Un double combat
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Chez nous, on a tendance à gérer les affaires du quotidien, comme celles de la cité, au jour le jour. En matière de santé, cette politique peut être néfaste. C’est que semble nous suggérer le document de l’Institut haïtien d’observation des politiques publiques préparé par l’agronome Ericq Pierre intitulé « Penser l’après Covid-19 dans uncontexte de précarité ». Ce document sorti l’année dernière, lors de la première vague de Covid-19, garde encore toute son actualité
Après avoir présenté les dégâts causés par le nouveau coronavirus de par le monde et enjoint la population à effectuer les indispensables gestes barrières (lavage des mains, port de masque et de gants, maintien de la distance sociale), l’auteur du document évalue les ravages potentiels que cette pandémie peut provoquer en Haïti. Personne n’est exempt : que ce soit la population des bas quartiers, la catégorie la plus exposée, ou les classes moyennes que guette le spectre d’un chômage de masse. La menace est là, bien réelle.
La première vague n’a certes pas fait autant de victimes chez nous qu’ailleurs. Mais la deuxième semble avoir surpris tout le monde, alors que les Haïtiens sont déjà très affectés par l’insécurité physique et la violence des gangs.
Dans ce document sur la manière d’aborder une menace sanitaire aussi létale, Éric Pierre parle de la nécessité d’un « leadership responsable ». L’ancien fonctionnaire de la Banque inter américaine de développement(BID) évoque la nécessité de mettre en place une stratégie pour non seulement faire face à la crise sanitaire, mais en même temps pour s’attaquer au dysfonctionnement de nos structures internes de gouvernance. Pour sortir de l’interminable crise politique, un consensus sur ce que devra être notre Haïti à l’ère post-Covid-19 est nécessaire. De même, il va falloir mettre le doigt sur la carence de moralité, de compétence et d’engagement, toutes choses bradant le fonctionnement normal des pouvoirs en Haïti.
Ce qui donne un certain poids aux propositions contenues dans ce travail produit pour le think tank dirigé par l’économiste Fritz Jean, c’est que celles-ci ne tombent pas dans un populisme de mauvais aloi et admettent que la population aussi « néglige dans son quotidien les notions d’éthique, d’honnêteté, de compassion et même de solidarité ». La situation explosive qui prévaut dans le pays, contribue selon lui,« à augmenter l’insécurité ambiante et à creuser encore plus le fossé de la précarité et de l’inégalité au sein de la population haïtienne ».
Une insécurité à laquelle il faut impérativement s’attaquer, recommande l’auteur du document de l’INHOPP. Ceci implique un rassemblement et une mobilisation de nos forces locales - d’abord -, et ensuite le dialogue et le recours aux concessions et compromis. Un dialogue que l’on a malheureusement banalisé, et qui n’a jamais pu, un an plus tard s’installer entre les différents protagonistes. Les germes de divisions ont au contraire sporulé et le gouvernement déploie son agenda politique sans cette concertation nationale que tout le monde appelle de son vœu.
Pour ce qui est de la lutte contre le Sras-CoV-2 ou Covid-19, Éric Pierre insiste sur la nécessité du respect des consignes de sécurité. En ce qui concerne la fabrication des masques, il estime que pour des raisons économiques, elle devrait être locale et répartie au niveau des différents départements géographiques. Cette partie de la proposition a été suivie, lors de la première vague, mais stoppée au moment de l’accalmie de ces derniers mois. Le fait que la pandémie ait fait peu de dégâts au pays, lors de ses premiers assauts, a endormi bien des consciences. Bon nombre d’Haïtiens avaient fini par croire que ce mal qui répand la terreur dans d’autres pays n’était finalement qu’une «gripette ».
Aujourd’hui, la deuxième vague frappe avec la puissance mortelle d’un tsunami. Et comme nous avons perdu beaucoup de temps dans des luttes hégémoniques, nous nous retrouvons dans une situation qui va devenir vite insoutenable. Le gouvernement a décrété une « huitaine sanitaire » comme s’il voulait ménager sa monture à l’approche des nouvelles échéances politiques. Les observateurs s’interrogent sur une mesure qui semble improvisée et dont on attend de comprendre les vrais objectifs. Est-ce une question de porter des masques pendant seulement huit jours et observer les gestes barrières ? Cette « huitaine » si elle est « nécessaire » sera-t-elle suffisante pour conjurer la menace ?
Toujours est-il que la pandémie est une catastrophe mondiale, mais notre gouvernance trop souvent improvisée et nos négligences coupables en tant qu’élites y ajoutent une touche dramatique. Si nous sommes comme le soutient Pierre, en guise de conclusion, les premiers responsables de notre situation, il revient donc à nous de remettre en question les formules toutes faites imposées de l’extérieur, tout en rassemblant les forces du progrès dans une « konbit » patriotique où action et réflexion guideront notre pays vers une urgente et nécessaire refondation. Dans ce contexte, nous avons besoin de produire une pensée politique et économique hors des sentiers trop longtemps battus par des politiques publiques néfastes. C’est ainsi que nous comprenons le rôle avant-gardiste des « think tanks » locaux, ce qui n’exclue guère, comme le suggère le document, de recourir au support de nos partenaires, dans le sens de nos intérêts mutuels, pour le rétablissement d’un État fort et celles de nos institutions, base de toute démocratie véritable.
Roody Edmé
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