La librairie la Pléiade: de la rue des Miracles à Bois Patate ou la poursuite d'une tradition
J’ai appelé nos librairies les Gouverneurs du livre… (M. René Victor).
Il fut un temps où Port-au-Prince disposait d’une plus grande quantité de librairies. L’écrivain René Victor, père du romancier et nouvelliste Gary Victor, avait consacré un ouvrage de grande valeur documentaire sur la question[1]. Dans cet ouvrage, M. René Victor avait procédé à un inventaire systématique et à une présentation des librairies de la capitale haïtienne au cours de l’année 1983. Avec minutie et méthode, l’auteur avait exposé les aspects historiques des librairies étudiées, leurs champs de spécialisation, leur histoire et leur public. Le tout agrémenté de photos d’époque. Les librairies, à Port-au-Prince par exemple, étaient très diversifiées. Pour notre part, nous retenons que La maison Henri Deschamps, tout en se spécialisant dans l’édition du livre scolaire dans le cadre d'un partenariat durable et solide avec les Frères de l'Instruction Chrétienne (FIC), présentait, dans son immeuble situé à l'Angle de la rue Bonne Foi et du Boulevard Jean- Jacques Dessalines, des ouvrages des autres auteurs édités par la maison. A la rue Pavée, il y avait la grande Librairie Schutt-Ainé qui offrait une grande diversité de choix d'ouvrages haïtiens et étrangers. Au bas de la même rue Pavée, il y avait la Librairie Stella. A la rue Bonne Foi, dans la rue Bonne foi aurait dit notre Professeur de Latin et de Grec du Lycée Toussaint Louverture, le regretté Dr. Joseph D. St. Vil, trônait au milieu des échoppes des bouquinistes, la Librairie Aux Livres pour Tous. C'était une librairie très fréquentée. L'enseigne est encore présente sur l'édifice en question. A l'angle de la rue Pavée et de la rue de la Réunion, il y avait la Librairie Louisdhon et l'on retrouvait la Librairie l'Action Sociale de la famille Tardieu à l'angle des rues du Centre et Bonne Foi. De l'autre côté, juste en face alors, il y avait la Maison Haïtienne de la Bible. A l'avenue John Brown, (Lalue), dans la zone de Poste-Marchand, il y a avait une librairie spéciale, la Librairie ésotérique, pour une catégorie spéciale de lecteurs haïtiens. A la rue Capois, la Pharmacie du Champ de Mars, ouverte au début des années 1980, dans un intérieur spacieux et élégamment décoré, à côté des produits pharmaceutiques et des articles de cadeaux et de beauté, proposait un coin de librairie. Il y avait alors des supports circulaires qui tournaient lentement exposant les livres au public pendant que toute la salle était bien éclairée et bien climatisée... C'était vraiment attrayant. Ainsi, l’on regardait défiler devant soi les SAS et Exécuteur de Gérard de Villiers, les romans de Barbara Cartland, les textes de Guy des Cars, de Marie Louise Fisher, de Konsalik, de James Hadley de la série Chase... Il en est de même des grands titres de la presse française et américaine. Un véritable régal pour les yeux et l'esprit avec les titres qui s'étiraient en tournoyant et montrant au lecteur des couvertures luxueuses. A Carrefour, du côté de Côte-plage, il y avait la Librairie Areytos. Retournons à Port-au-Prince. Du côté de la grand' Rue, entre la rue Pavée et la Rue des Miracles, nous retrouvions la Librairie Auguste qui, avec sa porte vitrée électronique exerçait une véritable attraction sur le public et les jeunes en particulier. La Librairie Auguste, en plus des ouvrages haïtiens et étrangers, proposait un très bon choix pour la presse étrangère avec des hebdomadaires comme Le Point, l'Express, Le Nouvel Observateur, Libération, Jeune Afrique; des mensuels comme Historia, Le Monde Diplomatique, Science et Vie. Il y avait aussi Le Canard enchainé, France Football et le fameux Almanach Vermot avec ses jeux de mots[2]. Le samedi matin, même quand on n'a pas d'argent en poche, l'on se rend à la Librairie Auguste pour s'informer des nouveaux titres, rencontrer des amis et feuilleter la presse française. La Librairie Auguste, c'était cela.
A la rue des Miracles, justement au numéro 83, en remontant vers le Petit Séminaire Collège Saint-Martial, après la rue du Centre, sur la main gauche, l’on retrouvait La Librairie La Pléiade. Dans cette librairie, en plus de toute la presse française, il y avait une très grande diversité d'ouvrages des grands éditeurs de France comme Seuil, le Livre de poche, Presses Universitaires de France, Dalloz, Presses de la Cité, Presses Pocket, Livre de poche, Gallimard, Robert Laffont, Bernard Grasset, l’Harmattan, la Découverte...Il y avait aussi les ouvrages et bandes magnétiques pour l’apprentissage des langues de la méthode ASSIMIL. On y retrouvait Historia, Science et Vie et des Atlas de grande valeur. La librairie la Pléiade accordait une place de choix aux auteurs haïtiens comme Frankétienne, René Philoctète, Jean-Claude Fignolé, Lyonel Trouillot, Gary Victor, Georges Anglade, Ernst Mirville, Legrand Bijoux, Jean-Avin François, Michel-Philippe Lerebours, Christophe Charles, Charles Tardieu, Myrtha Gilbert, Myrtho Célestin-Saurel, Gérard Pierre-Charles Suzy Castor, Michel Hector... Il y avait également les ouvrages de la Collection Dalloz à l'intention des étudiants en Droit et des professionnels de la basoche. Il y avait des ouvrages de médecine et d’informatique. La collection Que sais-je? des Presses Universitaires de France (PUF), était très demandée. De plus, La librairie La Pléiade offrait aux lecteurs des livres d'art de grande valeur esthétique et instructive sur les grands maitres de la peinture comme Picasso, Modigliani, Léonard de Vinci, Rembrandt, Derain, Dali, Manet, Renoir, Monet, Toulouse-Lautrec, Vincent Van Gogh, Paul Gauguin, Degas, Cézanne... Il y avait également la publication Beaux-Arts Magazine (BAM) avec les fameux articles sur les mouvements artistiques contemporains. Il y avait déjà des livres et des jouets éducatifs pour les enfants et les jeunes. Sur la musique, il y avait une bonne collection d'ouvrages pour l'apprentissage de nombreux instruments particulièrement la flûte, la guitare, le piano et la batterie. Il y avait aussi les revues internationales traitant du Jazz comme Jazz-Magazine et Jazz-Hot. La Librairie La Pléiade, grande nouveauté pour la période, présentait, sur ses étagères, des disques de musique classique et des disques de musiciens ou de groupes haïtiens comme ce disque de Kouidor avec la voix de l'anthropologue Jean Coulanges et des textes du poète Syto Cavé.
Il y avait aussi à la Librairie la Pléiade des disques de Justin Elie, de Toto Bissainthe, de Manno Charlemagne « Konviksyon » et de Martha Jean Claude[3]. Mais la musique était aussi diffusée à la Librairie La Pléiade de la Rue des Miracles. Pendant que l'on fait l'inventaire des nouveaux titres, l'on pourrait savourer une musique feutrée, à basse volume où le connaisseur peut distinguer la trompette de Miles Davis, les claviers de Thelonious Monk ou de Chick Corea, les voix de Billie Holiday, d' Ella Fitzgerald ou de Sarah Vaughan, la guitare de Frantz Casséus ou des frères Amos et Daniel Coulanges…Une ambiance reposante et calme faite à la fois pour le cœur et l’esprit. Il y a eu des posters d'auteurs comme Joël Des Rosiers, Frankétienne, René Depestre, Ismaël Kadaré, Franz Kafka, Umberto Eco...Aujourd'hui encore, au nouveau local de Bois-Patate, il y a un grand poster en noir et blanc représentant Georges Brassens, Jacques Brel et Léo Ferré dans un studio de Radiodiffusion. Vraiment un poster superbe et historique. Mais, la cerise sur le gâteau, au 83 de la Rue des Miracles, pour les grands habitués de cette librairie, la cerise se retrouvait au fond, bien au fond de l'édifice. Il s'agissait des livres de la collection Maspero, plus précisément de la Petite Collection Maspero. Car, en pleine période de dictature, la Librairie la Pléiade proposait des ouvrages de base sur le marxisme et les mouvements de libération nationale en Amérique latine, en Asie et en Afrique. La liste des auteurs de cette collection est immense. Nous pouvons citer au hasard de nos réminiscences : Frantz Fanon, Ernest Mandel, Domitilia, Pierre Jalée, Ernesto Che Guevara, Fidel Castro, Jacques Valier, Pierre Salama, Maurice Godelier, Mongo Betti... Les ouvrages de cette collection étaient très demandés par un certain public. Selon le journaliste Christian Lionet du journal Libération, « Même sous François Duvalier, on trouvait rue des Miracles, dans un coin pour initiés, des ouvrages « subversifs », les titres des éditions Maspero par exemple. Parmi ces initiés figurait à l'occasion un certain René Préval, l'actuel président de la République »[4].
De plus, La librairie la Pléiade a été une pionnière en inaugurant, en son local de la rue des Miracles, la pratique des ventes signature avec la présence des auteurs au local même de la librairie. Des familles entières y venaient avec leurs enfants. C'était le bon temps, le bon vieux temps du centre-ville de Port-au-Prince où l'on pouvait manger avec des amis des « pâtés chauds » tout en buvant des jus de fruits ou du kola « bien glacé » au Bazar la Poste ou à la Boulangerie Saint-Marc, à la bonne franquette. Dans la Librairie la Pléiade de la Rue des Miracles, l'on côtoyait alors des auteurs, des écrivains, des futurs écrivains, des étudiants, des professeurs d'université, des hommes et des femmes politiques. C’est une tradition faisant la marque fondamentale de cette librairie. En effet, l’écrivain René Victor notait en 1983, « La Pléiade est le sanctuaire d’un groupe d’intellectuels fréquenté par des fervents amis de la Pensée. Sans être un cénacle littéraire, elle contribue dans le domaine des lettres à faire l’opinion, pour autant que le Verbe constitue chez nous le plus puissant et le plus rapide véhicule des idées. D’ailleurs, ce n’était pas pour rien qu’elle a été placée sous le signe d’une constellation »[5]. Au grand hasard, l'on pourrait retrouver, scrutant les étagères de La Pléiade, l'ancien Président de la République M. René Préval, M. Patrick Elie, l'Ambassadeur Guy Alexandre et son épouse Evelyne Margron, M. Max Antoine, M. Dany Fabien, Mme Myrtho Célestin-Saurel, M Euphèle Milcé, Mme Emmelie Prophète-Milcé, Mme Yolette Etienne, M. Michael de Landsheer, Mme Sandra Dorzin, Mme Béthie Casty, M. Andral Desrosiers, M. Marcel Mondésir, le chanteur Emmanuel Charlemagne, le critique Pierre Clitandre, les poètes Syto Cavé, Claude Pierre, Paul-Harry Laurent, Mme Anne-Marie Coriolan, Mme Rosanne Auguste, M. Delano Morel, M. Ralph Boncy, M. Sony Bastien, M. Marvel Dandin, Mme Liliane Pierre-Paul, M. Erl Jean-Pierre; les Professeurs Laennec Hurbon, Camille Chalmers, Frantz Verella, Luc Smarth, Michel Hector, Fritz Deshommes, Victor Benoit, Micha Gaillard[6], Sauveur Pierre-Etienne, Bérard Cénatus, Roger Petit-Frère, Yves Dorestal, Tony Cantave, Vertus Saint-Louis, Marc Désir, Marc Exavier, Jean-Avin François, Jean-Rénol Elie, Anil Louis-Juste, Charles Vorbe, Ronald Jean-Jacques, Hancy Pierre, Watson Denis, Roosevelt Millard, Jean-Alex Déjean, Fritz Dorvilier, Jacques Gourgue, Marie-Carmel Austin, Norah Jean-François, Michel-Philippe Lerebours, Wilson Jabouin, Henry Vernet, Arnold Antonin, Monferrier Dorval, Eddy Saint-Paul, Fritz Robert Saint-Paul, Pierre Buteau, Emmanuel Buteau, Michel Soukar, Carltz Docteur, Hervé Denis, Fréderic-Gérald Chéry, les Révérends Pères Frantz Grandoit et Max Dominique .... La Pléiade, c'était la vie intellectuelle au centre-ville de Port-au-Prince, une convivialité heureuse. Une « proximité intime » avec les livres que nous rappelle récemment encore le critique Pierre Clitandre. Car, pendant que l’on achetait, l’on parlait avec les propriétaires, l’on discutait avec l'ami Paulo sur des sujets culturels divers et la conversation n'empêche pas à ce dernier de bien veiller au grain et d'avoir toujours un regard pour les autres acheteurs. La Librairie la Pléiade, c'était aussi une présence sur les ondes de Radio Haïti Inter de Jean-Léopold Dominique. Une présence se manifestant de deux façons: d'abord par le spot publicitaire « cette semaine pour vous à la librairie La Pléiade » annonçant les dernières parutions et, ensuite, avec l'émission de notre ami Paulo « Lavi Mizisyen » où l'on pouvait savourer de la musique de qualité tout en écoutant les judicieux commentaires de l'animateur. De plus, les nouveaux livres étaient commentés avec des invités de marque à l'émission « Micro témoin, Micro sans Frontières » de J.J. Dominique. Je me rappelle encore l’émission « Micro témoin, Micro sans Frontières » consacrée à l'adaptation au cinéma du roman d'Umberto Eco, Le Nom de la rose par le cinéaste Jean-Jacques Annaud avec un Sean Connery au sommet de son art …
Avec le recul du temps, l'on s'est rendu compte que c'était vraiment trop beau pour que cela dure. Les turbulences politiques s'enchainant dans une spirale « de coup d'Etat en coup d'Etat » selon l'expression de M. Carlo Désinor, ou encore d'après les vicissitudes d'une « transition qui n'en finit pas » selon une autre expression célèbre du journaliste Pierre-Raymond Dumas, et enfin les actes d'insécurité grandissante avaient rendu le centre-ville de Port-au-Prince impraticable. Les gens, les familles ne se rendent plus au centre-ville pour y réaliser leurs emplettes. Une page est donc tournée, définitivement tournée. Une certaine ville de Port-au-Prince n’existe plus. Je pense ici à des textes du poète Syto Cavé sur la ville de Port-au-Prince. Tempus fugit[7]… diraient encore nos anciens Romains. Dans ce contexte global, la Librairie la Pléiade a dû quitter le cher local du numéro 83 de la rue des Miracles et s'installer là où elle se trouve actuellement, à Bois-Patate, le 6 août 2005 nous apprend Le Nouvelliste[8]. Le critique et romancier Pierre Clitandre avait opiné sur cette « délocalisation forcée ». Pour l'auteur, « avec l'habitude du temps, il y avait une intimité complice dans le rectangle de l'ancien local de la rue des Miracles due en partie à l'histoire du militantisme des fondateurs de la librairie. Il est difficile de rapatrier cette proximité des corps et des livres dans le nouvel espace à l'angle des rues Martin Luther King et Bois-Patate ».[9] Cependant, note l'auteur, « au fil du temps, les responsables finiront par trouver la formule idéale de la complicité intellectuelle mise à rude épreuve par la conjoncture ».[10] Mais, les ennuis et les difficultés n’étaient pas pour autant terminés. Le 12 janvier 2020, à 4 heures 53 exactement, un violent séisme a détruit les nouveaux locaux. Une bonne quantité du stock de livres et des équipements de base ont disparu. Une perte énorme. Les propriétaires et les responsables, bien que profondément affectés, n'ont pas abandonné. Ils ont pris alors leur courage à deux mains. Ils ont construit alors un nouveau local très spacieux sur des bases solides et installer la librairie dans un espace bien climatisé avec de nouvelles collections, comme par exemple un coin pour les enfants et les jeunes. Selon les responsables de la Librairie La Pléiade, « En décembre 2013, nous prenons logement dans un nouvel espace de 200 mètres carrés. Très rapidement, nous recommençons à organiser à l'intérieur de la librairie, les activités culturelles que nous avons cessé de proposer, faute d'espace. Nos clients apprécient particulièrement ces moments de détente car, les signatures s'accompagnent désormais d'échanges avec les auteurs et des musiciens se joignent volontiers aux lectures scéniques ».[11] Le public, dans sa diversité, a positivement répondu à cette courageuse et louable initiative. Les amis, les habitués de la rue des Miracles ont fidèlement « migré » vers Bois-patate… Ainsi, de la rue des Miracles à Bois Patate, pour les responsables de la Librairie La Pléiade, pour les amants du livre et de la lecture en Haïti, la tradition se poursuit.
Selon les données que nous avons pu recueillir sur le site de l’Association Internationale des Libraires Francophones (AILF) dont la Librairie la Pléiade est membre, « la Librairie la Pléiade a été fondée en 1962 par M. Daniel Lafontant, le père des Directrices actuelles, Solange et Monique Lafontant ». Selon M. René Victor, M. Daniel Lafontant était un libraire particulier qui cultivait « le dialogue avec les livres et avec les clients »[12]. Une tradition qui s’est donc maintenue de la Rue des Miracles à Bois-Patate. La construction de l'actuel édifice de la librairie à Bois-Patate n'est pas encore achevée. Il reste à y adjoindre un restaurant qui sera, d'après le même site consulté, un « espace culturel ». Encore une fois, la tradition de la rue des Miracles se maintient et, surtout, en dépit de toutes les difficultés et embûches, … se poursuit.
Jérôme Paul Eddy Lacoste
Responsable Académique de la faculté des Sciences Humaines de l’Université d’Etat d’Haïti
Aout 2024
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