Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Culture

José Maria Gironella : une légende des lettres espagnoles

José Maria Gironella : une légende des lettres espagnoles

Écouter l'article

(2e partie)

Par Jean-Rénald Viélot

A cette littérature égocentrique et optimiste, succède le second moment ou encore la seconde étape au cours de laquelle les désajustements s’intériorisent, s’intensifient et dont José Maria Gironella n’était pas seul à en pâtir ou en jouir. Mutatis mutandis, des motifs analogues pourraient être également évoqués par d’autres écrivains espagnols s’inscrivant dans des mouvements avant-gardistes, un Ramon Gomez de la Serna par exemple qui, de l’avis du professeur José Garcia Lopez « es el que se halla mas cerca del arte, llamado de vanguardia », (’’Historia De La Literatura Española’’, p. 672). Le désenchantement de l’écrivain gerundense face à ses paires des cénacles littéraires de Madrid (encore collés à ce passé dramatique de la guerre civile) est tel qu’il va se transformer presqu’en déception, importunée par une action ontologique : l’auteur, connu pour sa militance au sein de la Federacio de Joves Cristians, ayant grandi dans une famille - sa mère surtout - d’une grande ardeur religieuse. Dans cette seconde étape, inaugurée avec Los cipreses creen en Dios (1953), son œuvre maitresse, José Maria va élégamment signaler les limites de son aventure littéraire : aller jusqu’à une trilogie. Et produire les œuvres les plus caractéristiques de sa littérature qu’il baptise : Episodes Nationaux. La vision idéalisée de la trilogie - comme œuvre à laquelle l’intérêt du public pour le thème qui sert de base à l’auteur n’était pas loin - fournit principalement dans la perspective mythique de Gironella une assimilation de se sensibiliser à la douleur des pertes subies dans la foulée de ce que Baltasar Porcel, appelle dans son livre La revuelta permanente, « le drame national ». Toutefois dans le prologue de ’’Ha estallado la paz’’, qui devait être le troisième volume de la trilogie annoncée, et parut treize années après, il plaisait inélégamment à José Maria de combiner la vision sublime et le courant historico-politique. Et suivent ces lignes :

Después de ‘’Los cipreses creen en Dios’’ (época de anteguerra) y de ‘’Un millon de muertos’’ (época de la guerra), ofrezco hoy al lector ‘’Ha estallado la paz’’ (época de posguerra).

Sin embargo, este libro no va a cerrar el ciclo. Es decir, la obra que concebi, centrada en nuestro drama nacional no sera trilogia como fue anunciado. Habida cuenta de que la étapa historico-politica iniciada en 1939 no ha concluido todavia, de que muchas de sus circunstancias perduran basicamente, he decidido dedicar a la posguerra unos cuantos volumenes. No me parecio valido, en ningun aspecto, finalizar mi retablo un ano cualquiera : 1945, 1950, 1958… (…) Asi que opté  por fragmentarlo y por escribir una suerte de Episodios Nacionales, que podrian terminar el dia en que se produzca la sucesion en la Jefatura del Estado,[‘’Ha estallado la paz’’, Prologo - p.7].

A proprement parler, il n’y a aucune contradiction entre ces deux intentions, tordre le cou à la nostalgie (dans le cas des écrivains des cénacles madrilènes, par exemple) et chanter le je ne sais quoi de l’éphémère, qui est la philosophie de l’auteur de ’’Todos somos fugitivos’’, (1961). José Maria était un optimiste de la désolation, d’ailleurs, en retient l’attention ce court passage de ’’Carta a mi padre muerto’’, publié en 1978 : « (…) A lo largo de este tiempo, se ha producido muchos cambios en nuestras vidas y en el numero de la calle Rutlla. Bien lo sabes tu, que todo lo ves, sin necesidad de usar gafas y de ajustarte la montura. Mi madre tiene ochenta y seis años, desea reencontrarte, reunirse contigo, pero entiende que no es de su incumbencia elegir el momento, sino que debe elegirlo Aquel a quien ella siempre denomina Nuestro Señor».

José Maria Gironella, né en 1917 à Gerona, un 31 décembre, précisément, était à son jeune âge placé dans une école du couvent La Salle d’où il devait être orienté plus tard vers la carrière ecclésiastique, sa mère ayant souhaité avoir un prêtre dans la famille, quand son père Joaquin, lui, rêvait d’un pragmatique futur de commerçant plus accommodé, compte tenu du marasme dans lequel il tombe de temps en temps, le métier de fabricant de bouchon liège ne pouvant nourrir cette famille qu’un jour sur deux. Mais très tôt aussi, suite à un fait jugé délictueux (qui allait libéré le jeune homme de l’un et l’autre destin) et imputé à un prêtre de ce couvent, Joaquin, contre l’assentiment de Rosa, sa femme, l’avait déplacé de cette école pour l’inscrire à l’école municipale, non sans avoir préalablement administré à ce vicaire une sacrée claque - un sonoro bofeton - pour essayer de le débarrasser d’une vermine de petits défauts qui pouvaient sûrement devenir des vices, s’il ne les avait pas déjà ancrés … dans ses chromosomes. Non seulement ce changement d’institution scolaire est agent de libération, mais encore que, devenu jeune gens, José Maria va embrasser le journalisme, du style propre au culturel. La presse sera la stimulation pour que finalement il abandonne les petits boulots dans le commerce avec leur cortège de déceptions-frustrations et se décide à se former pour pouvoir embrasser la carrière des lettres, premièrement avec Volga, el mendigo, qui est une série de récits qu’il avait commencé à publier en 1940 dans la presse locale. Les valeurs pouvant le conduire à la littérature, il les recevra par la lecture de quelques grands romanciers (Dostoïevski, Baroja, Ramon Gomez de la Serna, Gilbert Keith, Chesterton, et surtout l’écrivain italien Papini dont il fit son maître), encouragé par celle qui, en 1946, allait devenir sa femme, rencontrée dans le cadre de ses activités journalistiques.

 José Maria était de parents bricoleurs (un père fabricant de bouchon de liège) descendants, côté paternel, d’un anarchiste, Aniceto, cordonnier de profession, qui vivait beaucoup plus d’utopies révolutionnaires, et oubliait de fabriquer des chaussures même à Joaquin, père du futur romancier. Celui-ci renonça malgré lui aux études du baccalauréat par souci d’obéissance à ses parents, et notamment son père, pour toutes sortes de raisons. « - Querria estudiar Bacchillerato, padre », avait-il lancé un jour à son père. Mais la réponse de Joaquin n’avait pas été celle du berger à la bergère, ni un haussement des épaules, comme aurait dit un chroniqueur sportif haïtien à la moustache de Mallarmé, proviseur à une Académie diplomatique à un moment donné ; elle était plutôt celle d’un père en état de manque, déconcertante, courte, sèche, même dure dans le sens : « - Lo siento, hijo. Me estoy arruinando otra vez. Tendré que buscarte trabajo y colocarte en algun sitio ». Un vide se fit alors dans l’esprit du jeune homme, vide pendant lequel il écoute incrédule ces paroles imprévues de Joaquin qui, loin de l’encourager pour qu’il poursuive ses études, le repoussait d’une voix cassante et brusque, au point où le jeune José Maria se mit à verser des pleurs; mais contraignant son humeur, il ne tarda pas à agir contre ses droits sentiments qui assurent l’intégrité de son être d’où se dégage l’acceptation pure et simple du devoir filial. Comme Saint-Roch et son chien, ce caractère le conduira à suivre ses parents, qui déménageaient souvent d’un quartier à un autre, en quête d’un mieux-être. Devenu adulte, cela lui restera tant et si bien que « la poêle dans laquelle on cuit du poussin n’en perd jamais l’odeur », dit-on. Par les trop fréquents et longs voyages (d’agrément, d’exploration ou de santé) qu’il entreprit à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Espagne, visitant des sites conventionnels pouvant lui servir de matériaux pour ses livres. Il arriva donc plus d’une fois à José Maria de rester en résidence un peu plus prolongée, de longs séjours au cours desquels il se lia d’amitié avec des personnalités du monde littéraire ou artistique.

Dans la caractéristique réaliste de ses romans les registres oraux et épistolaires prennent une fonction transcendante, particulièrement ceux liés aux événements historiques ou aux états affectifs. Cet aspect est en évocation dans la biographie de José Maria Gironella. « Sentia la grandeza del agua, el batir de las olas contra las piedras del malecon y la vaga idea de un estremecedor Bautismo cruzo por mi mente ». Gironella prétend accueillir et imposer une manière de communiquer, verbal et textuel qui a peu à voir avec Miguel Delibes (son ami) dans La sombra del ciprés es alargada (récompensé en 1947 par le Prix Eugenio Nadal) ou El disputado voto del señor Cayo, ce dernier, écrit sous forme de dialogue. S’il y a un ajustement à faire par rapport à la valeur et l’intention de ces modes linguistiques ou de ces formes d’expression, il faudra se reporter à leur caractère cosmopolite ou planétaire dont se réclame le gerundense en se démarquant du monde littéraire de Madrid auquel il était jusque-là connecté.

 Cette nouvelle perspective a eu comme conséquence une tentative de s’ouvrir à d’autres groupes d’écrivains : des intellectuels non complaisants. Pardonnez-moi, si je n’emploie ici aucun euphémisme ! Le Gironella de ses premiers écrits refuse le statisme languissant, voire desséchant et s’incline pour une mystique cervantine. Sa spiritualité chrétienne et militance syndicale du début n’est peut-être pas assez présentée par le biographe, ou si elle l’a été dans une autre publication, n’est pas parvenue à notre connaissance d’hispaniste. Par contre dans le livre biographique de Salso Suarez, il a été noté l’incidence dans ’’En Asia se muere bajo las estrellas [1968]’’ des idées contre le dogme religieux. Il fut même victime d’une agression à la tête alors qu’il était en vente signature de ’’Conversaciones con Don Juan de Borbon [1968]’’. Celui qui a sauvé et sauvegardé la démocratie espagnole.

Mais derrière cette utopie (l’intolérance) se présente la possibilité de refonder ce qui est humain, purifier ce qui a été entaché. L’agent de cette action n’est pas l’homme, toujours perfectible, mais le changement des structures mentales. Ainsi, José Maria avait décidé pour de bon de partir à la conquête de nouveaux paysages. Ils (lui et Magda, sa femme) vendent, tout ce qu’ils possèdent et projettent de se rendre à Paris, considérée comme « capitale littéraire et culturelle » de l’Europe dans l’objectif d’établir d’autres relations et contacts avec des écrivains et institutions de l’Europe. Mais la sortie de l’Espagne s’achoppe à une difficulté, car le permis, dépendant de l’Institut de Moneda Extranjera, leur fut refusé. Pour la tourner (la difficulté), les Pyrénées n’étant pas loin, seule leur reste la possibilité d’un voyage clandestin avec l’aide d’un guide professionnel et c’est ce qu’ils feraient pour traverser la frontière (José Maria en était à sa deuxième fois, la première, étant pour échapper à un assassinat, lorsque, plus jeune, il militait en tant qu’acteur syndical et clérical). Cela dit, voici ce qu’a capté le biographe :

« Llevabamos dos sacos de mano que contenian un termo, un poco de comida, un ejemplar de cada uno de mis libros, algo de ropa y mil pesetas. Y la ilusion de dos chavales que tenian plena conciencia de que para conquistar el mundo era condicion indispensable no haberlo visto solo por el ojo de la cerradura ».

Que Gironella voulait changer de paradigme ou non, il devenait évident le fait de vouloir s’ouvrir à des « horizons plus vastes », à travers ce qu’il appelle les Episodes Nationaux. Cependant ces épisodes - recensés à diverses époques et en diverses régions (à considérer les titres de ses publications) dans l’intention de les ranger dans un corps organique - devaient être traversés par un argument qui leur donne cohésion et, ce qui est très important, par un thème qui les unifiera. Et ce fut le plus, non pas difficile, mais paradoxal. Loin de procéder à un regroupement d’événements typiquement espagnols comme semble l’avoir fait Benito Perez Galdos avec ces « célèbres) Episodes Nationaux (le qualificatif est de l’écrivain et poète Rafael Alberti), les Episodes Nationaux de José Maria Gironella sont un produit qui a absorbé la « trilogie » annoncée dès le départ mais précisé seulement treize années après. Et je vous en mets ici un fragment :

« Después de ‘’Los cipreses creen en Dios’’ (época de anteguerra) y ‘’Un millon de muertos’’ (época de la guerra), ofrezco hoy al lector ‘’Ha estallado la paz’’ (época de posguerra).

Sin embargo, este libro no va a cerrar el ciclo. Esdecir, la obra que concebi, centrada en nuestro drama nacional, no sera trilogia como fue anunciado. (…) Asi que opté por fragmentarlo y por escribir una suerte de Episodios Nacionales, que podrian terminar el dia en que se produzca la sucesion en la Jefatura del Estado ».

El presente volumen, pues, abarca tan solo la

 inmediata posguerra. El proximo alcanzara, mas o menos, hasta el termino de la II Guerra Mundial. Y asi sucesivamente, [Ha estallado la paz’’, p.7] .

La citation est longue, mais révélatrice. Toute l’explication n’est pas ce qu’a détaillé ici le romancier : les horizons plus vastes (que l’on peut considérer mythique dans la meilleure tradition littéraire romantique) sont un large processus qui recouvre une acception géographique « avec un langage chargé de contenu, de sémantique » jusqu’à déboucher sur le produit que vend dès le commencement l’écrivain, à savoir « la thématique belliqueuse ». C’est ainsi que je le comprends, ou je ne le comprends pas du tout, rien qu’à voir les titres, et années de parution jusqu’en 1981, qui ornent la chronologie dans le livre biographique de José Antonio Salso Suarez.

La couteuse unité de « horizons plus vastes » que cache cette thématique admet, pour embrasser tant de situations belliqueuses de tant de régions, la lecture indépendante et l’intégration de ses régions. Je ne suis pas sûr qu’il ait une approbation là-dessus. A moins de se référer et s’en tenir au long détail fournit par l’auteur lui-même dans le prologue de son roman.

Si nous devons nous rapporter au propos de José Maria, il s’était proposé d’aller s’établir un temps à Paris, et c’est ce qu’il fera. Sachant que plus s’affine la nature humaine elle se trouve davantage blessée par les promiscuités des taudis, à leur arrivée ils décidèrent de se séparer :   Magda ira chez des parents qui vivaient à Saint-Cergues (Haute Savoie) village proche de la frontière suisse, et, lui, fera le grand saut à Paris : un vrai calvaire.

C’était l’année 1948, plus enclin au départ des espagnols pour l’étranger, souligne José Antonio Salso Suarez, dans son livre biographique. « Les restrictions imposées au régime de Franco par les vainqueurs de la seconde guerre mondiale rendaient la vie dure en Espagne ». En consonance avec cette cosmovision, légions étaient les espagnols dont la conception n’était pas conforme avec les pouvoirs absolus du caudillo. Croyant un temps que sa fin serait fulminante pour les puissances occidentales, et qu’il n’en a pas été ainsi, ils furent profondément déçus et décidèrent de s’exiler au pays voisin, lequel recevait quotidiennement un contingent de cent quatre-vingt personnes qui abandonnèrent leurs maisons pour se réunir avec leurs familles déjà établies, surtout au sud, à la fin de la guerre civile de l’Espagne.

José Maria observe en France le côté sinistre des communistes espagnols l’ayant précédé auxdits lieux, qui, en présence des autorités françaises, incarnent les éléments pouvant nuire à son admission sur ce territoire, aussi opta-t-il pour dire la vérité sur le motif de sa demande de résidence temporaire, vu que les autorités françaises avaient distingué deux groupes de réfugiés : exilés politiques et économiques. Il est émouvant d’observer la façon dont le sinistre-mythique se montre favorable à la rudesse émotive d’un présent marqué par le discrédit, la flétrissure et l’humiliation comme il en est de nos jours de par le monde, presque. L’écrivain fut aussi traité cette même manière, après avoir été détenu et envoyé au camp de concentration de « Les Haras ». Bien qu’il ait milité au sein d’une organisation catholique portant des discours enflammés, Gironella n’a jamais été un homme de sac et de corde.

 Le séjour - un mois et demi -qu’il passa en prison à Figueras était plutôt dû à son implication dans de la contrebande (que l’auteur de ce texte ne soutient ni ne défend). C’est à sa sortie de ce camp de concentration qu’il pensa à ses deux cousins anarchistes (ceux l’ayant aidé à s’échapper) qui, entre temps, avaient l’opportunité de s’établir à Toulouse et dont l’un, Joaquin (le même prénom que le père de l’écrivain), s’était converti au catholicisme mais sans avoir abandonné ses idées anarchistes. A Paris où il voulait s’établir, à Espernay, près de Reims, Gironella trouva, par les soins de ce cousin, un ancien ami de son père nommé Camps qui l’hébergea. Depuis, il va développer une étroite amitié avec celui-ci, et ce fut grâce à un prêt de deux cents francs de ce dernier que José Maria put aller s’établir à la capitale Française (avant de déménager pour une modeste pension à Passy) où il se permit déjà des observations relatées par Salso Suarez. « Pronto queda deslumbrado por la Ville Lumière. Todo lo que ve le entusiasma : los limpios bulevares, los cafés peceras, la luz juvenil del Quartier Latin, el oro otoñal  de las Tullerias, el bullicio de Pigalle, la magnificencia de Notre Dame, los autobuses con plataformas descubiertas, los tejados de pizarra. Paris cala hondo en él (…).  Se instala en la Ciudad Universitaria, en el Pabellon Español, y solicita la habitacin en la que vivio Pio Baroja. Consigue « tickets » economicos con el fin de estirar sus ahorros ».

                   A suivre

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Culture

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre