Les temps d’émotion : entre patrie déchirée et sérénité retrouvée
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« Quand un pays abdique ses libertés, quand il abdique le contrôle, quand il ne sait pas se faire à ces mesures libérales qui font que les affaires de tout le monde sont les affaires de chacun... Quand le bourgeois rentre chez lui et se croit bien sage lorsqu’il peut se dire qu’il ne s’est pas occupé de politique, c’est qu’il ne sait pas que la politique c’est notre sang, que la politique c’est notre argent, c’est notre honneur… Quand un pays abdique ses libertés et ne sait pas les défendre ; quand il se met sous la protection d’un homme providentiel… il en résulte finalement ce que vous venez de voir ; la décomposition et la démoralisation ! Non ; n’abdiquons jamais ; sachons que chacune de ces libertés, c’est notre vie, c’est notre bonheur et que ne pas les défendre, c’est déserter ce que notre mission ici-bas a de plus haut et de plus sacré » !
Conseil donné par un homme qui militait dans l’arène brulante de l’Assemblée de Versailles en 1870, et cité par Edmond Paul, dans « Les causes de nos malheurs » [pp.150-51], [Editions Fardin, Haïti 2015], et restitué ici dans toute son extension.
Sous-titré « un drame au temps de Papineau », et assorti d’une dédicace adulatrice dans laquelle est honorée la mémoire d’un jeune canadien sans le nommer, L’auberge Bonacina (Editions Beauchemin 1961) est un livre à forte potentielle d’actualité dont la lecture - plus de trois quart de siècle après sa rédaction (février 1945, au Québec) - révèle, entre autres choses, combien avantageux il peut être pour les peuples ou les minorités de lutter pour le respect de leurs droits, pour la préservation de leur identité. Et c’est gagné par une certaine émotion, du début à la fin, que j’ai lu ce vieux roman - écrit sur fond de soulèvement des patriotes (Canadiens-français) face aux bureaucrates (Canadiens-anglais) - qui, par son diptyque, est comme une évocation des premiers habitants de cette région de l’Amérique: Algonkins et Iroquois dont l’histoire « est greffée sur des faits, descriptions et noms historiques rapportés dans plusieurs ouvrages (histoire – mémoires, etc.) concernant l’époque 1834-1840, au Canada ».
Lorsqu’en mil neuf cent quarante-cinq – dans la mouvance de la fin de la Deuxième (qu’on aurait souhaité être la Seconde) Guerre Mondiale – se profilèrent l’émergence de la vitalité de nouvelles sociétés et la réactivation progressive des institutions animées par des franges importantes de conscience, les canadiens-français criaient haro sur la bêtise contemporaine orchestrée surtout par des hommes sans uniforme, ils ne faisaient que revendiquer seulement un droit qu’ils estiment n’était pas assez respecté : celui des traités signés. Comme si dans cette sorte de course à grandes foulées quelque chose de similaire était arrivé dans d’autres endroits de l’un ou l’autre hémisphère avec l’objectif inavoué de tester la fibre patriotique, là où elle pouvait palpiter si facilement.
L’Auberge Bonacina m’apparaît comme une valide allégorie autour d’une excitation qui dépêtrait la société canadienne (française) de l’époque. Elle porte sur le plan héroïque la stratégie métaphorique – l’action élusive et allégorique - qui venait caractériser la démarche qui s’observait dans le pays, une façon d’éluder la réprobation. Le livre, en ce sens, peut être vu comme un point d’arrêt plus ou moins symbolique de l’arrogante et inévitable réalité quotidienne. Son élaboration inonde d’encre les éléments qui la singularisaient.
Dans la lecture du roman dont le texte pouvait servir de base pour une plus grande composition, l’image est beaucoup plus explicite, à travers le jeune journaliste et son entourage professionnel, social et familial. Elle fut incorporée au moyen d’une séquence non conventionnelle et sévère, avec les éléments séquentiels et environnementaux minimes mais récurrents, accentuant ainsi l’essence dramatique de la situation conflictuelle qu’elle présentait.
Une histoire, comme celle romancée ici (la période dite victorienne, avec l’arrivée des Anglais, s’étendant de 1760 à 1900), qui peut être seulement bien contée avec un écrivain disposé à jouer de son reste et à s’engager dans ce qui est nécessaire. On y entre comme on sort à n’importe quel endroit et le roman est totalement lié. Il est peut-être élastique, les matériaux étant malléables, ductiles, non pour cela que le corpus peut se rompre. Bien au contraire ; pour cela même qu’il est un livre passionnant, irritant, expansif, complexe, séducteur, revendicatif, ardant. Bizarrement.
Mais c’est, surtout, très passionnant.
L’histoire sert à camper les marques de spécificités culturelles des canadiens français et à revendiquer et préserver leur identité dans un environnement où les Relations Internationales commençaient à dessiner une nouvelle carte du monde, la part de fiction contenue dans ces cent quatre-vingt-dix (190) pages ne pouvant être revendiquée que par l’auteur seul, dans un cadre où les indices de développement des deux Canadas pouvaient se refléter à travers les modes de transport : cheval, carrosse, voiture. L’auberge Bonacina, un vieux livre aux pages jaunies, sans couverture, qu’une vieille cantine, sorte de foire en plein air, m’a permis de détecter un matin d’été, dans l’aire du Champs de Mars, comme pour nous rappeler « L’auberge du Québec », implanté sur le marché haitien. Auberge qui sur la route de Carrefour formait à l’époque une espèce de oasis enchantée au milieu d’une végétation folle, pas si drue, mais suffisamment fournie pour la dérober aux regards candides (je ne nomme personne !), à la recherche de la seule fameuse cuisine.
Sorti des Editions Beauchemin, de Montréal (1961), l’exemplaire que j’ai en main est assorti des illustrations de Robert Pinault, et cette seule identification : MAXINE. Prénom ? Nom ? Féminin ou masculin ? Autobiographie de fiction? Acronyme ? Pseudonyme ? Peut-être, le dernier. Le pseudonyme étant anciennement un recours fréquent en poésie de qui assume la direction d’une œuvre, gageons qu’il en est ainsi de MAXINE, qui ne saurait se vanter de nous avoir surpris. D’autant qu’au temps où L’auberge Bonacina fut rédigée, les écrits d’un Georges Bernard Shaw, créateur d’épigrammes et d’aphorismes, parvenaient déjà au lecteur à partir de phrases qui en étaient extraites et publiées à travers les feuilles de l’almanach, mais ne donnaient aucune piste de l’auteur.
L’auberge Bonacina est une histoire de patriotes et de bureaucrates. Seulement que quelques-uns des patriotes, ceux qui aux yeux de plus d’un ont été définis comme « les faibles », en réalité jamais ne baissèrent les bras et conservèrent toujours ce qui en vaille la peine : la dignité, le dévouement à ce qu’ils crurent, la conscience alerte, et la détermination. Leurs vis-à-vis de cette histoire, ceux qui ont été désignés comme étant « les plus forts numériquement et mieux armés » nous enseignent dans L’auberge Bonacina tout ce qu’en réalité ils n’ont pas su démontrer dans cette marche effrénée : le respect des traités signés, qui est pour toute société le vrai sens de la loyauté, de la noblesse d’esprit et de la justice.
Parce que L’auberge Bonacina est, surtout, un roman poignant, mais ce qui nous émotionne, ce qui nous émeut vraiment, l’une et l’autre fois, au long des cent quatre-vingt-dix pages c’est cette humeur vitaliste et impérissable, une humeur occasionnelle, rapide, mais vraie, ce type d’humeur tellement difficile et méritoire que l’on entrevoit dans des occasions de désespérance, de courage ou de mélancolie, et qui tant de fois servit comme protection et soulagement à nombre d’hommes et de femmes broyés par la vie et par l’Histoire. C’est lorsqu’il fut patent que ça ne tournait pas rond avec « la rupture de ton » chez les sympathisants des troupes régulières [p.150] que les « patriotes » forcèrent leur conscience et trouvèrent la convivialité, l’addition du nouvel ordre mondial instauré à partir de 1945. L’auberge Bonacina, ce roman passionnant, venait de faire revivre en moi toute une période, avec le professeur haïtien Edriss Saint-Amand, auteur de « Bon Dieu rit », dont la verve le faisait zézayer davantage lorsqu’il dispensait ses cours de Relations Internationales en salle de classe.
Et au milieu de cette société - à idiosyncrasies particulières qui traverse le roman depuis le début des calamités qu’alimentaient des incontrôlables (ceux que les habitants appellent là-bas dans leur langage imagé et expressif les suiveux ) à la solde des aventuriers sans uniforme - se trouvent avec leur dévastatrice et radiante histoire d’amour, Roger et Ginette, deux amoureux dont le saint nœud les rapprochant fait d’eux un couple de toutes les époques. Aussi, sans l’admettre ni le rejeter, ils portent en eux une partie des patriotes et une partie des bureaucrates, bien qu’ils luttent par-dessus tout pour que triomphe leur amour. Bien que leur combat le plus acharné est qu’ils arrivent à vaincre par-dessus toutes les fragilités. Ils le découvrent de manière accablante et sans rémission découvrent ce que l’un et l’autre portent en eux de leur passé familial : Roger proche de la philosophie des patriotes, et Ginette, par son oncle, René d’Estioles, colonel retraité, plus proche de l’idéologie bureaucratique, bien que l’un et l’autre sont canadiens-français. Toute l’histoire par trop récente de ce pays, toute la tragédie des deux Canadas, toute la fatalité glacière gravite autour du présent de Roger et la jeune Ginette, quoiqu’ils n’étaient pas les seuls, autour de leur crainte, leur vision, leur déboire, leur peine et leur joie. Pour cela, les suivre depuis que Roger, en compagnie de Pierre Châteauneuf, son ami et camarade de pension, s’amenait souvent en visite (pas toujours au su des Religieuses) à sa sœur Madeleine placée comme Ginette au Monastère des Ursulines jusqu’à ce que la jeune fille, boostée par Muriel la femme de son oncle, ouvre la porte à l’un des braves de la jeunesse canadienne, sans rien lui dire, sans avoir besoin de lui dire « viens, je suis là, je n’attends que toi ».
La frange des braves (les numériquement faibles) était celle d’une société très chère au cœur de la jeunesse canadienne de 1837, dénommée « Les Fils de la Liberté (de laquelle se détache Roger Le Charme, jeune journaliste engagé), ayant pour devise « En avant » et pour idole : Papineau, partisan de la non-violence. Ainsi L’auberge Bonacina répercutait dans ses pages les échos de ces vieilles rivalités découlant du non-respect par les numériquement forts des traités signés et dont l’ardeur de la lutte ou pour mieux dire des revendications allait conclure par l’avènement, d’un côté, d’une prise de conscience, de plus de dignité, et de l’autre, du sens de l’honneur, s’évitant ainsi un pays en proie à de grands et d’interminables déchirements. Quelle anticipation !
Parce que L’auberge Bonacina est, surtout, un roman très émotionnant, mais ce qui nous émeut le plus c’est l’engagement d’une frange de conscience où se rencontraient le rationalisme et le romantisme. L’intention centrale de l’auteur en écrivant ce livre, de lecture agréable et captivante, reste claire à la fin du chapitre XII, quand dans la bouche de mère Sainte-Louise (se déclarant ne pas se mêler de la politique), pendant que Madeleine s’affairait à préparer sa prise de voile, il mit cette répartie, combien prompte :
« L’esprit libre d’un peuple fier ne saurait périr et il ne peut jamais être conquis ».
Quand, surtout, par leurs agissements, les « numériquement forts » perdirent la marque de l’authentique émotion, la fierté des soi-disant faibles ne les abandonnait pas : ils font montre de fermeté, d’obstination et de hardiesse. Parce que L’auberge Bonacina c’est l’engagement, la fidélité, la témérité, la résistance, le sens du devoir, la rage d’amour, le courage de ceux qui perdirent tout ou presque, mais qui s’engagent à tout retenir en caution au fond de leur âme.
Continuer à suivre Roger Le Charme et Ginette Lavoisier, depuis qu’ils commencent à se découvrir, à découvrir lentement l’espace de leurs sentiments au Monastère des Ursulines, lors des fréquentes visites de Roger à Madeleine, sa sœur cadette, placée comme cette jeune fille à ce Couvent. Le jeune Le Charme « dont les amicales taquineries avaient dissipé la timidité de Ginette, enfant » n’attendit pas longtemps pour lui amener la preuve de son amour pour elle, une bague de fiançailles rangée dans un écrin bleu, un jour de novembre que c’était l’anniversaire de la ravissante Ginette, telle Pénélope, ce jour-là, autour de qui s’assemblait la foule, alors qu’elle était en vacance chez son oncle, au domaine de Milly. Les suivre (Roger et Ginette) au long de leur passionnée, compliquée, douloureuse, mais tendre et émotionnante histoire d’amour, c’est ouvrir un livre riche, inoubliable, inévitable. Inévitable, oui, comme si leurs fiançailles furent une préparation romantique épouvantable qui prenait force et s’érigeait conformément à ce que Roger, compte tenu de son engagement patriotique, allait devoir affronter, avec une tension croissante, par les exactions cruelles commises par un Régiment anglais (qui n’était pas, il est vrai, celui du capitaine Rylie, celui qui en absence de Roger, avait un soir dansé avec Gigi, et qui depuis était resté sous le charme capiteux de ce jeune corps… avec des yeux brillants). Régiment qui, ayant échappé à la surveillance de l’officier supérieur, a commis une série de crimes irréparables à l’égard de la famille Le Charme, entre autres, malgré les signes extérieurs du deuil de madame Le Charme, emportée la veille par une maladie récurrente. Avec ce que l’on suppose de la présence de ce Régiment, il n’y eut de scène plus atroce, un épouvantable carnaval de la mort par ces militaires lorsque tante Angélique, infirme, tentait de s’interposer entre l’entrée de la maison et Madeleine et Ginette : les deux jeunes filles qui grandissaient au couvent à ce moment-là, étant en relâche au château de la famille Le Charme. Un tel cas résulterait plus incertain encore lorsque la servante s’était crue en droit de les rudoyer : la scène fut suivie de l’enlèvement des deux futures belles-sœurs par trois « suiveux, ces incontrôlables, qui n’étaient pas bien loin, comme s’ils étaient à la solde des canadiens-anglais et profitaient de la situation, avant d’allumer un incendie au château des Saules de cette famille.
A suivre
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