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Éditorial

La grande ordalie

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Ordalie, du latin médiéval ordalium signifie une épreuve judiciaire par les éléments naturels, un jugement de Dieu par le feu et par l’eau. Par extension par tout autre élément naturel. Dans toutes les mystiques religieuses, l’homme est vu comme un esprit supérieur devant dompter la nature pour son bien-être, mais sans autant la violenter et la détruire. Établir un équilibre entre une exploitation rationnelle de la nature et les besoins de l’être humain est un impératif de toute société qui ne veut pas disparaître dans les oubliettes de l’histoire.

 

Quand on parle de jugement de Dieu par les éléments naturels, cela peut aller plus loin que les simples manières de voir  de l’époque médiévale. Le pouvoir politique est destiné à gérer une communauté pour le bien-être de tous ses membres, les relations de cette communauté avec les autres, ceci aussi pour le bien de la communauté et pour le bien de toutes les communautés. Nous sommes finalement de l’espèce humaine et nous partageons la même planète.

 

Cependant, quand on voit le comportement de certains de nos citoyens et citoyennes au pouvoir, on est assez dubitatif. Durant ces dernières années, il est coutumier d’observer ces gens arriver dans un espace public, accompagnés d’hommes, armes de guerre à la main, vareuses militaires, lunettes noires, deux ou trois jeeps aux vitres fumées les attendant au-dehors. Un étalage stupide de pouvoir et de privilèges pendant que des pans de la capitale sont contrôlés par des bandits. Le plan de vie  de ces personnes consiste à jouir des richesses de l’État. Pendant ce temps, bien sûr, tout n’est que comédie. Les services que l’État devrait offrir à la population sont réduits à moins que le strict minimum. Services de santé, éducation, route, énergie, sécurité… Presque néant.

 

En fait, quelle différence entre un dirigeant un indigent d’un bidonville. Très peu. En cas d’une urgence médicale demandant une intervention immédiate, moins d’une heure par exemple, il n’y a pas d’échappatoire. Si le délai est de deux heures, cela ne suffit pas pour une évacuation vers Miami même si l’avion ou l’hélicoptère décolle d’Haïti. Pas de vrais services d’urgence dans nos hôpitaux. Dans nos dits centres de santé de province, c’est encore pire. Bref, à la merci du Diable. On ne voit pas Dieu dans ce bourbier.

 

Quand un ancien haut fonctionnaire de l’État meurt dans des conditions révoltantes, on entend bien des réactions. Mais chez nous, nous sommes habitués à jouer à la borlette. Au pouvoir, on profite. Celui qui se trouverait en situation de subir une ordalie, un jugement des éléments, n’aurait pas été chanceux tout simplement. Et puis le système se nourrit de cette nuée de citoyens qui ne pensent qu’à venir jouir de l’État comme les autres. Leur plan de vie n’est rien d’autre que de devenir un bandit légal. Advienne que pourra !

 

Nous sommes des animaux réduits au plaisir de la bouffe et du bas-ventre. Le jugement des éléments, un accident, une pluie, une tempête, un cyclone, une explosion sociale généralisée incontrôlable comme cela se profile à l’horizon, c’est pour les autres. On aura le temps de fuir. Par avion ou par hélicoptère. Mais le jour de la grande ordalie, le jugement de Dieu ne sera pas seulement pour les autres. Il sera pour les vrais coupables.

 

Gary Victor

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