Territoires disputés
Écouter l'article
Depuis quelque temps, pour triompher dans le débat public, pour faire humain et instruit, de plus en plus de voix « autorisées » et surtout intéressées tentent de faire passer le grand banditisme pour la révolte des “sans droits”. Comme s’il s’agissait d’une forme de légitime défense orchestrée par les plus grandes victimes, parmi les victimes d’un système à la fois aveugle et injuste.
Depuis quelque temps, pour triompher dans le débat public, pour faire humain et instruit, de plus en plus de voix « autorisées » et surtout intéressées tentent de faire passer le grand banditisme pour la révolte des “sans droits”. Comme s’il s’agissait d’une forme de légitime défense orchestrée par les plus grandes victimes, parmi les victimes d’un système à la fois aveugle et injuste.
Or, il nous semble qu’une certaine logique veut qu’il faille toujours commencer par éteindre le feu avant d’identifier et réparer la source qui a provoqué l’incendie. La Commission nationale de désarment, de démantèlement et de réinsertion (CNDDR), en sa qualité d’agence déléguée du gouvernement, peut élaborer ses stratégies en fonction d’une interprétation de sa mission, mais il n’empêche que des gangs régissent la vie des membres de la population. Les actions des gangs ensanglantent le pays et sont responsables de la psychose de peur qui conditionne le quotidien de la population. Et, il est évident que l’industrie du kidnapping génère de gros chiffres d’affaires.
Il est douloureux et même inconvenant de revenir à chaque fois et toujours, sur les événements catastrophiques du 12 mars 2021 qui représentent le pic de la spirale d’échecs de la Police nationale d’Haïti dans sa traque molle des caïds qui contrôlent l’industrie actuelle du crime organisé.
En début de semaine, le Conseil supérieur de la Police nationale a pris des dispositions pour entraver l’accès à Village de Dieu en procédant à l’installation à certains points jugés stratégiques. Malgré la présence d’unités spécialisées de la Police nationale pour sécuriser l’opération, les gangs s’y sont opposés. Armes létales à la main. Ironie malheureuse de l’histoire, ils ont vite fait de reprendre le contrôle de ce qu’ils considèrent comme leur territoire ou leur terrain de jeux.
Traumatisés par la fin barbare de leurs collègues, il y a moins de deux mois, les policiers ont compris qu’il était dans leur intérêt de se replier et laisser libre cours aux membres des gangs qui bloquent et rouvrent la circulation sur la Nationale numéro 2 en fonction de leur humeur et de leur fantaisie. Certaines personnes, qui s’étaient retrouvées accidentellement au cœur de l’événement, ont dû s’identifier auprès des bandits pour pouvoir poursuivre leur chemin. Les gangs jouent, en effet, sur tous les tableaux, même les plus inattendus.
À notre grand désespoir, il faut admettre que les gangs sont mieux organisés que les forces de l’ordre. À cela, il faut ajouter le courage, la détermination, le besoin de provoquer et la stupidité suicidaire. Si seulement !
Au-delà des controverses intellectuelles et politiques, il est temps de reconquérir les territoires contrôlés par les gangs. Après, selon les délicates missions de la CNDDR et autres institutions compétentes, les agents sociaux pourront réinvestir ces territoires
Il faut arrêter de cultiver l’illusion que les controverses intellectuelles ou politiques vont protéger, dans l’immédiat, la population. Après la tranquillisation des points chauds de la République, l’État aura l’obligation et tout le loisir d’investir ces territoires pour déployer ses programmes et retisser le tissu social. Bien entendu, ce n’est qu’un vœu pieux. Dans l’Haïti d’aujourd’hui, c’est plus facile à dire qu’à faire.
Jean-Euphèle Milcé
0 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.