Haïti, l’exil et le poids de la parole
À contre-courant de l’instantané et des discours réflexes, Le National propose un entretien qui interroge la densité d’un parcours et la cohérence d’une parole. Il ne s’agit ni de convaincre ni de séduire, mais de comprendre comment se construit une pensée dans la durée, comment Haïti continue de travailler les consciences entre héritage, fracture et responsabilité, et jusqu’où la parole peut encore faire face au réel sans se renier. Cet échange s’inscrit dans un temps long : celui de la mémoire, du doute et de l’exigence de vérité.
Le National : Quelle expérience fondatrice a le plus durablement façonné votre regard sur le monde ?
La tasse de café de ma grand-mère, comme je ne cesse de le répéter depuis le début de mon aventure d’écrivain. J’ai tout résumé dans Un certain art de vivre : “l’image de cette grand-mère buvant son café avec, à ses pieds, son petit-fils observant les fourmis pourrait être l’une des plus durables d’une vie passée à barboter dans l’encrier”. L’expérience qui a structuré ma sensibilité, c’est cette relation avec ma grand-mère Da, à Petit-Goâve, qui a été interrompue quand je suis parti à Port-au-Prince pour faire mes études au secondaire. J’ai eu la rare chance d’entretenir une relation privilégiée avec Da. Elle m’a appris à être attentif à ce qui se passait autour de moi. C’était une femme attachée à ses rituels : chaque jour, vers deux heures de l’après-midi, elle s’installait sur notre petite galerie pour siroter son café, sans oublier d’offrir une tasse aux gens qui passaient dans la rue. En province, on se connaissait tous à l’époque. Elle prenait le pouls de la ville en causant avec les gens, le café étant le carburant qui lui permettait de fonctionner. Da était, à mes yeux, le moteur de cette ville. C’est auprès d’elle que j’ai appris mon métier d’écrivain. Écrire, c’est observer afin de faire le lien avec tous les éléments disparates qui tissent notre société. J’ai ainsi transcrit cette scène qui semble tirée de L’odeur du café : “l’impression que la galerie où se trouvait assise ma grand-mère était suspendue dans l’espace, et que la cafetière, toujours à ses pieds, devenait cette lampe magique d’où sortait le génie du conte tropical”.
Le monde a besoin de la courtoisie de Da, de sa bonté et de son sourire. On n’a aucune idée à quel point ça peut manquer dans une ville, dans une vie, et surtout à notre époque.
Si vous avez déjà créé un compte, connectez-vous GRATUITEMENT pour lire la suite de cet article.
Pas encore de compte ? Inscrivez-vous
1 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Yves D'avril
Se youn nan pi gwo jounalis peyi a konnen