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La recherche documentaire en Histoire en Haïti : regards croisés des enseignants- chercheurs Watson Denis et Lewis Ampidu Clorméus

La recherche documentaire en Histoire en Haïti : regards croisés des enseignants- chercheurs Watson Denis et Lewis Ampidu Clorméus

La recherche documentaire comme processus permanent, constant et itératif de localisation, d'identification, de prise de connaissance, d’analyse, d'évaluation et de d'utilisation des documents représente une part considérable et fondamentale du « métier d'historien » selon l'expression de Marc Bloch[1]. De grands historiens haïtiens comme par exemple H. Pauléus Sannon, Jean-Price Mars, Hénoch Trouillot, Jean Fouchard, Gérard Mentor Laurent, Alain Turnier, Roger Gaillard, Michel Hector[2], Vertus Saint-Louis, entre autres, ont donné, dans leurs œuvres diverses, toute la portée et la mesure de la recherche documentaire. D’un autre côté, les sources orales existent et sont utilisées dans des circonstances et exigences méthodologiques bien déterminées au niveau de la recherche historique. On parle alors de la méthodologie de l’histoire orale[3]. Cependant, le document écrit reste toujours déterminant et permet même de vérifier certains témoignages. De ce fait, les supports et infrastructures documentaires comme les archives, les bibliothèques, les collections constituent des terrains et espaces de travail privilégié de l'historien. La localisation, la lecture, l'analyse et l'utilisation du document dans des cadres chronologiques et sociaux précis constituent donc des aspects non négligeables de la démarche méthodologique de l'historien. Quelle est la réalité de la recherche historique en Haïti ? Les infrastructures et services documentaires répondent-ils aux nécessités et aux besoins d'information des historiens et des chercheurs ? Les documents sont-ils disponibles sur place ? Quelles sont les possibilités et facilités qui sont offertes sur place, en Haïti, aux chercheurs sur les différentes périodes de l'histoire nationale ?  Autant de questions et de préoccupations qui ont été à la base de nos méditations et surtout de nos échanges avec deux historiens haïtiens, membres de la Société Haïtienne d'Histoire de Géographie et de Géologie (SHHGG) sur leurs propres pratiques d'utilisation des infrastructures et des fonds documentaires haïtiens dans le cadre de leurs pratiques de recherches. Nous voulons bien parler des Professeurs Watson Denis et Lewis Ampidu Clorméus.

Pour le Professeur Watson Denis[4], la question des archives publiques du pays doit se poser au niveau du sommet stratégique de l'Etat en Haïti. C'est ainsi que cela se passe dans tous les pays. D’après le Professeur Denis, « il y a un grand problème d'accès et d’orientation pour le chercheur aux archives haïtiennes »[5]. Il nous a fait savoir qu'il les a utilisées lors de sa recherche doctorale. Selon le Professeur Denis, le problème est d'abord d'ordre institutionnel. Il faut une prise en charge stratégique de l'organisation, de la structuration et même de localisation des édifices des archives et structures de documentation du pays même au niveau du Ministère de la Culture. Dans de nombreuses situations, comme pour la Bibliothèque Nationale d'Haïti (BNH), la Bibliothèque Haïtienne des Frères de l’Instruction Chrétienne (BHFIC) à la rue du Centre et les Archives historiques au Poste Marchand, ces zones sont pratiquement inaccessibles avec la violence armée des gangs. Suivant nos propres constatations[6], dans le cas de la rue du Centre, les garages s'étendaient et les bruits et l'odeur des peintures spéciales se répandaient dans tout l'entourage. Il n’y avait pas, par conséquent une atmosphère favorisant l’accès à une saine consultation dans ces structures documentaires. Cependant, le personnel des bibliothèques est bien formé. Il y a en Haïti des bibliothécaires et archivistes compétents et qui connaissent très bien leurs tâches et missions. Il leur faut surtout un cadre sécuritaire, des moyens appropriés, des salaires et conditions de travail acceptables, des possibilités de carrière dans la profession en Haïti et des programmes et stages en formation continue dans les centres de documentation et universités étrangères. C'est donc une question d'Etat. Une question stratégique d’Etat.  Pour le Professeur Denis, les documents en Haïti sont nombreux, importants, déterminants et peuvent valablement supporter la recherche historique dans le pays. Cependant, il y a un sérieux problème d'accès. Il n'y a pas un cadre institutionnel approprié avec des guides et des répertoires. De plus, nous dit le Professeur Denis, « une bonne partie des fonds documentaires sur Haïti se trouve actuellement à l'étranger et bon nombre de chercheurs étrangers travaillant sur Haïti ne viennent pas au pays car ils trouvent les documents dans les collections sur place pendant qu'ils ont des problèmes d'accès avec les archives sur place en Haïti. Dans de nombreuses situations, ces chercheurs, ou par ignorance, ou de façon voulue, ne prennent même pas connaissance de ce qui s'écrit en Haïti. C'est le cas de nombreux ouvrages écrits sur Haïti à l’étranger durant ces dix dernières années »[7]. Il y a donc un problème spécifique relatif à la documentation historique sur Haïti. L'historien Roger Gaillard l'a souligné en maintes occasions.  Selon le Professeur Denis, « une auteure américaine, Chelsea Stiver, avait effectué un relevé des articles de la Société Haïtienne de Géographie et de Géologie (SHHGG) depuis l'année 1923 et mettre ceux d'entre eux utilisant les sources documentaires à l'intérieur du pays sur le site de la Bibliothèque du Congrès des Etats-Unis. C'est une façon d'attirer les chercheurs étrangers sur ce qui se fait en Haïti même en matière de recherche historique. J'ai eu une expérience des archives du Ministère des Affaires Etrangères (MAE) et ces archives sont assez bien tenues »[8]. M. Denis nous a aussi entretenu des archives de l'Ambassade d'Haïti à Washington que l'historien Rayford Logan avait utilisées dans ses recherches. Il estime qu'il faut prendre en main la question au niveau stratégique de l'Etat, organiser les archives publiques avec un code de consultation, des répertoires et des guides, des supports informatiques pour la conservation des documents et un cadre physique attrayant aménagé dans un quartier convenable pour la consultation.

Pour le Professeur Lewis Ampidu Clorméus[9], les infrastructures documentaires sont diverses et variées en Haïti. Il y a les bibliothèques publiques, les Centres de Lecture et d’Animation Culturelle (CLAC), les Alliances françaises, la Bibliothèque Nationale, les bibliothèques anciennes et patrimoniales comme celles des Frères de l’Instruction Chrétiennes (FIC) et des Pères Spiritains de Saint-Martial, les bibliothèques de proximité, les initiatives des jeunes et les récentes bibliothèques municipales. Le Professeur Clorméus nous a fait savoir qu'il effectue régulièrement des recherches dans les fonds documentaires en Haïti et qu'il connait par exemple la Bibliothèque Nationale d’Haïti (BNH) « comme sa poche ». Il a « exploré et réexploré les Archives Nationales d'Haïti (ANH) ainsi que les différentes collections de la bibliothèque des Frères de l’Instruction Chrétienne (FIC) et de celle de Saint Martial ainsi que la Collection du MUPANAH »[10]. Pour le Professeur Lewis A. Clorméus, il y a aussi « de grandes, de très grandes collections privées en Haïti avec de documents historiques de grande valeur et des livres rares.  Si les bibliothèques patrimoniales relevant des congrégations catholiques comme Saint-Martial ou les Frères de l’Instruction Chrétienne (FIC) sont bien tenues, les institutions du secteur étatique accusent des carences en termes d'indexation et de classification. Dans les archives des Ministères, exception faite de celles du Ministère des Affaires Etrangères d’Haïti (MAEH) jusqu'à une certaine période, les recherches sont difficiles. Il y a de sérieux problèmes d'organisation. Il n'y a pas de guides d'utilisation. Il n’y a pas un accompagnement du chercheur. D'ailleurs le changement constant des locaux de nombreux Ministères affecte le maintien de leurs archives. Dans de nombreux cas, il se pose des problèmes de conservation avec des collections de documents qui sont attaqués par les rongeurs et les insectes. Il faut une décision d'Etat pour les archives des Ministères »[11]. Selon le Professeur, dans les archives historiques haïtiennes, il y a des « trous extraordinaires » causés par l'instabilité politique et les incendies du XIXème et du début du XXème siècle. « Pour cela, le chercheur en Haïti doit toujours effectuer des recherches complémentaires dans les sources étrangères »[12]. Le Professeur avait souligné pour nous l'incendie de la grande bibliothèque de la famille Holly à Port-au-Prince, du saccage et du pillage de la grande bibliothèque personnelle de M. Anténor Firmin au Cap-Haïtien en 1902 avec « la disparition de plus de quatre mille (4000) volumes et manuscrits » et du grand incendie de la ville de Jacmel en 1896 au cours duquel disparurent des documents officiels de grande importance et des archives de famille. Et pourtant, d'après le Professeur Lewis A. Clorméus, « Haïti a une très grande tradition de constitution et de fonctionnement d'infrastructures documentaires. Ainsi, dès la seconde moitié du XIXème siècle, il y avait même la tradition de grandes bibliothèques privées des intellectuels que l'on venait consulter chez eux. Ce qui créait « un entre soi » favorable à des échanges et des débats devant conduire à la mise en place des cercles d'intellectuels, à la mise en place de véritables « salons littéraires » dans la tradition du XVIIIème siècle français. Tels furent alors les cas pour les résidences privées du Dr. Jean-Price Mars, de M. Horatius Laventure, de M. H. Pauléus Sannon. Les élèves du secondaire suivaient le mouvement en créant des « bibliothèques d'amicale » comme celles de Saint-Martial ou du Lycée Pétion »[13]. Dans la même mouvance, selon le Professeur Lewis Ampidu Clorméus, il y a eu la création du Musée National en 1939 et de la Bibliothèque Nationale en 1940 par le Président Sténio Vincent qui était un grand collectionneur et un grand bibliophile. Pour le Professeur Lewis, « en Haïti, les fonds documentaires sont immenses. J'ai toujours le sentiment de n'avoir pas assez trouvé. C'est pour cela que je continue toujours à chercher avec la même détermination. Mais il y a des problèmes d'organisation, de classement, de fidélité des catalogues publics, d'attention et de soutien professionnel aux utilisateurs et aux chercheurs. Il y a certes des exceptions comme le cas de M. Patrick Tardieu à la Bibliothèque de Saint Martial ou encore de Madame Marie-Thérèse Chenet au MUPANAH. Mais, ce sont des cas exceptionnels »[14].  Enfin, le Professeur Lewis avait mentionné pour nous les problèmes de conservation des archives des Greffes de nos Tribunaux et Cours de Justice, ses inquiétudes pour les archives du Parlement haïtien et les problèmes de versement régulier des archives produites par les Ministères aux services compétents  des Archives Nationales d'Haïti (ANH). Ce qui pose la problématique de la constitution permanente, de la préservation et de la conservation du patrimoine culturel et historique du pays dans la perspective de son utilisation par nos étudiants, universitaires et chercheurs. Ce, conformément à la haute mission de service public des infrastructures documentaires de toute nation.

 

Jérôme Paul Eddy Lacoste

Documentaliste et Responsable académique de la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’Etat d’Haïti

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