Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Actualité

« Je veux être traitée comme les blancs », lance l’Allemande noire Aminata Touré

« Je veux être traitée comme les blancs », lance l’Allemande noire Aminata Touré

Membre du parti écologiste « Die Grünen », Aminata Touré (1) est vice-présidente du Parlement du Land de Schleswig-Holstein (nord de l’Allemagne) et s’occupe, à ce titre, de plusieurs questions, dont celles relatives à l’immigration et au racisme. Dans une interview (2), elle explique pourquoi le meurtre de George Floyd aux États-Unis provoque une douleur que partagent de nombreux Noirs dans le monde.

« C’en est assez ! » C’est, selon Aminata Touré, le message des communautés noires qui descendent actuellement dans les rues du monde entier après la mort violente de l’Afro-Américain Georg Floyd. Invitée à se prononcer sur les manifestations en Allemagne après cet incident meurtrier, l’Afro-Allemande estime que ces protestations sont nécessaires. La violence et le racisme s’expriment peut-être différemment qu’aux États-Unis, mais ils ont lieu partout. Même en Allemagne.

Concernant la vidéo de la brutale opération policière de Minneapolis, la jeune femme s’était prononcée contre sa diffusion, car beaucoup de Noirs en Allemagne lui parlent de leur traumatisme lorsqu'ils sont confrontés à de telles images. En revanche, d'autres pensent qu'il est justement nécessaire de montrer cette brutalité. « Nous avons certes besoin de visibilité pour cette affaire, par exemple en en partageant les images. Mais chacun devrait pouvoir décider par lui-même s'il veut ou non regarder la vidéo !»

Touré se demande s'il est approprié de montrer la mort d'un être humain dans cette brutalité. « Il s'agit de la déshumanisation des Noirs, fait-elle remarquer. Je ne crois pas non plus qu'après 400 ans de racisme institutionnel, les preuves manquent. » Elle rappelle que rien que l'année dernière, plus de 200 personnes noires sont mortes aux États-Unis suite à des violences policières.

Régulièrement, Aminata Touré reçoit de la part de personnes privées des vidéos montrant des incidents racistes. Comme personne de contact, elle se voit dans une double fonction : comme Noire et comme politicienne s’occupant par choix du sujet de l'antiracisme. « Le racisme est l'une des raisons pour lesquelles je suis entrée en politique. Néanmoins, chaque personne a une limite personnelle à supporter. Il s'agit de vidéos dans lesquelles des personnes noires sont maltraitées. C'est du solide. » Quand il s’agit de racisme en dehors de Schleswig-Holstein, elle se réfère aux institutions politiques et aux organisations non gouvernementales. Mais quand ça se passe chez elle, à Schleswig-Holstein, elle mène elle-même des actions politiques.

Pour ce qui est du meurtre de George Floyd, c'est pour elle, « une douleur que partagent justement beaucoup de Noirs dans le monde ». « Je m’assois là et je me dis que je n'en peux plus. Le fait que j’assume une responsabilité politique, après le deuil et la colère, je pense tout de suite à ce que je dois faire sur le plan politique ! ».

Dans le cadre de l'accord de coalition du Schleswig-Holstein entre la CDU (parti des chrétiens-démocrates), les Verts et le FDP (Parti libéral), un plan d'action national contre le racisme a été convenu en 2017. Le plan n'a pas encore été décidé. À ce sujet, Touré pense qu’il serait important que dans le domaine de l'éducation, le thème du colonialisme et du racisme soit traité de manière beaucoup plus intensive et que les enseignants soient formés en conséquence. La formation et le perfectionnement de la police doivent également aborder la question de l'origine du racisme et des moyens de s'en prémunir.

Elle considère que les organisations de la société civile doivent aussi bénéficier d'un soutien financier et être intégrées dans les processus politiques. « Dans le dernier budget, indique-t-elle, j'ai déjà pu négocier la formation de notre personnel judiciaire sur le racisme. L'année prochaine, nous voulons adopter le plan d'action national ! »

« J'attends des Blancs qu'ils nous écoutent »
« La déclaration la plus flagrante que j'ai entendue était : ’’aux États-Unis, les Noirs sont abattus. Vous pouvez être heureux ici, en Europe’’ », déclare Touré. Le fait de pointer du doigt la situation américaine qui est pire qu’ailleurs est, selon elle, « un moyen facile » pour occulter son propre racisme. Elle entend très souvent dire que les Noirs en Allemagne ne sont pas si mal lotis parce qu'ils ne se font pas tirer dessus comme aux États-Unis. « Quel Blanc se contenterait de ne pas se faire tirer dessus ? », s’agace-t-elle. Pour elle, quand on parle d'une société égalitaire, il ne faut pas que la norme minimale soit simplement « de ne pas se faire tirer dessus ». « Ma norme minimale est d'être traitée comme les Blancs : par la société et par toutes les institutions de l'État ».

Le fait qu’elle soit la première femme politique noire au Landtag (Parlement régional) de l’État de Kiel (capitale du Land Schleswig-Holstein) et que sur les 709 membres siégeant au Bundestag (Parlement fédéral) il n’y ait qu’un seul Noir « fait partie d’un problème plus vaste ». Touré observe qu’un quart des personnes vivant en Allemagne ont une histoire de migration. Elle juge qu’elles ne sont certainement pas suffisamment représentées dans la politique et dans d'autres lieux décisifs. « Au-delà du groupe des Noirs, les minorités doivent se rendre dans les espaces politiques et y être représentées, car c'est là que les décisions sont prises. Si nous n'y sommes pas représentés, il n'y aura pas de changement dans notre vie quotidienne ! »

Selon Mme Touré, des personnes d'origine ou d'apparence différentes ont également vécu à plusieurs reprises des expériences racistes dans leur contact avec l’administration publique allemande. « Tout cela doit sortir de vos têtes. Je ne veux pas que les gens aient à réfléchir à des stratégies pour faire face au racisme dans leur vie de tous les jours ». Enfin, elle souligne l'importance de la lutte contre le racisme quotidien apparemment inoffensif.

En ce qui concerne ses compatriotes blancs, l’Afro-Allemande perçoit « une forte solidarité » chez eux. Cependant, elle soutient qu’il ne suffit pas de participer à une action de protestation sur les médias sociaux ou de prendre part à un rassemblement. C’est insuffisant pour prouver son antiracisme. Outre les personnes ouvertement racistes, il y en a beaucoup qui sont « inconsciemment racistes ». « Nous évoluons tous dans une société où le racisme est courant. Nous devons l’éliminer. J'attends des Blancs qu'ils nous écoutent et fassent preuve de solidarité ! » Elle suggère que la majorité blanche se charge de « sensibiliser les autres parties de la société majoritaire et de les appeler à prendre position ». Elle est consciente que ça ne marchera pas si les noirs en tant que minorité doivent faire face, seuls, à la tâche de l'antiracisme. « Chaque fois que vous voyez que le racisme se manifeste, intervenez ! », a-t-elle lancé à l’endroit de ses compatriotes blancs.

Huguette Hérard

N.D.L.R.

1) Née en 1992 à Neumünster (ville de Schleswig-Holstein, en Allemagne du Nord) de parents réfugiés maliens, cette jeune femme est responsable au sein de son groupe parlementaire des questions de migration, de lutte contre le racisme, des enfants, de la jeunesse, etc.

2) Interview accordée à Frederik Schindler pour le quotidien „Welt“, 3 juin 2020.

Si vous avez déjà créé un compte, connectez-vous GRATUITEMENT pour lire la suite de cet article.

Connectez-vous

Pas encore de compte ? Inscrivez-vous

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Actualité

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, avec votre compte lecteur.

Rubriques à suivre