Fukuyama à propos de Trump : « Le démon est enfin parti ! »
Avec sa formule « la fin de l’histoire » résumant la victoire des démocraties libérales sur les autres systèmes idéologiques après la chute du Rideau de fer, Francis Fukuyama (67 ans) est devenu célèbre. Dans une interview accordée à la revue « Der Spiegel » (1), le politologue affiche sa joie face à la défaite de Donald Trump et parle des conséquences de l’élection américaine.
Pendant l'ère Trump, Francis Fukuyama (2) a émis à plusieurs reprises des critiques acerbes à l'encontre du président américain. Aujourd'hui, il jubile. « C'était de toute façon un grand jour. Pour moi, la situation est un peu étrange, j'enseigne également la liberté d'expression à Stanford, je suis donc moi-même tenu d'être impartial. Mais dans le cas de Donald Trump, je ne peux tout simplement pas ». Pour lui, Trump a été « un démon qui nous a tous gardés en captivité pendant quatre longues années », non seulement en Amérique, mais dans le monde entier. « Enfin, ce chaos a pris fin, cette stupidité quotidienne, cette guerre via Twitter ».
Pour ce professeur de politologie, pendant quatre ans Trump aurait tout fait pour saper les fondements de la démocratie. L’élection qui vient d’avoir lieu aux États-Unis n'a pas été seulement marquée par des divergences d'opinions politiques, comme d'habitude. Il pense que si Trump avait encore gagné, tout le système politique des États-Unis aurait été en danger. « Cependant, il y a encore 70 millions d'Américains qui ont voté pour lui malgré ces quatre dernières années. Par conséquent, le démon est peut-être parti, mais beaucoup de ses disciples ne le sont pas ».
Le fait que le président refuse de reconnaître la victoire de son adversaire ne le surprendrait nullement. « En quatre ans, il n’a jamais montré aucun signe de dignité, de bonne volonté ou de décence. Alors pourquoi devrait-il soudainement changer ? ». Selon Fukuyama, le président américain sortant a peur de revenir citoyen normal et il fait ce que ferait un enfant : il nie la réalité aussi longtemps qu'il le peut.
Quant aux contestations de Trump, le politologue pense qu’elles n’aboutiront à rien. La plupart d'entre elles ont déjà été rejetées par les tribunaux. Même s'il peut prouver des cas individuels d'irrégularités, comme cela se produit à chaque élection, cela ne changera pas les résultats de l'élection, ajoute Fukuyama. « Trump peut jouer le jeu jusqu'à la fin novembre, mais pas beaucoup plus longtemps. En même temps que Biden prépare de véritables mesures politiques, il forme son cabinet, il prépare des lois. Ce sera plus intéressant que le tour de passe-passe de Donald Trump ».
Il pense que personne ne suivra la mauvaise voie de Trump, qui consiste à attaquer les élections sans de solides preuves de fraude avérée, même s’il trouve que les 70 millions d'électeurs de Trump ont constitué « un choc ». De même qu’il trouve « effrayant » le taux de 70 % des républicains qui pensent encore l'élection n'a pas été équitable.
Selon Fukuyama, peu d'entre eux croient qu'ils peuvent vraiment constituer un obstacle pour Biden. Il pense qu’ils ont juste le « vague sentiment que quelque chose a mal tourné ». La même chose s’est passée avec l'élection de George W. Bush. Mais dès que celui-ci avait pris ses fonctions et commencé à gouverner, les doutes avaient disparu. Il conjecture qu’il en sera de même avec Biden. « Il lancera, espérons-le, un plan de lutte contre l'épidémie de Corona dès le début de son mandat et un programme d'aide économique. C'est de cela que parlera l'Amérique à ce moment-là, plus d'élections et plus de Donald Trump ».
« L’Amérique est devenue folle »
Quand il a vu les photos des partisans armés de Trump devant les centres de comptage, il s’est senti un peu mal à l'aise. Mais il présume que l'élection ne peut plus être tournée.
Parmi les théoriciens du complot et fans de Trump, ce sont les nombreux adeptes de « QAnon » (2) qui inquiètent le plus le professeur. Selon les dernières études, ils représentent 30 % des Américains. Son appréhension vient de ce que ces complotistes non seulement nourrissent des doutes sur les élections mais encore ils sont convaincus que les démocrates boivent le sang des enfants en captivité dans des bunkers secrets sous la capitale. « Les chiffres montrent qu'une partie de l'Amérique est devenue complètement folle ces dernières années ».
Fukuyama considère qu’il ne sera pas facile pour Joe Biden de se réconcilier avec ces gens comme il l’a promis. Le chercheur estime que les démocrates devraient examiner de près l'analyse des électeurs. Car d’après lui, parmi les 70 millions d'électeurs de Trump, il y a un groupe de fous, de partisans du port d’armes à feu et des conspirationnistes mais en même temps, Trump aurait aussi atteint d’autres groupes plus qu’auparavant, faisant allusion aux femmes afro-américaines et aux Latinos.
On disait que la plupart des électeurs de Trump étaient des hommes de la classe ouvrière frustrés par la perte de leur statut et de leur position dans la société. Ce ne serait plus le cas, selon Fukuyama. Il explique cette évolution par le fait que les démocrates pratiquent une politique identitaire en mettant l’accent sur les minorités et les intérêts particuliers de celles-ci et ils n'atteignent tout simplement plus les électeurs dont ils ont besoin pour les majorités.
Il est, selon Fukuyama, urgent que les démocrates fassent une analyse plus claire et provoquent une vraie discussion. « Les démocrates devraient réaliser que le succès de Trump n'est pas seulement basé sur le racisme, car il n'aurait pas remporté autant de succès auprès des Latinos et des Noirs lors de cette élection. Après des événements aussi dramatiques que la mort de George Floyd, cela montre qu'il y a d'autres questions qui sont plus pertinentes pour ces électeurs. »
À ce sujet, Fukuyama conseille aux démocrates d'arrêter de se concentrer autant sur la politique identitaire. Ils ne pourront pas, selon lui, gagner les élections de 2024 uniquement avec les électeurs modérés ou même progressistes. « Ils doivent renoncer à cette illusion, même si ce renoncement s’avère douloureux ! ». Il va jusqu’à penser que lors de cette élection, de nombreux électeurs ont encore donné leur vote à Joe Biden « parce qu’ils ne pouvaient plus supporter Donald Trump. Il suppose que la situation pourrait être très différente en 2024.
Cela signifie que « Joe Biden doit donner des résultats probants ». En matière de politique économique, il doit dès le début, établir un plan de relance lors de l'inauguration, dit-il. C'est le genre de chose qui, selon lui, attire. Il devrait ensuite reprendre les projets que Trump a ratés, moderniser l'infrastructure et améliorer le système de santé. Ainsi il parviendra à convaincre les républicains qu’il est l’homme de la situation.
L’avenir
Pour ce qui est de la bataille pour la majorité au Sénat, il pense que les chances des démocrates de gagner les deux sièges du Sénat en Géorgie sont assez minces. L'État est encore assez conservateur, malgré tout, et les républicains feront tout leur possible pour faire passer leurs candidats.
Fukuyama pense sans la pandémie Trump aurait probablement gagné ces élections. Aucun des démocrates qui se sont présentés n’aurait pu le battre. Il pense qu’un blanc du Midwest, quelqu'un comme Steve Bullock du Montana ou John Hickenlooper du Colorado, aurait eu sa chance. « Car il suffit de quelques votes supplémentaires dans la ceinture de rouille de la Pennsylvanie, du Michigan et du Wisconsin » (4).
Quant à Kamala Harris, vice-présidente élue qui a souligné son identité de noire et de femme, il s’abstient de critiquer cette sortie « identitaire » mais il estime « qu’il est temps pour elle d'entrer au gouvernement ». De commencer à bosser. Une candidature noire et féminine à la présidence dépendra, dit Fukuyama, de la manière dont Kamala Harris fera son travail maintenant.
La défaite de Trump constitue, selon Fukuyama, « un signal fatal et encourageant » pour des leaders nationalistes et autoritaires.
Fukuyama prévoit que les républicains, eux aussi, reviendront volontiers à une attitude plus conflictuelle envers la Russie et à une attitude plus amicale envers l'OTAN. En revanche, d'autres dégâts faits par Trump seront, selon lui, plus difficiles à réparer. « Si j'étais dans la position de l'Allemagne maintenant, je m’interrogerais avec beaucoup de circonspection sur la stabilité du pouvoir issu de ce changement. Le nouveau Parti républicain, plus populiste, pourrait être de retour au pouvoir d'ici 2024. Nos alliés doivent se demander dans quelle mesure ils peuvent à long terme compter sur cette Amérique. »
Quand les intervieweurs lui ont demandé s’il y a quelque chose que Donald Trump a bien fait durant son mandat, Francis Fukuyama a cité sa politique de contrôle des flux migratoires et sa position ferme vis-à-vis de la Chine. Mais il ajoute qu’il n’approuve toutefois pas la manière dont il s’y prend.
Huguette Hérard
N.d.l.r.
(1) Une interview réalisée par Matthias Gebauer et Guido Mingels et parue dans « Spiegel » du 12 novembre 2020.
(2) Francis Fukuyama enseigne les sciences po à l'université de Stanford.
(3) Un groupe d’idéologues de la conspiration né en 2017 aux États-Unis.
(4) Il s’agit des régions où se concentrait la classe ouvrière traditionnelle qui votait autrefois pour le parti démocrate.
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