Les gens de gauche seraient moins racistes que ceux de droite
Avec la mort brutale de l'Afro-Américain George Floyd, un débat sur le racisme a éclaté non seulement en Amérique, mais aussi en Allemagne. Mais qu'est-ce que le racisme exactement ? Dans une interview, le chercheur allemand spécialisé dans les conflits, Andreas Zick, parle de ses étonnantes découvertes sur le sujet
On parle souvent de racisme de manière émotionnelle. Mais qu’est-ce que le racisme d'un point de vue scientifique ? Au sens le plus général, le racisme est une idéologie selon laquelle les gens ou des groupes sont classés comme des “races” selon des attributs et des caractéristiques spécifiques. Ceux-ci sont généralement péjoratifs puisque les groupes ou les “races” supposées – on ne peut pas parler de races de manière scientifiquement fiable – sont perçus comme inférieurs, déviants ou même non humains. En tant qu’idéologie, le racisme peut également conduire à des structures, des lois et des procédures : c’est le racisme institutionnalisé ou structurel. C’est ce que les manifestants du monde entier sont présentement en train de vouer aux gémonies.
Si le racisme consiste à classer des personnes en groupes et les dévaloriser collectivement, l’antisémitisme et le sexisme sont alors considérés comme des variantes du racisme. Dans ses études, Andreas Zick a découvert qu’il existe des préjugés très racistes sur les musulmans. En ce moment, ce serait le racisme basé sur l'apparence qui détermine les débats. Par exemple, en Allemagne, on parle d'un racisme façonné par l'histoire coloniale. Ce qui serait différent en Amérique. Il souligne que le racisme est en train de changer. Les formes d'expression évoluent en fonction des circonstances historiques, de l'esprit du temps et des normes, règles et structures sociales.
Le racisme moderne est, note-t-il, d’ordre culturel. Il traduirait intentionnellement des différences ethno-culturelles – ou apparemment culturelles –, celles-ci apparaissant “quasi biologiques”. Il fait allusion aux traits de personnalité et des modèles de comportement qu’on présente comme s’ils étaient stables. Quelques exemples : le juif aimerait avare. Le noir serait paresseux. Le chinois, collectiviste. Les arabes, tous des fondamentalistes.
Le racisme peut s’exprimer aussi de manière plus subtile dans les milieux où l'on sait que le racisme ouvert n'est pas souhaitable. Aux États-Unis, l'analyse du racisme subtil a une longue tradition. « Dans les années 1980, des études ont montré que, dans les enquêtes, les attitudes racistes envers les Afro-Américains ont diminué, mais que la violence à leur encontre a augmenté, fait-il remarquer. Cela a conduit à des recherches visant à mesurer les attitudes et les croyances indirectes, au-delà de la désirabilité sociale. »
En Europe, Zick a étudié de plus près le racisme subtil présent à la fin des années 1980. En Allemagne par exemple, on estimait que les Turcs avaient des valeurs ou des caractéristiques culturelles qui ne correspondaient pas à la culture allemande. Le racisme s'exprime aussi par un « déni des caractéristiques positives » de l’autre. Le chercheur constate qu’il ne s'agit pas de différences, mais d'une « attribution motivée, stable et quasi biologique de l'altérité, qui empêche la similitude et la ressemblance ». Le racisme subtil consisterait ici à remplacer finalement la biologie et la nature par la culture, mais en la comprenant biologiquement.
Le racisme peut avoir de nombreuses formes d'expression différentes. Elle peut être forte et faible, directe et indirecte, manifeste et latente. « Je parlerais de racisme latent si nous pouvions prouver que derrière une expression apparemment non raciste, il subsiste après tout du racisme. »
Quand le stress s’y invite
Pour ce qui est du racisme des Allemands, il dit ne pas disposer de données solides à plus long terme, issues d'études complètes mesurant les croyances, les comportements et les formes institutionnelles de discrimination raciale. Cependant dans sa dernière enquête sur une partie représentative de la population au tournant de l'année 2018/19, il avait découvert que 9,7 % des personnes interrogées de la classe moyenne ont déclaré que les Blancs dominent le monde « à juste titre », 8,6 % étaient d'accord avec cette affirmation mais seulement « en partie ». Environ une personne sur dix est d'accord avec le racisme fondé sur la couleur de la peau. Il pense qu’il s’agit d’une sous-estimation due aux méthodes de mesure, car les études sur les expériences racistes dans la vie quotidienne suggèrent des chiffres plus élevés.
Dans une autre étude, le chercheur a constaté que les Portugais et les Hongrois, par exemple, étaient plus racistes que les Allemands. Ceci est dû, selon Zick, à l'histoire différente des pays. « Le Portugal, dit-il, a longtemps toléré le racisme à l'égard des travailleurs noirs, qui remonte à l'histoire coloniale. Le racisme se développe surtout là où il peut facilement justifier l'inégalité sociale et l'injustice. » Quant à la Hongrie, elle se définit comme une nation de race blanche où les personnes d'origines différentes ne s'intègrent pas. C’est un fait connu que la Hongrie est très nationaliste et rejette l'immigration et la diversité. Avec cette vision fermée, il n’est guère étonnant que le populisme et les idéaux de droite y jouent un rôle prépondérant. « Le racisme moderne s'adapte à l'esprit du temps, ce qui donne naissance aux différentes formes, signale-t-il. Mais malheureusement, ici aussi, nous manquons d'études culturelles comparatives sûres et de qualité, enregistrant de manière fiable le racisme à l'encontre de certains groupes, de sorte à pouvoir comparer équitablement les phénomènes. Le racisme s'exprime dans des contextes culturels différents, et les études doivent en tenir compte. »
En ce qui concerne les situations racistes quotidiennes typiques, elles peuvent être non verbales, verbales ou sarcastiques. Dans une étude sur les conflits réalisée en 2002 dans un quartier, il a découvert que le racisme au quotidien se produit surtout lorsque des conflits ou du stress surviennent dans la vie de tous les jours. « Quelqu'un veut faire valoir ses propres intérêts et utilise la “carte de la race”, comme l'a appelée la chercheuse américaine Tali Mendelberg. »
Demander à une personne issue de l'immigration ses origines familiales immédiatement après l'avoir rencontrée, est souvent mal pris par cette dernière. Souvent, elle y voit du racisme caché. À ce sujet, le spécialiste des conflits indique que des études ont très tôt montré que « lorsque les gens sont confrontés au fait qu'ils pourraient être racistes, ils réagissent de manière allergique et évasive au lieu de faire face à la situation ». La raison est qu’ils veulent conserver l'image qu'ils ont d'eux-mêmes, à savoir qu'ils ne sont pas racistes. Il ajoute que ce n'est pas du racisme que de s'intéresser à la culture des autres ou de voir des différences. Mais il estime important d'explorer ce qui est réellement derrière la question. Nommément : la motivation. Une question sur l'origine n'est donc pas raciste si elle découle d'une véritable curiosité et qu’elle n'est pas désobligeante. Il faut donc toujours nous interroger sur les motifs avant d’accuser l’autre de raciste.
En tant que psychologue social, Zick pense que les motivations sociales et les besoins sont très importants. « Le racisme satisfait moins les besoins individuels que les besoins sociaux, c'est-à-dire des motifs que nous ne pouvons satisfaire qu'avec d'autres, à savoir notre groupe de référence. Le racisme satisfait le besoin d'appartenance. Il nous lie à des groupes. Le racisme répond au besoin de comprendre le monde ». Le racisme explique le monde de manière simpliste mais seulement dans la mesure où nous partageons l'explication supposée. Il est donc une idéologie que l'on croit vraie et qui suscite la validation des autres. Il créerait l'estime de soi. Le racisme se dit : “Nous sommes meilleurs que les autres, plus intelligents, plus moraux, moins criminels et plus normaux”. Cette estime de soi, il le tire des groupes auxquels il s’identifie. Le racisme étant « toujours une expression de l'identité », les gens vont exprimer de la confiance dans leurs propres groupes de référence et de la méfiance envers les autres.
Le racisme est moins fort chez les non-syndiqués
Dans les études que son équipe mène depuis de nombreuses années, ainsi que dans d'autres, on a découvert que le racisme et les autres préjugés sociaux sont étroitement liés, formant ce que l’expert appelle « un syndrome de misanthropie de groupe ». Le racisme n'est pas seulement une dévaluation, mais fait partie d'une vision idéologique du monde qui est façonnée par les idées de supériorité de son propre groupe et d'infériorité des autres. De la même manière qu'il cherche à classer les autres en fonction de caractéristiques supposées biologiques, il est en conséquence plus enclin à absorber d'autres préjugés.
On sait que l’extrême droite discrimine “l’autre” en mettant l'accent sur une prétendue différence naturelle-biologique des cultures, laquelle n'existe pas. Mais qu’en est-il de l’extrême gauche qui aurait plutôt tendance à mettre en valeur “l'étranger” ou même à l'exotiser ? Les études menées par Zick montrent qu’on peut trouver le racisme à l’intérieur de tout groupe démographique ou social. Mais avec des nuances. Par exemple, il constate que le racisme fondé sur la couleur de la peau ou l'ascendance est plus élevé chez les syndiqués que chez les non-syndiqués. Chez les partisans des partis de gauche, on en retrouve aussi beaucoup moins. Dans l'étude de 2018/19, 6 % de ceux qui ont décrit leur position comme étant “de gauche” étaient d'accord avec les attitudes racistes, mais ce pourcentage est « beaucoup plus faible » que chez les conservateurs. « Je pense que les extrémistes de gauche ayant une orientation anti-fasciste et en faveur des droits de l'homme – et étant donné qu'ils sont largement, au moins idéologiquement, antiracistes –sont moins visibles. » Il met toutefois en garde contre l’exotisme dans le multiculturalisme banal ou dans l’orientalisme qui peut être aussi raciste.
« Le racisme est vieux de plusieurs siècles. Pourquoi est-il si persistant – et l'humanité pourra-t-elle jamais le surmonter ? » lui demande pour finir le journaliste Martin Benningshoff. « Le racisme est une arme politique et idéologique puissante, décrit-il. Il peut tout expliquer et justifier en même temps. Dans une société où les hiérarchies sociales jouent un rôle, elle peut maintenir les groupes “au plus bas”, les tenir à l'écart ou les faire apparaître comme inférieurs. Il survit parce qu'il maintient aussi des identités et crée des liens avec des groupes. » L’expert précise plus loin que dans l'histoire, les traces du racisme durent longtemps « parce que les images sont toujours là ». D’ailleurs, des études montreraient que lorsque les sujets ne sont pas en eux-mêmes racistes, ils connaissent pourtant tous les clichés, les images et les stéréotypes sur les groupes. Le racisme persisterait aussi parce que les forces en présence – les antiracistes ou les non-racistes – sont en faiblesse. La tolérance (envers le racisme) dans la vie quotidienne serait élevée et le courage civil (une chose qui n'est certainement pas facile) est par contre faible. Dans la vie de tous les jours, on a tendance à minimiser le racisme. Il présente pour preuve les débats allergiques et irritables sur le politiquement correct. Les gens penseraient souvent en termes binaires : on est soit raciste soit anti-raciste, et ce faisant, les formes subtiles et cachées sont perdues de vue. « Il n'est pas facile de s'avouer à soi-même qu'on est raciste ; il en est de même pour une institution. On minimise le racisme parce qu’il est une atteinte à l'image de soi et cette attitude le maintient en vie ! »
Huguette Hérard
N.d.l.r.
(1) Interview accordée parue dans Le Frankfurter Allgemeine Zeitung, le 9 juin 2020.
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