L’écrivaine canadienne Marie Hélène Poitras rend hommage à Frankétienne l’un des plus grands écrivains haïtiens
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L’écrivaine, l’éditrice, la chroniqueuse canadienne Marie Hélène Poitras a rendu dans le journal Le Devoir un très bel hommage à l’écrivain Frankétienne dont les funérailles nationales auront lieu le vendredi 28 février 2025. Poitras qui a été accueillie par Frankétienne dans sa demeure à Delmas 31 a déballé dans son article le long tissu des souvenirs attachants de cette rencontre et, de façon désintéressée, a salué le parcours de l’auteur de « Mur à crever» considéré comme l’un des plus grands écrivains de la littérature haïtienne. Marie Hélène Poitras a fait de brefs allers retours dans la vie de Frankétienne, feuilleté à la volée quelques uns de ses livres et relaté les étapes décisives de sa vie d’intellectuel, une façon pour nous dire quand on lit Frankétienne et quand on regarde l’horizon majestueux de son existence, on en sort beaucoup plus grand et beaucoup plus intelligent. Dans son texte :” La fatigue du colosse” que Le National publie ci-après, c’est tout le souffle de Frankétienne et son humanité inouïe qui surgissent comme un volcan sur la terre d’Haïti, terre pleine de rêves, de luttes et de promesses.
La semaine dernière, la littérature a perdu beaucoup de sang. À quelques jours d’intervalle, deux monuments ont rendu l’âme : l’Acadienne Antonine Maillet et l’Haïtien Frankétienne. Deux êtres libres, qui ont cassé puis reconfiguré les règles du français écrit et de la bonne parlure pour libérer, par la seule force de leur écriture, ceux et celles pour qui s’élever n’était pas dans l’horizon, par manque d’accès à l’éducation, ou parce qu’ils étaient écrasés par une dictature. Deux voix populaires, rares prophètes en leur pays, ont, par des chemins différents et chacun à leur manière, introduit plus de justice dans le monde. Et dire qu’on se demande parfois à quoi sert la littérature.
Je suis retournée fouiner dans les souvenirs d’un voyage inoubliable en Haïti, lors duquel j’ai eu le privilège de rencontrer Frankétienne, il y a douze ans. Rodney Saint-Éloi, poète, éditeur et fondateur des éditions Mémoire d’encrier, avait eu ce rêve complètement fou d’entraîner une trentaine d’écrivains québécois jusqu’à Port-au-Prince à l’occasion des Rencontres québécoises en Haïti. C’est pour moi un voyage marquant et transformateur, un des plus beaux endroits sur lesquels j’ai posé les yeux. J’ai goûté la magie et le mystère de cette voisine francophone don’t on sait les difficultés et les urgences… Moi j’ai aussi découvert sa fougue et son volcan.
À l’occasion de ce voyage, nous avions rendez-vous chez Frankétienne, le plus grand écrivain haïtien, le plus libre et colossal, dans sa maison à Delmas. Au Québec, il serait une sorte de croisement entre Claude Gauvreau, Michel Tremblay et Armand Vaillancourt, avec un soupçon de Victor-Lévy Beaulieu, à qui il ressemble physiquement. Frankétienne, de son vrai nom Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent, est le fils d’une mère haïtienne et d’un père américain, qui ne l’a jamais reconnu. Sa mère et sa grand-mère lui ont offert à sa naissance un chapelet de noms vaillants pour le protéger contre le mauvais sort.
Sur la photo que j’ai prise, il nous lit un extrait de Rapjazz. Journal d’un paria. Il y a, posé devant lui, un petit verre de Coca-Cola et, au mur derrière lui, une inscription de sa main en lettres rondes et un peu enfantines : « S’il arrive que tu tombes, apprends vite à chevaucher ta chute. Que ta chute devienne ton cheval pour continuer le voyage. » « Tous ces Québécois qu’il a accueillis chez lui…, se remémore Rodney Saint-Éloi, en deuil de son grand ami. Avec Frankétienne, on a quelque chose à apprendre d’un pays qui se bat. »
Énergie. Démesure. Extravagance. Révolution. Volcan. Chaos. Ce sont des mots qui reviennent lorsqu’il est question de cet artiste. Frankétienne a grandi dans le bidonville de Bel-Air. Il a connu la dépossession, puis la reconquête de lui-même, s’est toujours défini comme un « génial mégalomane ». « Il n’y a pas, pour lui, la vie d’un côté et la création de l’autre. Quand on parle de volcan, c’est pour dire que la plongée est totale. Que ce soit dans son travail d’écrivain ou dans son œuvre picturale, il n’a peur de rien », dit Rodney.
Pourquoi les lecteurs haïtiens ont-ils adhéré aussi puissamment à sa proposition ? Se sont-ils reconnus en lui ? « Il a commencé, comme tout le monde, par écrire de mauvais poèmes, mais s’est vite rendu compte qu’il y avait un problème, qu’il était complètement aliéné dans son rapport à la langue. » Frankétienne a écrit avec Dézafi le premier roman moderne en créole haïtien. Comme Antonine Maillet avec la revalorisation du chiac, il a libéré l’écriture haïtienne de son aliénation face à l’héritage colonial français, et ainsi mis un terme à l’obligation d’écrire comme Lamartine et Chateaubriand. « Il nous a libérés en se libérant lui-même. Il a déstructuré puis restructuré la langue, et c’est avec cette énergie-là qu’il a écrit, entre autres, Pèlin-Tèt, une des pièces les plus jouées en Haïti », un peu comme La Sagouine en Acadie ou Les belles-sœurs au Québec.
Au lecteur québécois qui voudrait plonger dans son œuvre et se demande par où y entrer, Rodney recommande l’Anthologie secrète de Frankétienne, préparée précisément dans ce but-là, et qui reprend l’essentiel des idées de cet artiste qui a peint des milliers de toiles, écrit des milliers de pages, créé un mouvement littéraire, le spiralisme, dans les années 1960… « Frankétienne, c’est comme une forêt. Il faut des sentiers, sinon tu vas te perdre. »
À mon retour de ce voyage en Haïti, j’avais proposé à tous les écrivains québécois qui s’y étaient rendus et à tous les écrivains haïtiens qui nous avaient accueillis là-bas d’écrire sur la rencontre, pour le plaisir de la prolonger. Ça a donné un livre intitulé Bonjour voisine (Mémoire d’encrier, 2013), très volumineux, car tout le monde m’avait envoyé un texte… même le grand Frankétienne !
Son poème commence de manière grandiloquente, bien sûr, mais dans le dernier tiers du texte, un petit miracle se produit. L’écrivain change de ton, pour me confier sa fatigue : « Moi Jean Pierre Basilic Dantor Franck Étienne Dargent Foukifoura / De tous les désastres / De tous les cataclysmes / De toutes les catastrophes / Et de tous les astres paniqués d’apocalypse / Je suis vraiment fatigué / Épuisé et à bout de queue / Éreinté des cris de la Reine Écriture / Qui m’a nourri et dévoré en même temps. »
Pouvez-vous croire que j’aie eu droit à cette confidence ? « Ma tendre et douce voisine, ajoute-t-il vers la fin du poème, tout passe / tout s’en va / le bruit autant que le silence. / Hormis quelques traces de mémoire fugace / comme un parfum du temps / qui s’envole avec un léger bruissement d’éternité. »
Ce « bruissement d’éternité », est-ce aussi le bruit que font les colosses de sa trempe en expirant leur dernier souffle ? Merci, Frankétienne, pour ce legs fier et fiévreux de liberté rugissante. Merci de nous avoir permis de nous approcher du volcan. En regardant à l’intérieur, on a découvert que toute cette énergie et toute cette vigueur et toute cette robustesse tiraient leur origine d’une humanité inouïe.
Née à Ottawa , en Ontario , Marie Hélène Poitras a obtenu une maîtrise en études littéraires de l’ Université du Québec à Montréal.Son premier roman Soudain le Minotaure a reçu le Prix Anne-Hébert en 2003. Son roman Griffintown a reçu le Prix littéraire France-Québec [ fr ] en 2013 et a été finaliste pour le Prix Ringuet . (…)Elle a remporté le Prix du Gouverneur général pour la fiction de langue française aux Prix du Gouverneur général de 2023 pour Galumpf .
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