits, intimes et légitimes avec des morts.
Des professionnels haïtiens du droit autant que les professionnels du droit haïtien qui explorent déjà plusieurs angles de cette problématique sont certainement mieux placés pour communiquer sur le sujet. Ce qui est certain, face aux impacts de cette problématique sur le droit, la dignité et le bien-être collectif, on ne devra pas attendre les semaines de la Fête des Pâques ou de la fête des Morts, pour aborder les impacts des réseaux sociaux sur la mort. Comment les réseaux sociaux dévalorisent l’image des morts ? Comment les réseaux sociaux encouragent les crimes et les massacres dans les sociétés ? Comment l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) pourrait aggraver le traitement ou l’exploitation de tous les supports et des bases de données en lien avec les morts ?
Dans tous les cas de figure, en ce qui concerne la problématique autour des morts et des réseaux sociaux, chacun des pouvoirs publics (Exécutif, Législatif et Judiciaire), incluant les différents professionnels des sciences sociales et d’autres acteurs connexes auront leur part de responsabilité dans les prochaines discussions et les débats qui se tiendront autour de la recherche des solutions responsables, respectables et durables sur ce dossier.
Dominique Domerçant
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