Grève des médecins : une violation du serment d’Hippocrate ?
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Ces derniers temps, des médecins, infirmières et personnels des hôpitaux public et privé, en Haïti, utilisent une série de stratégies, telles que grève, arrêt de travail et fermeture des portes des hôpitaux pour protester contre l’insécurité et le mauvais traitement dont ils sont victimes. Mais personne ne se demande s`il s’agit d`une violation du serment d’Hippocrate. À cette question, notre rédaction a rencontré Louis Raymond Joanel, professeur d`éthique et déontologie à l`Université d`État d`Haïti (UEH), et Fégens Saint-Louis, Médecin spécialiste de santé publique.
À l'instar des autres catégories de professionnels, les médecins et les personnels de santé ne sont pas à l’abri face au climat d'insécurité qui règne dans le pays. Ils ne sont pas trop bien rémunérés non plus. Pour protester contre cela, ils utilisent une série de mouvements, dont l’arrêt de travail et la fermeture des portes des hôpitaux.
En effet, à la suite de l’enlèvement des deux médecins, Pierre Boncy et Michel D’Alexis, dans l’enceinte de leur clinique, le 2 mars dernier à Port-au-Prince, l’Association médicale haïtienne (AMH) a lancé un arrêt de travail de trois jours. Celui-ci s’est étendu sur tout le territoire national dans l’idée de forcer les autorités compétentes à agir contre cette vague d’insécurité qui sévit dans le pays.
Encore les contractuels de l’hôpital Saint Michel de Jacmel (Sud'est d'Haïti) ont-ils observé, à partir de 30 mai dernier, un arrêt de travail pour exiger le paiement de plusieurs mois d’arriérés de salaire, peut-on rappeler selon des sources combinées.
Interrogé par Le National sur ces modes de revendication, le professeur Louis Raymond Joanel ne passe pas par quatre chemins: «C’est un véritable problème d’éthique professionnelle pour des catégories de professionnels, comme les médecins qui luttent pour gagner de l'argent, alors qu’ils avaient pris l’engagement de ne pas se laisser influencer par la soif du gain.»
Il n’est pas contre, dit-il, de meilleures conditions pour des professionnels [qui travaillent dans l'administration publique], mais M. Joanel condamne tous ceux qui violent les principes qu’ils ont jurés de respecter. « Au même titre que plusieurs d'autres métiers, tel que l'enseignement, la médecine est un sacerdoce », ajoute-t-il.
Il poursuit qu'un groupe de médecins qui, par exemple, arrivent à fermer les portes des hôpitaux et à observer un arrêt de travail comme moyens de protestation sont sans état d'âme et sans moral. Ils ne font qu'agir contre le serment d’Hippocrate.
Ce principe stipule qu’« (…) au moment d’être admis (e) à exercer la médecine, le médecin promet et jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité. Son premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. (…) Même sous la contrainte, il ne fera pas usage de ses connaissances pour forcer les consciences ».
Fégens Saint-Louis, médecin épidémiologiste diplômé à Sorbonne Université a, quant à lui, un avis partagé sur cette question. Il soutient, d’une part, les médecins et les personnels de santé qui recourent à la violence pour se faire entendre. « Les médecins ne peuvent rien espérer de bon par le dialogue des autorités haïtiennes qui font toujours la sourde oreille aux revendications pacifiques du peuple haïtien. Or, mal payés, ils sont exposés à la pauvreté, à l'insécurité… Donc recourir à la violence, comme moyen de protestation, est devenue, malheureusement, une norme en Haïti », explique-t-il.
D’autre part, M. Saint-Louis condamne tout appel des médecins grévistes à observer un arrêt de travail total pour exiger de meilleurs salaires et conditions de travail. « Pour quelque motif que ce soit, les médecins ne doivent pas fermer les portes des hôpitaux lors de leur mouvement de protestation. Tous les centres de services doivent être en fonction. Sinon quel est, in fine, l'espoir du malade qui se sent rassuré par la présence d'un médecin », déclare Fégens Saint-Louis, s’appuyant sur la déclaration de Genève adoptée par l’assemblée générale de l’Association médicale mondiale (AMM), en 1948. Celle-ci résume: « En qualité de membre de la profession médicale, je prends l’engagement solennel de consacrer ma vie au service de l’humanité ; je considérai la santé et le bien-être de mon patient comme ma priorité ; je veillerai au respect absolu de la vie humaine (…).»
Les conditions financières des médecins haïtiens sont très précaires face à l'inflation qui ne cesse d'accroître dans le pays. Selon la grille salariale de l'administration publique haïtienne publiée en février 2022, le salaire brut mensuel d’une infirmière spécialiste s’élève à 31 200 gourdes (268 dollars). Quant à un médecin spécialiste, il reçoit 43 000 gourdes (369 dollars).
Wilner Jean
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