L’extrême droite américaine trumpiste se radicalise
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Le nouveau président des États-Unis d’Amérique, Joe Biden, hérite d’un pays déchiré et divisé par la haine. L’extrême-droite se dote de milices prêtes à tout. Trois journalistes allemands ont réalisé une enquête sur ce sujet et leur reportage donne froid au dos.
« Commençons par nous réécouter les uns les autres », avait déclaré le nouveau président américain Joe Biden depuis la tribune du Capitole le jour de son investiture, le 20 janvier dernier. « La politique n'a pas besoin d'être un feu qui fait rage et qui consomme tout », avait-il poursuivi. Le ton réconciliateur du discours inaugural du numéro un américain dit tout sur le climat de haine et de division que Donald Trump a laissé. C’est pour cela qu’il parle de retour à une Amérique où l'on peut être en désaccord sans être considéré comme un ennemi à abattre. En adoptant ce ton pacificateur, il a aussi voulu convaincre les électeurs républicains qu'il sera là pour eux aussi. Cependant il a été clair que l'extrémisme politique, les tenants de la suprématie de la « race » blanche et le terrorisme national sont les éléments qu'il devra combattre et vaincre.
Le jour même de son intronisation, Joe Biden a été protégé « comme aucun autre président de l'histoire moderne », comme le feront remarquer les journalistes dans leur reportage paru dans l’hebdomadaire allemand « Der Spiegel » (1). Plus de 20 000 soldats avaient, en effet, reçu l'ordre de se rendre dans la capitale. Le monde entier a vu Biden prononcer son allocu-tion derrière des vitres pare-balles, des fils barbelés et des clôtures métal-liques.
Pour les analystes du « Spiegel », l'attaque du Capitole n'a pas été déclen-chée au hasard. Elle a été préparée par les milices affiliées à Trump. Parmi les 100 hommes et femmes arrêtés depuis le 6 janvier, on trouve trois membres des « Oath Keepers », qui ont agi comme une unité militaire tac-tiquement entraînée en pénétrant par effraction dans le Capitole. Ils se se-raient coordonnés via une application de type talkie-walkie. Ils avaient prévu « l'arrestation » de membres du Congrès et de sénateurs qui voulaient confirmer la victoire électorale de Biden, selon l'acte d'accusation déposé par les procureurs de Washington.
Rien de nouveau sous le ciel américain, car les États-Unis n'ont jamais été un pays particulièrement pacifique. Abraham Lincoln a essayé de maintenir la nation unie pendant la guerre civile : il est mort sous la balle d'un partisan fanatique de l'esclavage. Cent ans plus tard, un ancien soldat a fait feu sur John F. Kennedy dans une rue de Dallas. « Mais jamais un président n'a laissé à son successeur un héritage aussi toxique que celui de Donald Trump », commentent avec raison les confrères. N’a-t-il pas fait fourrer dans la tête de ses partisans que l'élection de 2020 lui avait été volée ? Un mensonge qui est passé puisqu’au moment de l’investiture de Biden, près d'un tiers des Américains croyaient que Biden était un président illégitime. Un chiffre énorme !
Responsables de 2 /3 des actes terroristes
Selon les études du groupe de réflexion de Washington, le Center of Stra-tegic and International Studies (CSIS), déjà au cours des deux dernières années, les extrémistes de droite étaient responsables des deux tiers de la totalité des actes terroristes aux États-Unis. « Les attentats du 11 septembre 2001 sont gravés dans la mémoire collective de la nation, mais la terreur des hommes blancs est bien plus répandue que l'islamisme », rappellent les confrères avec justesse. Il est vrai que pendant des décennies, les lynchages d'hommes noirs ont fait partie de la cruelle routine quotidienne dans le sud des États-Unis. « N’est-ce pas le fou d'extrême droite Timothy McVeigh qui a fait exploser une bombe devant un bâtiment du gouvernement à Oklahoma City le 19 avril 1995, tuant 168 personnes. Et Patrick Crusius croyait mener une croisade pour la "race blanche" lorsqu'il a abattu 23 personnes dans un supermarché d'El Paso l'été 2019 ? », notent les enquêteurs.
S’appuyant sur les déclarations de Simon Clark du Center for American Progress à Washington, ils rapportent aussi que l’extrême-droite se radica-lise de plus en plus. « Nous voyons se former une branche militaire du mouvement (de Donald Trump) MAGA (Make America Great Again). Cela se passe sous nos yeux », a déploré cet expert.
Ce spécialiste de l’extrémisme de droite a aussi fait état du problème d’extrémisme au sein des agents de la force publique. L'armée avait com-mencé très tôt à mettre un terme aux activités de son aile droite. Par exemple, dit-il, le secrétaire à la défense de Ronald Reagan, Caspar Wein-berger, a signé une directive dans les années 1980 stipulant que les soldats ne pouvaient pas être membres d'une organisation raciste. Mais selon Clark, cet effort n’a pas été fait au sein de la police. « La suspension de deux officiers de la police du Capitole qui ont ouvertement sympathisé avec les partisans déchaînés de Trump le 6 janvier dernier montre à quel point il a raison », concluent fort à propos les journalistes.
« Nous sommes prêts, Monsieur Trump ! »
De nombreuses milices de droite qui sont en train de s'armer actuellement soutenaient l'ancien président Donald Trump. Il y a les fameux « Oath Keepers », considérés comme des libertaires (anti-organisation étatique) et anti-gouvernementaux. Ils sont réputés plus dangereux, en grande partie parce qu'ils sont retranchés dans l'appareil de sécurité américain. Selon une étude du magazine Atlantic, un « Oath Keepers » sur dix serait fonction-naire. Les Oath Keepers, comprendraient, selon l’Anti-Defamation League (ADL), la Ligue anti-diffamation (2), 1 000 jusqu’à 3 000 membres, en particulier des membres de la police et de l’armée.
On compte aussi les « Proud Boys ». Ils constituent une sorte de groupe hipster d'extrême droite à qui Trump avait crié pendant la campagne « Stand back and stand by ! » (« Prenez du recul, et tenez-vous prêt ». Ma-chiste et xénophobe, ce groupe, s’élevant à plusieurs milliers de personnes, est composé exclusivement d’hommes.
Les « Boogaloo Bois », également partisans du minimalisme étatique, anti-gouvernementaux et anti-police sont, eux, prêts à tout pour l’imposition de leur idéologie douteuse. Leur signe distinctif est une chemise hawaïenne. Cette organisation regroupe plusieurs mouvements sans hiérarchie établie. Plusieurs membres de ce regroupement ont été inculpés en octobre, accusés d’avoir comploté l'enlèvement du gouverneur démocrate du Michigan.
La quatrième confrérie s’appelle « Three Percenters ». Elle diffuse aussi une idéologie libertaire (rejet de toute forme d’autorité dans l’organisation sociale), antigouvernemental et xénophobe. Composée de plusieurs groupes sans structure établie, cette organisation est identifiée par son badge »3«, » III « et » % «.
De nombreux partisans de Trump croient, rapportent les commentateurs, qu'ils sont dans une bataille existentielle non seulement contre la nouvelle administration démocrate, mais aussi contre les géants de l'internet comme Twitter et Facebook. Pas étonnant, car ces sociétés avaient à plusieurs re-prises suspendu les comptes de Donald Trump. Il en est d’ailleurs de même pour d’autres militants de groupes d’extrême-droite.
Les milices de droite s'organisent principalement par le biais du web. Lorsque Trump s'est adressé directement aux "Proud Boys" lors d'un duel télévisé avec Biden en septembre, ils « Nous sommes prêts, monsieur », avaient-ils répondu via leur canal « Parler ».
500 milices régionales reliées
Les correspondants du « Spiegel » ont évoqué l’existence du site web My-militia.com, qui prétend avoir plus de 23 000 membres inscrits. C’est un centre de liaison pour les membres des milices d’extrême-droite et leurs partisans. Il est relié à plus de 500 milices régionales, indiquent les rédac-teurs et fournit des instructions sur la façon de construire des armes et des bombes. Ces milices, fidèles au slogan « quand la tyrannie devient loi, la rébellion devient devoir », différents forums appellent ouvertement à la violence.
Selon les confrères, certains utilisateurs du site ne se contentent pas de poster leur haine sur le net. En 2017, un milicien de l'Illinois a été arrêté pour avoir bombardé une mosquée du Minnesota. En novembre, la police a arrêté un homme de 54 ans qui avait menacé de faire sauter un bâtiment du FBI après les élections américaines : ce dernier était également un utilisateur de la Mymilitia.
Durant la présidence de Donald Trump, de nombreuses milices ont envahi des plates-formes grand public comme Facebook. Les chercheurs du « Tech Transparency Project » à Washington ont averti dès le mois d'avril de l'année dernière que des groupes de droite lançaient sur Facebook des attaques contre des politiciens et des responsables de la sécurité. Mais Fa-cebook n'a pas réagi. Elle l’a fait seulement après l’assassinat d’un policier par un partisan de « Boogaloo » et l’arrestation par le FBI de trois membres de la milice soupçonnés de terrorisme.
« Aussi juste que soit le blocage des groupes militants sur les réseaux so-ciaux - cela ne les rend pas moins dangereux, estiment les correspondants. Il existe désormais une alternative pour pratiquement chaque réseau, et les milices et les extrémistes de droite en font bon usage ». Résultat : les militants d’extrême-droite sont peut-être moins visibles pour le grand pu-blic, mais ils restent entre eux. Biden a décidément du pain sur la planche.
Huguette Hérard
Notes
(1) « Spiegel », 22 janvier 2021. Reportage de René Pfister, Marcel Rosenbach et Alexander Sarovic.
(2) La Ligue contre la diffamation (ADL) est une organisation juive des droits ci-viques qui lutte contre le racisme et l'antisémitisme et qui recense les agressions.
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