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Étienne Jean fait l’anatomie d’un peuple désarmé face à ses propres démissions

Étienne Jean fait l’anatomie d’un peuple désarmé face à ses propres démissions

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Haïti, le grand désarmement - tel est le titre et le cri du premier essai d’Étienne Jean. Un livre comme on les aime ! Un texte engagé, profond, sans fard, qui prend à bras-le-corps la dérive d’une nation qui, à force de perdre ses repères, semble glisser vers un abîme programmé.

Dans ces pages, l’auteur recompose un puzzle rigoureusement documenté, enchaînant les constats, les rappels historiques, les blessures visibles et les maux silencieux d’une société en lente désintégration. Son regard est lucide, son écriture acérée, son engagement palpable. Il ne parle pas contre son pays, il parle pour son pays et cela change tout.

À travers ce diagnostic sans complaisance, Étienne Jean fait entendre une voix rare, qui ne crie pas pour faire peur, mais pour réveiller. Tous nos indicateurs sont au rouge, oui. Mais ce rouge, c’est aussi l’urgence d’un sursaut. C’est donc tout naturellement que la préface de cet essai a été confiée à Maître Éric Sauray, écrivain, dramaturge et penseur affûté des grandes questions haïtiennes. Son regard, tout à la fois littéraire, juridique et citoyen, vient enrichir ce texte fondateur d’une parole nouvelle. Il introduit ce livre comme on sonne l’alarme, avec la hauteur de vue et la profondeur qu’impose le sujet.

Avec cette préface, Éric Sauray nous tend la clef de lecture de ce “Grand Désarmement” : comprendre, pour ne plus subir. Nommer, pour mieux reconstruire. Réfléchir, pour enfin agir.

Lorsqu’Étienne Jean se penche sur les dérèglements de notre société haïtienne, il ne se contente pas d’un inventaire technocratique ou d’un rapport froid d’expert, il entre dans la matière vivante du mal, comme un médecin légiste au chevet d’un corps social en état de coma profond. Ce qu’il ausculte, ce n’est pas une simple défaillance politique ou économique, mais un effondrement organique, lent, mais certain – celui d’un peuple désarmé de l’intérieur.

Le terme “désarmement”, dans sa plume, devient une lame de scalpel : il tranche les illusions pour mettre à nu la gangrène morale, institutionnelle et symbolique qui s’est installée au cœur même de notre vivre-ensemble. Il ne s’agit pas ici du désarmement des bandes armées, mais d’un désarmement autrement plus tragique : celui des idées, des institutions, de la mémoire, et surtout, de l’espérance. Une nation à bout de souffle, qui marche à reculons dans un brouillard d’abandon.

Nous avons désappris à faire peuple, comme des musiciens ayant oublié la partition du collectif. Chacun joue sa note, dans le vacarme d’une cacophonie généralisée. Le futur est devenu une rumeur, un mirage lointain, une gare sans train, où l’on attend des départs qui ne viennent jamais.

Un miroir sans tain

Dans ce contexte, le livre d’Étienne Jean agit comme un miroir sans tain : on croit lire le pays, et l’on se découvre soi-même. Il tend ce miroir à notre face collective, non pour humilier, mais pour réveiller. Et ce que nous voyons, c’est le squelette démembré de notre pacte social, vidé de sa moelle et de son souffle.

Son écriture est claire comme une eau de roche, mais tranchante comme du verre. À travers chaque page, on entend le frottement sec de la vérité contre les murs du déni. Dès les premières lignes, il nous entraîne dans une traversée des ténèbres nationales, mais avec la rigueur d’un cartographe. Ce n’est pas un réquisitoire amer, mais une cartographie chirurgicale de nos abdications successives.

Il écrit comme un archéologue de la mémoire nationale, exhumant les morceaux épars d’une société autrefois animée par l’idéal de progrès, aujourd’hui figée comme un animal blessé au bord de la route de l’Histoire. Les mots qu’il choisit sont autant de coups de pioche dans le sol durci de notre amnésie collective. Ce qu’il remonte à la surface, ce sont les ossements encore tièdes d’une dignité abandonnée, les souvenirs d’un pays qui croyait pouvoir s’en sortir.

Le Grand Désarmement, c’est ce moment où l’on comprend que le silence des élites, la fuite des responsabilités, l’émiettement des institutions et la banalisation du chaos ne sont pas des fatalités, mais les fruits mûrs d’un long abandon.

Il évoque ces papillons multicolores, jadis maîtres de l’air, virevoltant librement durant la fête de la Saint-Jean, comme s’ils dansaient pour célébrer la beauté simple de l’enfance et des saisons heureuses. Aujourd’hui, leur absence plane comme une ombre. Ils ne sont plus là. Leur disparition devient le symbole ailé d’un effacement plus vaste : celui de notre sensibilité, de notre lien à la nature, de notre capacité d’émerveillement. La beauté s’est évaporée comme une rosée au soleil de l’indifférence. L’innocence s’est volatilisée, et l’enfance elle-même semble orpheline d’éclats de rire et de promesses.

Et que dire du Bicentenaire de l’Indépendance – ce lieu chargé de mémoire, ce carrefour d’Histoire où jadis battait le cœur du rêve collectif haïtien ? Il est devenu un dépotoir d’Histoire, une fosse commune d’espérances, une scène de guerre fratricide où les ordures et les armes se disputent l’espace. C’est comme si la mémoire de notre souveraineté avait été jetée aux égouts, aux sens propre et figuré. Là où devait s’élever le récit de notre grandeur, ne reste qu’un cri muet, étouffé sous les gravats.

Un sismographe des consciences

Étienne Jean ne se contente pas de dresser l’état des lieux : il en fouille les strates, gratte la croûte pour révéler la plaie. Il traque les racines du mal avec la précision d’un chirurgien et la ténacité d’un archiviste du désastre. Il met en lumière comment l’effondrement des institutions, la confiscation de l’État par des cliques aveugles, la mise à mort du savoir, et l’érosion de toute idée de bien commun ont sapé lentement les fondations de la nation.

Il remonte jusqu’aux années 1980, ce moment-charnière où la promesse du développement s’est évaporée comme une illusion tropicale. L’économie s’est effondrée, l’école, naguère ascenseur social, s’est transformée en escalier cassé, piège à rêves brisés. Les élites ont déserté la cité, préférant les salons du silence ou l’exil doré au combat incertain pour l’intérêt général.

Dans cette œuvre, Étienne Jean agit comme un sismographe des consciences. Il capte les vibrations invisibles, les secousses lentes mais continues d’un peuple qui chancelle, sans toujours savoir pourquoi. Sa plume est une lame – qui tranche l’hypocrisie – mais aussi une lanterne, qui éclaire les couloirs obscurs de notre Histoire immédiate. Il n’écrit pas pour accabler, mais pour faire voir, pour faire comprendre, pour faire renaître une pensée citoyenne.

Ce “grand désarmement” devient alors la colonne vertébrale du désenchantement haïtien. Un peuple désarmé dans sa tête, dans ses mots, dans sa mémoire, est un peuple en exil de lui-même. Et si les masses se taisent, c’est aussi parce que ceux qui devaient les éclairer – l’école, l’État, les intellectuels, les médias, les guides spirituels – ont baissé les bras, vendu leur voix, ou noyé leur responsabilité dans le confort de la distance.

Ce livre est un appel vibrant à réarmer les consciences, à réenchanter le lien social, non pas par utopie mais par lucidité active. Car un peuple désarmé de sa pensée devient vulnérable à toutes les dominations, même les plus absurdes, les plus humiliantes.

Avec Haïti, le Grand Désarmement, Étienne Jean nous tend une boussole critique dans un pays sans nord, une lumière tremblante dans une nuit qui s’épaissit. Il offre un diagnostic sans concession, mais tissé d’espoir discret, caché dans la rigueur de sa vérité.

Mais – et c’est là toute l’ironie tragique – ce livre risque de ne pas rencontrer l’écho qu’il mérite. Car nous avons, hélas, développé cette tendance pernicieuse à ne croire que les voix étrangères, à ne reconnaître l’intelligence qu’à travers l’accent de l’ailleurs. Nous vénérons les diagnostics venus d’au-delà des mers, tout en ignorant ceux qui, depuis nos propres entrailles, nomment le mal avec justesse et courage.

Et c’est précisément là que réside la force rare de l’analyse d’Étienne Jean : il est de chez nous. Il connaît les failles de l’intérieur. Et malgré cela – ou peut-être à cause de cela – il ose un regard sans complaisance, dépourvu de narcissisme, dénué d’illusion. Il ne se dérobe pas devant la vérité. Il la nomme, la sculpte, la lance au visage de notre indifférence. Et cela, dans un pays où le courage intellectuel est une espèce menacée, cela mérite d’être salué comme un acte de résistance.

 

Maguet Delva

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