Petite révolution dans le théâtre allemand
Le théâtre allemand prend des couleurs. Jusqu'à présent, ce monde était dominé par des vieux hommes blancs. Une petite révolution a eu lieu avec la nomination de Julia Wissert, une jeune noire de Fribourg, comme intendante.
Julia Wissert (36 ans) fait l’histoire. Elle est la première femme noire à diriger une institution théâtrale à Dortmund, une ville de 600 000 personnes. Pourtant à Dortmund grouillent pas mal d’éléments d’extrême droite, d’où l’étonnement que procure cet évènement, particulièrement salué par les antiracistes de tous bords.
Née à Fribourg, Wissert est l’aînée d’une famille de quatre filles. Ses parents ne s'intéressaient guère au théâtre. Depuis quelques années, elle vit à Berlin.
En acquérant ce poste d’intendante, elle devient l'une des plus jeunes personnes à avoir obtenu un tel poste de direction dans le monde théâtral germanophone. Aucune personnaliténoire avant elle n'a encore été nommée à la tête d'un théâtre municipal ou d'État en Allemagne.
Cette accession est d’autant plus frappante que 80 % de tous les théâtres de l'espace germanophone sont dirigés par des hommes. Bien que les écoles d'art dramatique s'efforcent d'attirer un plus grand nombre d'étudiantes et de migrants, les impulsions prennent du retard et n’engendrent pas l’effet recherché. « Wissert est probablement l'exception, peut-être est-il le fer de lance d'une nouvelle génération de créateurs de théâtre », espère l’hebdomadaire allemand « Der Spiegel ».
Les connaisseurs affirment que Wissert a du talent. Ayant étudié à Londres et à Salzbourg (Autriche), elle a le bagage théorique qu’il faut. Et aussi pratique : ayant travaillé comme metteuse en scène indépendante à Bochum, Hanovre et au théâtre de Gorki de Berlin, entre autres. Ses œuvres ont été saluées, selon les critiques, comme des spectacles « célébrant l'énergie de la danse et la puissance visuelle ».
Dans une interview, Wissert a affirmé que les théâtres sont « une sombre institution rongée par la hiérarchie et les structures autoritaires ». Les hommes ayant dominé ce temple de la culture auraient été « forcés de produire de l’art à la vitesse de l’éclair ». Maintenant qu’elle est à la tête de cette institution culturelle, elle veut changer les choses. Restructurer est le maître mot. Ce théâtre ne sera plus un espace de divertissement uniquement pour les bourgeois cultivés, mais « un lieu pour tout le monde ». Elle compte aussi diversifier le théâtre en reflétant l’hétérogénéité de la société allemande. Aussi bien sur la scène que dans le public.
Côté engagement anti-machiste et anti-raciste, Wissert a déjà posé quelques actions dignes d’intérêt. Il y a deux ans, elle était l'une des signataires d'une lettre ouverte contre la mainmise des hommes sur le pouvoir dans les théâtres allemands. C’était à la suite d’une interview d’un réalisateur qui avait tenu des propos sexistes. Signée par des centaines d'hommes et de femmes, la lettre appelait à « sortir des systèmes incrustés » et des « structures de pouvoir patriarcales dépassées » et à imposer un langage dépourvu de machisme.
Il y a un an et demi, en collaboration avec un avocat berlinois, l'actuelle directrice a également formulé un règlement antiraciste auquel plusieurs théâtres germanophones se sont depuis engagés à respecter. Les régisseurs mettront en place des cours et des ateliers de formation dès qu'un incident raciste aura été signalé dans leur théâtre.
À l'époque, Wissert a justifié sa participation au projet en disant qu'elle avait elle-même été victime de racisme en tant que « directrice noire dans une industrie culturelle blanche ». Par exemple, au début de sa carrière, les dramaturges ne cessaient de lui proposer de réaliser des pièces sur les réfugiés. Ce n’est qu’après qu’elle a compris qu’elle n’avait à accepter que ce rôle. On aurait sous-estimé ses compétences. C’était dur pour elle de l’accepter.
À Dortmund, Wissert se produit avec un ensemble jeune et diversifié. Son équipe compte aussi de nombreux jeunes réalisateurs. Cependant, l’intendante ne prévoit pas de « programme post-migrant », ceci étant considéré l'expression d'un concept de théâtre non ethnique et d'une recherche d'identité au-delà des affiliations ethniques spécifiques. Son programme semble s'adresser au plus large public possible plutôt que d’entreprendre un renouveau radical. D’après les confrères du « Spiegel », il est question d'une « offre qui n'est nullement avant-gardiste, dans laquelle il y a de la place pour une nouvelle production du "Faust" de Goethe qui s'engage pour la littérature ».
L’une des œuvres d'ouverture s’appelle « 2170 – ce qu’aura été la ville dans laquelle nous vivrons ». Il s’agit d’une sorte de tour de ville futuriste dans lequel le public équipé d'écouteurs est dirigé vers cinq lieux différents.
C'est donc aussi avec « un enthousiasme teinté d'ironie » que Wissert aborde son travail à Dortmund, selon Wolfgang Höbel du « Spiegel ». « J'espère que dans trois ans, nous aurons créé un lieu de travail où tous les spectateurs et employés seront heureux et pourront bien tolérer les dissonances », aurait-elle déclaré. Elle souhaite au surplus contribuer non seulement au changement de l'institution du théâtre, mais aussi à celui de la société même.
C’est une chose possible, car avec le mouvement « Black Lives Matter », les choses bougent de plus en plus. Dans de nombreux pays européens, les théâtres sont de plus en plus confrontés à la demande de voir apparaître sur scène les différents groupes ethniques. Wissert elle-même a été invitée par le journal américain « New York Times » à un échange de vues avec des gens de théâtre noirs de Grande-Bretagne et de France qui travaillent dans la mise en scène.
L'une des premières personnes à féliciter Julia Wissert pour sa nomination à Dortmund l'année dernière a été l’Afro-Allemand Theodor Wonja Michael. Décédé en octobre dernier à l’âge de 94 ans, cet ancien acteur, militant politique et journaliste, fut un héros pour de nombreux Allemands noirs. Né à Berlin en 1925, Michael fut le fils d'un Camerounais avec une Allemande, qui a dû se battre toute sa vie pour être accepté et reconnu. Sous le régime nazi, il fut utilisé comme figurant de seconde zone dans les films coloniaux de l'Universum Film AG (UFA)créé en 1917. Après l'élection de Julia Wissert comme directrice du théâtre de Dortmund, Michael a eu le temps de lui adresser une lettre de félicitations. « Je suis si heureux que vous ayez réussi à faire cela », a-t-il écrit.
Au niveau du ciné allemand, ça bouge aussi dans le même sens. Jusqu’ici les acteurs noirs en Allemagne avaient des rôles plutôt « racisés ». Une petite révolution a eu lieu dans l’image puisque l’Afro-Allemande Florence Kasumba joue depuis l’an dernier le personnage de commissaire dans la célèbre série policière de Hanovre, « Tatort ». Et ce, bien avant que le mouvement « Black Live Matter » n’ait atteint cette envergure internationale actuelle.
Huguette Hérard
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