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« Le coronavirus a montré que le néo-libéralisme a bel et bien échoué », selon le fondateur du Forum économique mondial de Davos

« Le coronavirus a montré que le néo-libéralisme a bel et bien échoué », selon le fondateur du Forum économique mondial de Davos

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Klaus Schwab, fondateur et directeur du Forum écono-mique mondial, a écrit un livre sur les conséquences de la crise du coronavirus (« The Great Reset », La grande réinitialisation). Dans une interview accordée récemment (1), il soutient que la crise induite par la Covid-19 montre qu’il est important de redéfinir le capitalisme mondial. Sinon, le changement se fera par la force.

La période qui suivra la pandémie inaugurera une phase de redistribution massive des riches vers les pauvres et du capital vers le travail, soutient Klaus Schwab (82 ans) dans son livre. Défendeur depuis des années d’un capitalisme responsable, il constate qu’actuellement le monde est con-fronté à deux grands défis : le fossé grandissant entre les riches et les pauvres au niveau national et international et la crise climatique. « Nous devons nous attaquer à ces problèmes, estime-t-il. Et aujourd'hui, avec la pandémie, nous sommes confrontés à un troisième défi. Nous avons besoin d'un système économique qui soit plus résistant, plus inclusif et plus durable ».

Le scientifique constate que ce sont justement les pays qui sont allés très loin dans le néolibéralisme - ce capitalisme non réglementé et non inhibé - qui sont les plus touchés par l’épidémie. D’où sa conclusion qui est de redéfinir le capita-lisme. Il suggère qu’on considère non seulement le capital financier, mais aussi le capital social, le capital naturel et le capital humain. « Les entreprises qui veulent réussir au-jourd'hui doivent inclure tous ces éléments dans leur stratégie. D'autant plus que nous avons affaire à une jeune génération beaucoup plus consciente des conséquences négatives du capitalisme et de la mondialisation débridée ».

À la question si ce n’est pas le système même qu’il faille re-mettre en question, Schwab rétorque qu’il ne pense pas que le capitalisme soit « le » problème. Il est convaincu que la force entrepreneuriale de chaque individu est le moteur d'un réel progrès et non de l'État. Mais ce pouvoir individuel doit, selon lui, s'inscrire dans un « système de règles qui l'empêche de déborder dans un sens ou dans un autre ». Cette fonction de régulation doit être remplie par un État fort, car le marché seul ne résout pas les problèmes. « Je ne préconise pas un changement de système. Je plaide pour une amélioration du système »

Mais comment faire ? D’abord en veillant à ce que le système ne s'effondre pas. S’il croule, il y aurait trop de pertes d'emplois et de pouvoir économique. Mais la stabilisation nécessaire doit « aller dans la bonne direction ».

Après chaque crise, des institutions sont créées, par exem-ple après la Seconde Guerre mondiale lorsqu’on a jugé bon de créer le système monétaire de Bretton Woods (en 1944), les Nations unies (en 1945) et plus tard l'Union européenne (en 1957). D’après Schwab, on aurait besoin après cette pandémie d'institutions « qui comprennent le monde comme un système et qui intègrent les gouvernements, les entre-prises et la société civile ». Il est aussi convaincu qu’aucun des problèmes que nous rencontrons à l'échelle mondiale ne peut être résolu isolément, mais nécessite la coopération de tous.

S’occuper du climat

Concernant la crise économique causée par la pandémie, Schwab prévoit deux scénarios. Le point positif qu’il voit : le monde dispose d'un vaccin en quantité suffisante au prin-temps 2021, de tests encore meilleurs et plus rapides et peut-être aussi de meilleures options de traitement pour les patients atteints de coronavirus. L'économie se redressera ensuite relativement rapidement. Et le scénario négatif : on n’a pas tout ça et la Covid-19 nous tiendra alors occupés jusqu'en 2022 au moins.

Par rapport aux nombreuses personnes qui aspirent à un retour à la « vieille normalité », il pense que cette épidémie nous a fait prendre conscience des grands risques qui peu-vent affecter chacun d'entre nous. La maladie aurait rendu les choses beaucoup plus concrètes pour nous. L’auteur re-commande de transférer les conséquences à d'autres problèmes mondiaux. Par exemple, la grave catastrophe du climat. « Si nous ne faisons rien maintenant, le réchauffe-ment climatique va révolutionner notre vie quotidienne dans la même mesure que la pandémie actuelle ».

Schwab dit qu’en parlant à des politiciens responsables et aussi à des entrepreneurs, il a constaté que la prise de con-science du problème climatique s’est accrue malgré la prééminence actuelle accordée à la crise sanitaire. Ces décideurs comprennent qu’ils doivent faire avancer la décarbonisation de l'économie occidentale le plus rapidement possible. « Regardez les feux de forêt en Californie. Les gens portent des masques non seulement à cause du coronavirus, mais aussi parce que l'air est plein de particules de fumée ».

À la question si on ne devrait pas réduire la croissance au lieu d’une simple correction de trajectoire, Schwab répond que la croissance n'est pas, selon lui, la bonne mesure s'il ne s'agit que de mesurer les taux de croissance du produit national brut. Il explique que son équipe et lui sont en train de travailler sur un système dans lequel chaque entreprise est désormais obligée de rendre compte de ses perfor-mances environnementales et sociales de la même manière qu'elle le fait dans son bilan financier. Il estime que la même chose devrait être exigée de l'État. Belle révolution !

Concernant les taux d’imposition, il considère qu’à ce sujet, on devrait retourner aux décennies d'après-guerre au cours desquelles les revenus élevés et les bénéfices des entre-prises étaient beaucoup plus lourdement imposés. Selon lui, le système fiscal est un instrument de lutte contre l'inégalité. « Je ne pense pas à l'impôt sur le revenu. Nous avons besoin d'une restructuration générale du système fiscal, non seulement pour aplanir les différences, mais aussi pour inclure les dommages environnementaux ». Plus loin, il explique qu’à Genève, par exemple, on ne paie pas d'impôt sur les plus-values afin de favoriser l'activité entrepreneuriale. Cependant, les Suisses paient un impôt sur la fortune, même sur de petits montants (à la différence d'autres pays industrialisés où le taux d’imposition commence à partir d’un seuil plus élevé) « Il y a beaucoup de réprimandes de temps en temps, mais on s'y habitue. Et au bout du compte, il faut reconnaître que c'est socialement justifié ! »

« Prendre aux riches pour donner aux pauvres »

Sans faire exactement comme l'économiste français Thomas Piketty qui préconise un impôt sur la fortune à l’échelle mondiale, Schwab est quand même en faveur d'un système fiscal « qui encourage le pouvoir d'entreprise, mais qui réduit aussi le fossé entre les riches et les pauvres ».

Prendre des riches pour donner aux pauvres n’a pas bonne presse chez les néolibéraux bon teint. Pour Schwab, il n’y a pas d’autre solution. « Des personnes riches et influentes comme Bill Gates et Warren Buffet pensent de la même façon. Mais dans ce discours, nous ne devons pas retomber dans les vieilles idéologies : nous sommes tributaires d'une économie innovante et capable d'agir. Et cela, en plein mi-lieu de la quatrième révolution industrielle ». L’analyste éco-nomique reconnaît toutefois qu’on « ne peut pas augmenter les impôts indéfiniment ».

Abordant la question de l'impact de la pandémie sur la so-ciété américaine où les inégalités sont particulièrement élevées, Schwab prévoit que le Corona va polariser encore plus la société. « Dans une telle crise, explique-t-il, les gens cherchent une identité, un soutien. Et le populisme est une réponse simple et prometteuse ». Mais il y a aussi, constate-t-il, de nombreuses voix sages qui réclament plus de justice. « Prenez Marc Benioff, le chef des « Salesforce », fournisseur international de solutions cloud computing pour les entreprises, basé à San Francisco. Il réclame une taxe spéciale pour aider les chômeurs et les sans-abri de San Francisco. »

En fin d’interview, le journaliste lui demande d'où lui vient son optimisme quant à un changement aussi radical, surtout à l'heure actuelle où les conflits géopolitiques augmentent et la volonté de coopération multilatérale tend à diminuer ? Sa réponse : on ne doit pas perdre espoir. Il déclare qu’il se sent parfois comme un missionnaire. Si la crise nous a fait prendre conscience de l'enjeu, il affirme qu’il reste cependant convaincu que « le monde a tous les moyens nécessaires à sa disposition pour résoudre les problèmes qui l’attendent ».

Enfin, si on ne fait rien, Schwab prévoit que les déséquilibres sociaux et économiques vont continuer à s'aggraver, l'injustice et la destruction de l'environnement, elles, vont s'accroître. Il présage que les changements finiront par se produire par d'autres moyens, c’est-à-dire que des conflits violents ou des révolutions ne sont pas à épargner. Pour nous convaincre, il nous invite à nous référer à l’histoire. Et il a diablement raison.

Huguette Hérard

N.D.L.R.
(1) Interview conduite par Marcus Gatzke et Marlies Uken et pa-ru dans « Zeitonline », 21 septembre 2020,
(2) Depuis 50 ans, Klaus Schwab invite à Davos (Suisse) des chefs de gouvernement, des majestés, des présidents de con-seils d'administration, des militants des droits de l'homme et des écologistes pour discuter des thèmes du futur.

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