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L’aménagement du créole en Haïti à l’épreuve des errements d’une certaine « linguistique postcoloniale »

L’aménagement du créole en Haïti à l’épreuve des errements d’une certaine « linguistique postcoloniale »

De nombreux observateurs et analystes de la situation linguistique d’Haïti notent que les débats d’idées, en particulier lorsqu’il est question du créole, sont souvent passionnés, virulents, parfois manichéens, et dans certains cas ils véhiculent l’idée qu’il y aurait une « guerre des langues » au pays. Quelques rares linguistes et croisés créolistes, au nom d’un prosélytisme identitaire lourdement dogmatique, alimentent cette idée de « guerre des langues » entre le créole et le français au creux d’une vision catéchétique et essentialiste de la « linguistique postcoloniale ». On a vu ainsi apparaître ces derniers temps quelques « trouvailles » lexicales –telles que « frankofol », « frankofolis », « gwojemoni frankofolis », « francofolie », « colonisation mentale », « pale franse » = « fè demagoji », « pale franse » = « neyokolonyalis»--, destinées à fustiger sinon à stigmatiser en contexte haïtien la prétendue « langue du colon », le français, ainsi que les locuteurs francocréolophones « coupables » de s’exprimer en français, à l’écrit, plutôt qu’en créole. Injonction est ainsi faite aux locuteurs francocréolophones de ne produire que des textes rédigés en créole, peu importe le contexte et les lectorats visés. Au tableau de chasse des « trouvailles » lexicales de certains militants créolistes et dans celui de plusieurs Ayatollas du créole, l’on a relevé, à propos du français en Haïti, les termes de « virus mental », de « sèvo deranje », de « sèvo lanvè » et de « soumisyon » à l’« impérialisme français » car ce serait à travers l’hégémonie (« gwojemoni ») de la langue française et sous le joug de la Francophonie que les Haïtiens auraient abouti au bagne linguistique honni des « colonisés ». Une lecture révisionniste de l’Histoire de la colonisation européenne et de la violente tragédie qu’elle a mise en œuvre, notamment dans le système plantationnaire aux Antilles, s’efforce d’ailleurs d’accréditer l’idée que seule la langue française serait une « langue coloniale », la langue de la « gwojemoni » à l’origine de l’aliénant « sentòm gwojemoni neyokolonyal » affectant nombre de francocréolophones. Cette lecture révisionniste de l’Histoire permet d’occulter les mécanismes contemporains des rapports de domination néocoloniale repérables dans l’instrumentalisation impériale des langues, l’anglais en particulier. Ces derniers jours, l’on a aussi vu fleurir sur les réseaux sociaux des propos ethnocentriques et essentialistes où le « Blanc », indistinctement, est frappé d’ostracisme car il serait à la source de tous les malheurs du « Noir ». Et dans le récent contexte de la Journée internationale de la langue maternelle 2023, l’on a assisté à l’émergence, le 9 février 2023, d’une nouvelle bavardeuse cabale ciblant cette fois-ci le Bureau de l’UNESCO en Haïti, celui-ci étant présumément une sorte d’officine anti-créole : « UNESCO (…) ap plede ankouraje pratik anti-kreyòl mi wo mi ba »…

À propos de l’injonction faite par les créolistes fondamentalistes aux locuteurs francocréolophones de rédiger tous leurs documents uniquement en créole, il y a lieu de préciser que cette injonction --volontariste, souvent affublée de démagogie populiste et non conforme à l’article 5 de la Constitution de 1987--, sert à masquer la réalité qu’il n’existe pas encore, sur le registre de l’écrit créole, un corpus ample et varié de documents de qualité touchant aux différents domaines des savoirs et des connaissances. Sur le registre de l’écrit en créole haïtien, les usagers ne disposent toujours pas d’un dictionnaire unilingue créole conforme à la méthodologie de la lexicographie professionnelle. Ils ne disposent toujours pas de vocabulaires thématiques scientifiques et techniques variés rédigés en créole, de guides techniques de l’usager dans différents domaines rédigés en créole, de guides du maître pour l’enseignement en créole des sciences et des techniques, de vocabulaires créoles ou français-créole du droit et de la jurisprudence, d’un vocabulaire créole ou français-créole de la didactique des langues, d’un guide de rédaction créole des documents de l’Administration publique haïtienne, de guides méthodologique en traduction créole et en terminologie créole entièrement rédigés en créole, etc. En clair, et par-delà les injonctions des créolistes fondamentalistes, il faut prendre toute la mesure que l’écrit en créole haïtien est encore lourdement déficitaire dans tous les domaines de la transmission des savoirs et des connaissances, et cela est attesté en particulier dans les écoles haïtiennes et dans les centres de formation technique. À l’aune d’un tel défi, plusieurs éditeurs de manuels scolaires –dans le contexte de l’institution du créole comme langue instrument et objet d’enseignement--, ont entrepris ces dernières années de répondre à la demande scolaire d’outils pédagogiques créoles et de combler ainsi quelques-unes des lacunes de l’écrit créole par la production de manuels scolaires de qualité en créole. Ainsi, les Éditions Henri Deschamps ont édité, en communication créole, des livres unilingues créoles tels que « Ala yon Ratoutou sa », « Beniswa an vakans », « Ana ap abiye », « Ana ap fè manje », ainsi que des livres bilingues français-créole tels que « Babas a vraiment eu peur » / Babas te pè tout bon ». Le catalogue s’est également enrichi de « Pòl ak Anita » et de la collection « Map li ak kè kontan », qui ont vu le jour au cours des années 1980, pour aboutir à la collection « Wi mwen konn li », allant de la 1re à la 6e année fondamentale. En didactique du créole, le titre « Kreyòl pale kreyòl ekri » couvre les 7ème, 8ème et 9ème années fondamentales. Et depuis plusieurs années les Éditions Henri Deschamps publient les « Gramè kreyòl 3èm ane » et « Gramè kreyòl 4èm ane ». En appui à ces titres créoles les Éditions Henri Deschamps ont également publié « Lire le créole sans peine » (1er et 2e cycles) et « Passage du créole au français » (1er et 2e cycles). Pour leur part, les Éditions C3 ont publié, en langue créole, des livres axés sur la communication orale, « Lang pa nou », de Claudette S. Thélusma et « Manyèl Kreyòl 3, 4, 5, 6 » de Jean Amorce Dugé, « Lang pa nou / Manyèl kominikasyon ak literati kreyòl » de Claudette et Fortenel Thélusma. Deux grammaires entièrement rédigées en créole ont récemment vu le jour l’un aux États-Unis et l’autre au Canada : « Gramè kreyòl », de Sauveur Joseph (Éditions du Cidihca, 2007), et « Gramè deskriptif kreyòl ayisyen an », de Jockey Berde Fedexy (Jebca Editions, 2015).

Il apparaît à nombre d’analystes de la situation linguistique d’Haïti que le discours binaire, statique et réducteur de plusieurs créolistes fondamentalistes, adeptes d’une certaine vision de la « linguistique postcoloniale » sur le créole, relève pour l’essentiel de l’idéologie, en ses dérives sectaires, plutôt que des sciences du langage. Sur ce registre, il est opportun de rappeler que « La science linguistique n'est pas soustraite aux idées politiques. Les linguistes eux-mêmes ne sont pas à l'abri des valeurs ayant cours à leur époque. Toutes les notions de « langue, dialecte, patois, jargon » démontrent qu'elles ont été élaborées par des hommes vivant à une époque déterminée, dans un processus historique où la langue a été le symbole de luttes idéologiques. » (Denise Deshaies (1980) : « Compte rendu de [Calvet, Louis-Jean, Linguistique et colonialisme, petit traité de glottophagie » 2ème édition, Petite Bibliothèque Payot, 1979, 240 p.] Études internationales, 11(2), 336–339.

Sur le même registre et dans un article trop peu connu mais qui ratisse large, « Langue, identité et postcolonialisme : le cas d'Edwidge Danticat », Martin Munro et Albert James Arnold exposent une problématique de fond : « Dans quelle mesure peut-on dire que la langue parlée définit, circonscrit et prédétermine « l’identité » d’un individu ? Va-t-il de soi que celui qui « contrôle » une langue contrôle non seulement sa propre identité, mais celles de ses autres utilisateurs ? Et peut-on vraiment contrôler une langue ? Questions récurrentes, voire rebattues, dans le domaine des études postcoloniales et surtout dans les études littéraires et culturelles portant sur les Caraïbes ; mais questions traitées dans bien des cas de façon complaisante ou réductrice. La critique les aborde le plus souvent selon un schéma manichéen opposant discours colonial et discours anti-colonial, et assigne pour tâche à la résistance anti-coloniale de renverser la langue du maître, de se l’approprier ou, mieux encore, de créer ou recréer sa « propre langue ». Derek Walcott (Prix Nobel 1992) a bien commenté la tendance des poètes de l’espace caraïbe à débusquer « l’histoire dans la langue » et à considérer l’emploi de la langue coloniale comme un acte de trahison : « le ton du passé devient un poids insupportable, car ils doivent fustiger le maître dans sa propre langue, ce qui implique la mauvaise foi ». Ce dualisme statique a fait foisonner les approches du type Caliban-Prospéro : ou bien le sujet colonial valorise une langue indigène refoulée, ou bien il doit subvertir la langue du maître afin de la faire parler pour lui. Ainsi la trinité : langue, identité et résistance fournit-elle un modèle qui surdétermine le discours de nombreuses aires post-coloniales : l’aire caraïbe, en particulier, où la question de la langue n’est nulle part plus sensible que dans les DOM de Martinique et de Guadeloupe… » (Martin Munro et Albert James Arnold : « Langue, identité et postcolonialisme : le cas d'Edwidge Danticat », revue Critique, 2006/8-9, no 711-712.)

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