« Se faire vacciner contre la désinformation »
Philipp Schmid (30 ans) est psychologue et chercheur à l’université d’Erfurt (Allemagne). Sa spécialité consiste à opposer des arguments aux militants complotistes invétérés, que ce soit les adversaires farouches de la vaccination ou les négationnistes du climat. Dans une interview accordée récemment à la télévision allemande (1), il explique ce qui motive les personnes sceptiques face à la vaccination et comment contourner leur argumentation souvent erronée.
En janvier, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré que les opposants à la vaccination constituaient une menace mondiale et invité Fa-cebook à aider dans la lutte contre la désinformation. En 2018, plus de 140 000 personnes sont mortes de la rougeole dans le monde (2). Plus de 12 000 cas ont été signalés en Europe, presque 3 fois plus qu’en 2016 (4 642) et 2015 (4 000). On lie ce phénomène alarmant notamment au mouvement anti-vaccins, devenu de plus en plus actif ces dernières années grâce à la rapidité et l’efficacité des réseaux sociaux.
Certains jugent que les détracteurs de la vaccination devaient simplement être ignorés. D'autres sont plutôt convaincus qu'il est important de leur op-poser des contre-arguments d’autant plus que des groupes anti-vaccins uti-lisent des techniques rhétoriques pour faire croire que leurs déclarations sont fondées sur des preuves. Le psychologue Philipp Schmid est de ceux qui pensent qu’il ne faut pas laisser le champ libre aux seuls complotistes. En collaboration avec l'OMS, il a publié un manuel visant à contrecarrer les effets pervers des ennemis de la vaccination.
« Le vrai problème est que ce groupe relativement petit utilise extrêmement bien les médias et les réseaux sociaux. Il arrive donc que l'on ait souvent l'impression que le rapport entre les opposants et les partisans de la vaccination est presque équilibré », explique-t-il dans une interview. « Beaucoup de gens savent que les vaccinations sont importantes, mais ils n'ont jamais eu à justifier pourquoi ». En revanche, ceux qui s'opposent à la vaccination se sont généralement déjà armés de nombreux arguments, fait remarquer Schmid dans un article paru dans la revue « Bento » (31 mai 2019).
Tout d'abord, il ne faut pas tout de suite argumenter avec les militants anti-vaccins. On n’arrivera à rien. Il estime que c’est une erreur que les experts commettent toujours lorsqu'ils parlent de leur propre domaine d'expertise. Qu'il s'agisse de boulangers, de chauffeurs de bus ou de médecins. Ils es-saient toujours de convaincre l’interlocuteur avec des faits. Il affirme que ce n'est pas très utile dans un dialogue didactique avec des sceptiques. Il suggère de les laisser exprimer leurs craintes et leurs émotions et c’est seulement que lorsqu’on reconnaît leurs sentiments qu’on peut identifier le véritable problème. La technique des négationnistes consiste à citer de « faux experts », à « choisir » des phénomènes individuels, voire à attendre des choses impossibles de la science. Par exemple, « certains affirment qu'une vaccination doit être sûre à 100 %, ce qui n'est tout simplement ja-mais le cas en médecine », cite le psychologue à titre d'exemple. On pour-rait même dire que même la médecine naturelle ou douce n’est pas non plus à cent pour cent efficace.
Si c'est une fausse information qui est la cause du refus, alors les scientifi-ques peuvent alors la corriger spécifiquement avec des informations.
« Des vaccins victimes de leur succès »
Que se passe-t-il psychologiquement chez ceux qui refusent une vaccina-tion ? Selon Schmid, il existe trois raisons principales. La première raison est qu'ils ne reconnaissent pas la maladie. Étant que beaucoup des affections ont disparu grâce à des vaccinations, on n’en voit plus leurs graves conséquences. « On parle de vaccins victimes de leur propre succès ». Comme ces épidémies n’existent plus, c’est comme si elles n’avaient jamais existé et du coup on oublie qu’elles avaient disparu grâce aux vaccins. Selon Philip, cette attitude touche souvent les jeunes générations qui n'ont jamais eu à subir des maux comme la poliomyélite. Pendant plusieurs décennies, les poumons d’acier ont été la seule solution viable pour ces personnes atteintes de graves insuffisances respiratoires. « Heureusement pour eux (les jeunes qui sont épargnés de ces maladies). Mais cela leur fait aussi souvent croire que ces maladies ne présentent plus aucun danger ». Le psychologue constate qu’avec le coronavirus, c'est souvent le cas, sur-tout pour ceux qui ne font pas partie des groupes à risque. Ils ne voient au-cun danger dans cette maladie.
La deuxième raison de leur refus est qu’ils doutent de la sécurité et de l'ef-ficacité des vaccinations. Philipp a remarqué que cette attitude repose sou-vent sur des informations erronées.
La troisième raison à la base de leur dénégation concerne ce que Schmidt appelle des « barrières structurelles ». « Cela signifie que nous voulons être vaccinés, mais l'effort semble trop important. Ce n’est pas que nous devions parcourir 800 kilomètres, il s’agit simplement de passer un coup de téléphone pour fixer un rendez-vous pour se faire vacciner ».
La décision de montrer à la télé en train de se faire vacciner est une bonne chose selon Schmid. Présenter la vaccination de manière visuelle est un « bon moyen de faire preuve de transparence ». Le processus de vaccination n'est pas quelque chose qui se déroule en coulisse. L’acte se fait comme le montrent les images. « La deuxième bonne chose est que vous donnez un visage au vacciné et au vaccinateur. C'est un acte humain qui s'y déroule. C'est un bon signal ».
Il y a le risque que les gens se sentent sous pression de se faire vacciner. Dans ce cas, il rappelle qu’une société libre, les gens ont toujours le choix. « Le meilleur moyen d'obtenir des informations devrait continuer à être l'accroissement des connaissances, c'est-à-dire des preuves scientifiques. Mais le véhicule de ces images peut être utilisé pour rendre l'information plus attrayante ».
« Distinguer le mensonge de la vérité »
Le problème principal avec les opposants à la vaccination, c’est qu’ils ne sont pas ouverts aux contre-arguments, ce qui signifie que les spécialistes n’ont souvent aucune possibilité d'intervenir pour les convaincre.
Que faire ? Schmid pense qu’il faut malheureusement prendre d'autres chemins. Si les détracteurs du vaccin sont très présents dans les médias et s'adressent à un large public, alors les scientifiques – les communicateurs, les spécialistes et les médecins - doivent être là pour corriger toutes les fausses informations qui sont diffusées au grand public. « Ce qui est intéressant avec les techniques rhétoriques, c'est qu'elles ne se réduisent pas au seul sujet de la vaccination. Ils sont utilisés dans tous les domaines où la science est mise à mal, y compris les négationnistes du climat, par ex-emple ».
Le doute n'est-il pas une bonne chose ?, demande la journaliste. « L'in-quiétude et le scepticisme constituent la pierre angulaire de la science, répond l’expert. Vouloir regarder ce qui est derrière les faits et vouloir ac-tualiser notre vision du monde en se basant sur des preuves est la meilleure chose que nous puissions faire. C’est pourquoi nous devons toujours rester ouverts à la remise en question et aussi au scepticisme ». Mais, ajoute le spécialiste, nous devons également reconnaître les preuves scientifiques en tant que telles et ensuite actualiser notre vision du monde sur la base d'informations données. Si nous ne le faisons pas, et si nous ne cherchons que des informations qui ne font que confirmer notre vision antérieure du monde, alors nous empruntons des voies qui sont plutôt un déni de la science. En effet !
Pour Philipp, il est très important que les gens soient plus conscients des arguments qui sont utilisés pour les manipuler. Pour cela, il nous invite à nous « vacciner à l'avance contre la désinformation » afin que la société soit en mesure de « distinguer le mensonge de la vérité ».
Huguette Hérard
N.D.L.R.
(1) ARD, Tagesschau, 28 décembre 2020
(2) Statistiques de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Centers for Diseases Control and Prévention des États-Unis d’Amérique (CDC).
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