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L’UEH face à la crise haïtienne : entretien exclusif avec Jean Poincy, vice-recteur aux affaires académiques

L’UEH face à la crise haïtienne : entretien exclusif avec Jean Poincy, vice-recteur aux affaires académiques

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La crise sécuritaire et sociopolitique en Haïti fragilise profondément le secteur éducatif, mettant en péril l'année universitaire au sein de l'université d'État d'Haïti (UEH). Des actes de vandalisme, de pillage et d'incendie, perpétrés par des bandits armés, ont contraint les étudiants à clore prématurément leurs études. Face à cette situation critique, le vice-recteur aux affaires académiques de l'UEH, Jean Poincy s'est entretenu avec le quotidien Le National pour évoquer les défis majeurs auxquels est confrontée l'UEH.

Comment sauver l'année académique et/ou universitaire 2023-2024 en Haïti ?

Haïti est un pays d’incertitude à haut risque. Personne ne sait jamais à coup sûr si une activité bien planifiée sera réalisée. Tous les secteurs de la vie sociale du pays en pâtissent. Les citoyens fonctionnent en mode pompier et réagissent toujours à une situation compromettante inattendue. La stratégie pratique est de faire ce qui doit être fait aujourd’hui si ce n’est d’en faire davantage pour contrer du moins réduire l’effet régressif de l’incertitude et du risque sur la collectivité, parce qu’on ignore si le report d’une activité sera effectivement tenu. Sans modestie, aucune autorité compétente du système d’enseignement ne peut garantir que l’année académique 2023-2024 sera sauvée, qu’il s’agisse de la compléter en respectant le calendrier ou de couvrir les programmes académiques dans leur intégralité. Concrètement, avec un fonctionnement normal, une année académique est bouclée avec les deux simultanément.

Les considérant séparément il est impossible de respecter le calendrier académique avec les interruptions intempestives de toutes les activités confondues. Normalement, le mois de mai annonce la fin du calendrier académique annuel en vue de réaliser les dernières évaluations marquant sa fin. Aujourd’hui, pouvons-nous parler des examens de fin d’études secondaires 2023-2024 en prélude à l’organisation du concours d’admission à l’Université d’État d’Haïti (UEH) ? S’il faut empiéter sur la prochaine année académique pour compléter les activités, il est clair que l’année calendaire ne sera pas sauvée, mais l’année académique le sera, en termes d’activités à couvrir, au prix de ralentir la prochaine sans répit.

Si l’essence de la question consiste à couvrir tout ce qui a été prévu, ce n’est même plus nécessaire de parler de sauver l’année calendaire, parce qu’il suffit d’un chevauchement de deux années calendaires pour réaliser toutes les activités prévues pour l’année en cours. La réponse est que nous faisons des pieds et des mains pour tout couvrir. Face à la situation globale du pays marquée par l’incapacité de l’État à garantir la sécurité collective, nous entreprenons nos activités au jour le jour sans savoir si le jour se terminera bien ou si nous serons en vie dans les toutes prochaines secondes.

Si nos déplacements sont difficiles pour être présents en salle de cours ou aux laboratoires, nous dirons catégoriquement que ce sera impossible de sauver l’année académique. Cela nous conduit à l’alternative d’enseignement en ligne, bien que ce ne soit comparable au même titre que celui en présentiel. Quand il s’agit d’un apprentissage qui doit se tenir physiquement pour des stages pratiques ou dans un laboratoire pour réaliser des expérimentations, l’enseignement en ligne comme stratégie ne peut tenir la route. Même quand pour certains domaines, le système peut se passer du présentiel, il nous prive du rapport de proximité entre les professeurs et étudiants qui est indispensable à la qualité de l’enseignement prodigué.

S’il faut considérer ces aspects cruciaux faisant partie des exigences pour considérer une année académique pleinement réussie, même quand nous arrivons à compléter le calendrier académique en termes de nombre d’heures, l’enseignement en ligne est loin de nous donner la prétention de sauver l’année académique. Malgré tout, pouvons-nous croire pouvoir sauver pleinement l’année académique quand nous savons pertinemment que la présence physique des professeurs et étudiants est impossible ; soit que traverser une zone est hautement risqué pour arriver dans les locaux ou étant sans domicile parce que pourchassés de chez eux ils ne peuvent être présents régulièrement.

Si éventuellement, certains peuvent braver le chemin pour y être, il est sûr que ce ne sera pas un effectif complet. Là se pose un problème de justice quand en tentant de tout couvrir, un groupe peut et un autre ne peut pas. Faudra-t-il une approche à plusieurs vitesses au moment d’évaluer toute une classe pour finalement dire que l’année académique sera sauvée ? Malgré le côté pragmatique de l’enseignement en ligne comme alternative, sauver l’année académique n’est aucunement assuré pour la simple et bonne raison du déficit d’alimentation énergétique et d’outils intelligents facilitant l’accès à la plateforme d’enseignement en ligne existante qu’elle soit de haut de gamme ou pas.

Assister à l’enseignement en ligne veut dire être dans le confort de chez soi. Mais comment surmonter cette difficulté énergétique et d’accès à notre plateforme qui supposément fonctionne parfaitement bien ? Il est clair que sauver l’année académique dans ces circonstances devient un dilemme. Maintenant, certaines entités logées dans une zone occupée par des bandits sont inaccessibles ; même s’il est possible d’y accéder, leur capacité de fonctionnement est nettement réduite pour avoir été vandalisées et saccagées. Donc, est-il possible de parler de sauver l’année académique dans ce cas ?

Quels sont les principaux défis auxquels l'université est confrontée en cette période de crise multidimensionnelle en Haïti ?

Bien que je ne sois pas sûr de bien saisir le concept « multidimensionnel » au regard du fonctionnement de l’UEH, je tente de vous fournir une réplique brève, espérant qu’elle réponde à satisfaction. Le défi majeur auquel est confrontée l’UEH est de rendre son système d’enseignement fonctionnel dans son intégralité, soit en présentiel soit en ligne avec au moins le rétablissement de toutes ses infrastructures d’enseignement d’avant le saccage, moyennant un débours financier considérable du gouvernement comme réparation ou dédommagement. Si sa mission principale est l’enseignement et que celui-ci est sévèrement hypothéqué pour les raisons sus évoquées, tout autre défi imaginable serait accessoire.

Quelles mesures à prendre pour garantir la sécurité et le bien-être des étudiants, du corps professoral et du personnel administratif pendant cette crise ?

Ce défi intrinsèquement lié à l’insécurité, rend l’UEH impuissante et dysfonctionnelle comme membre à part entière de l’État dont le gouvernement peine à se garantir lui-même un minimum de sécurité pour faire fonctionner le pays. Il ne faut pas se leurrer et croire que l’UEH peut elle-même garantir la sécurité de son corps professoral, des étudiants et de son personnel administratif. Autant que tous les secteurs d’activités, l’UEH dépend de la sécurité collective que doit garantir l’État. Toutefois, il y a lieu de se projeter pour savoir comment nous préparer et mieux garantir la sécurité de l’UEH à la reprise normale des activités, qu’il s’agisse de la protection des bâtiments de celle de la population académique et administrative évoluant dans son périmètre.

En temps normal où l’État garantit la sécurité de tous, l’UEH entend réviser son système de sécurité en requérant de l’État la création d’un corps spécialisé au sein de la Police Nationale d’Haïti (PNH) dédié à garantir exclusivement la sécurité dans toutes ses entités de l’Ouest et celles des provinces indifféremment de leur distance où elles se trouvent. Comme toutes les autres unités de la PNH, ce corps doit répondre aux mêmes exigences et être pourvu du même genre d’équipement que les autres corps afin de protéger l’UEH en permanence.

Pour ce faire, l’UEH doit de son côté sensibiliser sa population qui juge répulsive la présence d’un corps armé dans l’enceinte des entités. Si le souci est de prévenir des abus et de préserver l’autonomie de gouvernance et l’indépendance académique de l’UEH vis-à-vis d’un gouvernement, de nouvelles politiques publiques doivent être élaborées en conséquence. L’UEH comme membre à part entière de l’Etat doit faire une plaidoirie y relative dans la phase initiale de redressement ou de refonte du pays.

Quelles leçons les enseignants et/ ou / l'université peuvent tirer des crises passées et comment peuvent-elles être appliquées dans la gestion de la crise actuelle ?

Ce n’est pas dans la pratique du peuple de tirer des leçons du passé aussi pénible que cela puisse être. Il suffit d’observer les actions des politiciens provoquant d’un cran à chaque fois la déchéance du pays avec les mêmes causes et l’indifférence de l’État au réaménagement du territoire après le tremblement de terre de 2010. Cela ne dit pas que l’UEH s’y accommode et ne pense pas à réviser son système d’enseignement pour s’adapter et mieux faire face à des interruptions non voulues qui se reproduiront sans doute.

L’idée de la requête auprès de l’État de créer une unité de la PNH dédiée exclusivement à la sécurité de l’UEH en est une. Aussi, elle courtise l’intention de doter l’UEH d’un système d’enseignement en ligne de haut de gamme et de pourvoir à toute la population académique d’un outil intelligent muni d’un abonnement internet devant leur permettre d’accéder à ladite plateforme en est une autre, moyennant un réaménagement rationnel des allocations budgétaires calibré en fonction des besoins. Cela nécessitera une planification budgétaire pour faciliter l’utilisation efficiente desdits allocations et mieux absorber les coûts financiers sans devoir s’embarquer dans une quête systématique d’assistance étrangère.

Il ne suffit pas de se projeter sans agir pratiquement sur l’immédiat. Déjà nous avons un système de gestion académique en cours nous permettant de répondre à l’éventualité de perdre une année académique. Etant donné que certaines entités connaissent souvent des interruptions pour une raison ou une autre, il a fallu penser à un mécanisme de récupération pour que les étudiants soient toujours dans leur cycle d’études. C’est un système de crédit dont l’année académique est constituée de quatre sessions régulières, afin de nous relever rapidement après toute interruption au cours d’une année pour ne plus jamais parler d’année académique perdue.

En ce sens, il convient d’illustrer ledit mécanisme par un cas actuellement en expérimentation à l’Institut National d’Administration et de Gestion des Hautes Études internationales (INAGHEI) qui devait répondre au souci des étudiants inquiets de combler un vide dans leur palmarès académique créé par son dysfonctionnement résultant des conflits de gestion entre ses dirigeants. Face au dilemme de récupérer l’année académique antérieure en plein cœur d’une nouvelle année, il y avait de quoi s’inquiéter. Les responsables actuels de l’INAGHEI se sont mis d’accord sur le principe qu’en termes d’années académiques nominalement, il n’y a rien à rien à récupérer. En effet, nous ne pouvons pas faire revenir une année passée. Cependant, il nous reste les contenus à couvrir pour dire qu’une année académique est complétée dans une période dédiée à tel enseignement. Cette période dénommée session étant énumérée indique quel type d’enseignement à y prodiguer.

En guise de parler d’année académique qui se tient en termes d’année calendaire, il nous faut parler plutôt du nombre de sessions à compléter pour terminer le cycle d’études. Un autre aspect à considérer, ladite session intègre l’année calendaire. Ils ont compris que cela importe peu pourvu que l’enseignement associé à chaque session s’y retrouve. Le hic pour eux était de faire chevaucher deux années académiques, celles de l’année passée et de l’année en cours, dans une même année calendaire. Le système conçu étant un catalyseur, ils ont réussi l’essai avec satisfaction.

La politique était d’écourter les périodes ou les sessions pour répartir quatre sessions sur l’année académique en cours. Cette stratégie leur a permis de combler le vide de l’année sensée perdue en gardant les étudiants dans la durée régulière de leur cycle d’études, soit l’année en cours. Les étudiants n’auront plus à attendre l’année prochaine un cours manquant qu’il aurait dû avoir l’année d’avant selon la programmation académique. Plusieurs cours tombant dans cette catégorie sont offerts durant les 4 sessions différentes de l’année sans compromettre les objectifs, le contenu de la matière à couvrir.

Cette phase de pilotage étant un succès, confirme la justesse du système de crédit en vigueur, il y a moins d’un an et qui ne connaît pas encore une pleine implémentation dans toutes les entités. Pourquoi ne pas adopter la stratégie au besoin ? Cela dit, nous, responsables des affaires académiques à l’UEH, devons être lucides sans croire pouvoir faire du vin avec de l’eau, mais plutôt capable de tout rattraper après la tempête avec ce nouveau système de crédit. Il suffit d’attendre la reprise normale de la vie sociopolitique dans la société.

 

Vladimir Predvil

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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