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Mon amour, mon geôlier

Mon amour, mon geôlier

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Acte X

La maison tout à coup s’est transformée en une gorge fumante, remplie de larves prêtes à exploser. Le moment où tout se joue. Chacun fait choix de son partenaire de jeu. Mais, Judy semble être seule. Gail la regarde sans doute dans l’attente d’une explication. Explication qu’elle n’a pas. Elle n’était au courant de rien. En fait, pas longtemps.

-Je suis désolée, je n’étais au courant de rien, se défend-elle gauchement.

Rose vient se frotter contre sa jambe.

Elle ne sait pas pourquoi, mais elle a une soudaine envie de pleurer. Pourquoi pleurerait-elle? Peut-être comprend-elle que c'en est fini pour eux deux? Sans doute c’est ce qu’elles veulent. Les séparer, les affaiblir, les éloigner l’un de l’autre. Les détruire… Détruire cet amour qui a pris naissance avec le premier regard. Ce premier regard qui te dit que sans cette personne-là dans ta vie, plus rien n’aura de sens. Judy sent son monde s’affaiblir en intensité comme une lumière pour s’éteindre doucement. Elle a besoin de lui. Mais, comment le retenir? À cause d’elle il a été condamné. Et les preuves qui ont été volées, sans lesquelles son père n’aurait rien pu faire? Elle et son père n’ont rien à voir avec toutes ces histoires, il faut certainement chercher les coupables ailleurs.

-Ce chat! lance Mercedes troublée dans cette découverte, comme si deux mondes venaient de se rencontrer. Elle n’eut même pas le temps de matérialiser sa pensée que Gail enchaîne en furie :

-Je comprends mieux maintenant, les preuves n’ont jamais été volées, mais subtilisées par ton père, pour que j’aille en prison? accuse-t-il.

-Au lieu d’en vouloir à mon père et à moi, il faut regarder ailleurs. Et, tu le sais mieux que moi.

-C’est cela, lâche-t-il d’un ton désinvolte.

Judy le regarde prendre la direction des escaliers en bois, en s’accrochant à la rampe, comme s’il allait la broyer.

Cela ne fait aucun doute, il ne partira pas sans laisser un vide immense dans le cœur de la jeune femme, qui se penche pour prendre le chat dans ses bras.

***

Les jours heureux couleur miel passés à deux avec lui, sont maintenant mutés en gris. Judy essaie de ne pas être trop triste. Pourquoi tout doit finir alors que rien n’a encore commencé? Pourquoi il a fallu qu’il rentre dans sa vie, si c’était pour s’envoler, disparaître comme un papillon dans la nuit… Il aurait mieux fait de la laisser mourir au lieu de l’abandonner ainsi, à son sort... livrée à elle-même. Il est parti, mais c’est comme s’il ne l’avait jamais laissée. Il vit en elle. Est-elle responsable que son père ait voulu la protéger? N’est-ce pas ce que ferait tout parent? Peut-être oui, peut-être non... Judy passe une main sur son ventre… Et senti tout au fond d’elle que son père donnerait sa vie pour elle…

Comment nier que Gail lui manque? Parfois, Judy s’attend à le voir faire irruption dans le bureau. Elle se demande souvent ce qu’il fait? Est-ce qu’il pense à elle? Quelle torture! Si cela n’avait pas été pour la vie, pour l’amour qui chaque jour grandit au fond d’elle, Judy se ferait un plaisir de pleurer pour répandre son chagrin, tant que Gail lui manquait. Cependant, même inconsciemment, elle avait toujours peur de tomber dans cette situation déstabilisante, elle sait ce que cela fait que de perdre un être aimé. Elle s’en était toujours protégée. Et, elle avait raison. Mais bientôt, elle n’y pensera plus. Elle sera trop occupée à être heureuse. Elle sera doublement comblée. Judy se retourne doucement avant de lever sa tête pour regarder le réveille-matin. Elle n’a pas trop envie, avec ce ventre devenu trop lourd. C’est évident. Il lui arrive de ne pas vouloir bouger le petit doigt. Mais aujourd’hui, elle a un rendez-vous qu’elle ne peut rater. Cela fait tellement longtemps qu’elle attend ce moment.

Avec ses lunettes de soleil, sa capeline blanche, Judy regarde un instant avant de traverser la rue. Elle rentre dans le restaurant avant de retirer ses lunettes, pour mieux embrasser la salle du regard. Elle reconnaît l’homme au signe de la main que celui-ci lui fait en s’étant levé. Si elle faisait tout ça, c’est pour son père. Elle veut affranchir la mémoire de son père qui s’est fait piéger par amour pour elle.

Le restaurant est calme. Les bouquets déposés sur les tables avec les fleurs jaunes qui dominent, rendent l’accueil plus chaleureux. Les gens discutent presque en silence devant leurs tasses. L’homme se déplace de quelques pas pour venir à sa rencontre.

-Vous attendez un heureux événement? dit-il d’entrée de jeu en lui présentant un siège.

Non sans difficulté, il l’aide à s’installer près de la fenêtre avec vue sur l’avenue.

Un beau soleil. Une belle journée.

-Vous allez prendre le déjeuner avec moi? demande-t-il.

-Je prendrai bien une salade de fruits avec plus de cantaloup.

Le monsieur sourit avant de faire signe à la serveuse de venir. Cette dernière, une jeune femme souriante, les salue d’abord, avant de remplir leurs verres d’eau. Judy prend une gorgée et dépose le verre. Il ne faut pas remplir son ventre d’eau. Sinon, elle ne pourra pas manger.

-Je suis sur une enquête. Entre-temps, il m’a fallu suivre six mois de formation à l’étranger. C’est donc de ce fait que je n’ai pas essayé de vous recontacter depuis l’incident pour prendre de vos nouvelles, appeler depuis le Pacifique ce n’est pas facile. Tout compte fait, vous m’avez l’air en forme pour une femme enceinte.

Judy sourit du compliment. Elle qui croyait sentir la douleur à plein nez.

-Vous êtes enquêteur? Comment êtes-vous venu jusqu’à moi? demande Judy d’emblée.

Cette question lui a volé tellement d’heures de sommeil. Peut-être que la réponse serait une clé qui éluciderait, bien des mystères.

-Je suis journaliste… Journaliste d’investigation. J’enquête sur un dossier, dont je ne peux malheureusement vous donner plus de détails, et qui m’a mené droit vers votre client.

-Mon client?

-Dr. Duncan.

-Ce n’est pas mon client.

-En effet, votre père est mort depuis et Dr. Duncan a été reconnu coupable des chefs d’accusation qui ont été prononcées contre lui.

Judy dodeline de la tête.

À ce moment, la serveuse arrive avec les plats, les oblige donc à se taire quelques minutes. Judy voudrait tellement comprendre.

-Moi, je pense que tout cela est lié aux actes louches qui se passent dans son agence…

-Agence? Quelle agence?

-Son… Son laboratoire pharmaceutique.

-Quelqu’un essaie de l’éloigner au profit de trafic illicite. Qui gère depuis qu’il est en prison?

-Je ne sais pas… Qui peut être derrière tout ça?

-Ce n’est pas ma piste… il observe une pause. Mais, il n’existe pas de cas isolés. C’est ce qu’il faut comprendre en parlant d’interdépendance. J’ai jugé nécessaire de vous faire part de ce que je sais. Je ne peux pas me confier à n’importe qui. Peut-être que ce que j’ai trouvé comme information pourrait aider à jeter une nouvelle lumière sur cette affaire qui a sans doute fait du tort à des personnes innocentes. On ne sait jamais.

-En faisant cela, savez-vous que vous vous mettez en danger?

-À ce qu’il paraît, il était en cavale…

À ces mots, le cœur de Judy bondit dans sa poitrine.

-Mais, il s’est lui-même rendu à la police. C’est un bon choix, il a évoqué des questions de sécurité, relate-t-il.

-Ah bon! s’étonne Judy tout à coup, gagnée par un malaise.

-Je suis certain qu’il y a un lien entre cette affaire et sa condamnation. Il s’est sans doute fait piéger, pour laisser le champ libre à d’autres…

-On a essayé de le tuer en prison. Il croit lui aussi qu’il y a une main derrière tout ça. Et pour une raison que j’ignore, il croit que je suis en danger… Et, vous aussi à présent… Peut-être.

Judy maintenant a perdu l’envie qu’elle avait et ne touche même pas à son assiette. Gail est en prison, c’est pour cela, qu’elle n’avait plus aucune nouvelle de lui. Oh, Seigneur!

-Il y a eu cet homme-là, qui m’a agressée…

-On l’a retrouvé?

-Non! Aucune nouvelle. Il était venu chercher quelque chose….

Judy s’arrête en creusant dans sa tête.

-Chercher quoi?

-Maria… Maria…

-Qui est Maria?

-La secrétaire de mon père… ma secrétaire… elle m’a parlée d’une vidéo…

-Quelle vidéo?

-Je l’ignore… Alors que je venais de me réveiller à l’hôpital, c’est la première chose qu’elle a cherché à savoir. Si j’avais trouvé la vidéo? Et…

-Essaie de vous calmer, lui suggère-t-il en apercevant l’émotion qui se déchaîne sur le visage d’une Judy terrifiée.

-Et… Tout a commencé après que vous êtes passé au cabinet… Elle sait quelque chose… Elle vous a pris pour une détective… Oh, Seigneur, crie Judy en bondissant sur ses jambes. Je crois que je perds mes eaux!

Quel gâchis! Ce n’est pas la poche des eaux qui vient de s’ouvrir… Mais, du sang qui se détache clairement sur ce magnifique tissu blanc.

Depuis tout ce temps, la vérité était là sous ses yeux. Non, Maria n’a rien à voir avec tout ça. Comment douter de sa fidélité? Comment douter de la fidélité même? Toujours là. Pas seulement là, mais, présente. C’est un choc pour Judy. Elle n’aurait jamais pu imaginer que Maria puisse avoir un lien avec cette histoire. Les dossiers volés, c’est sans doute elle. Vaut mieux se faire trahir par un inconnu. Pff! Les inconnus ne trahissent pas. Ce sont les amis, les personnes en qui nous croyons, qui donnent le plus grand coup de dague, car elles savent où ça fait le plus mal. Elles connaissent nos secrets et nos points faibles. Définitivement, le mot confiance est un vain mot. Ne faites confiance à personne. N’est-ce pas ce que dit la parole? Cette parole dont nous nous moquons tous.

 

 

***

Judy ouvre les yeux. Elle se sent comme une masse ingrate allongée sur le lit. Épuisée… Elle étudie la pièce du regard et respire un grand coup avant de porter ses mains sur son ventre, instinctivement. Les enfants? Où sont ses enfants? Affolée, elle se lève d’un bond, tourne la tête de droite à gauche, l’air inquiet.

Une infirmière accourt.

-Mes… mes bébés! articule-t-elle d’une faible voix, presque sépulcrale.

L’infirmière vêtue de bleue avec une blouse mauve à motifs jaune, lui sourit en lui disant :

-Félicitations madame, vous avez donné naissance à deux magnifiques bébés. Elles sont a-do-ra-bles!

Judy un instant prend sa tête avec une main et se met à pleurer. Elle est trop faible pour être la proie de tant d’émotions. Il y aura toujours cet instant où tu souriras à travers tes larmes. La jeune maman sourit entre deux sanglots. L’infirmière l'enveloppe dans ses bras avec une telle chaleur que Judy se retrouve tout à coup, moins désemparée… Moins seule.

-Vous pourrez bientôt aller les voir. Pour l’instant, elles sont en couveuse… Vous devez d’abord prendre vos médicaments. En passant, votre mère est là.

-Ma mère? s’étonne Judy.

Judy aurait aimé détester cette femme, c’est à cause d’elle si Gail était parti… Pourtant, elle n’a pas eu le courage de la renvoyer, en dépit du fait qu’elle avait trahi un secret professionnel. Depuis quelque temps, elle n’avait pas de place pour la haine et les ressentiments. Elle était trop occupée à aimer ces deux superbes créatures à qui elle vient de donner naissance. Maria avait ses raisons. Si elle avait réagi de la sorte c’était pour éloigner Gail de Judy… Elle a dit vouloir la protéger. Sait-elle au moins qu’elle a fait fuir le père de ses enfants? Cela, elle ne le saura jamais! Maria a trahi la mémoire de son père. Après ce que Judy a découvert, elle ne peut continuer à lui faire confiance. Qu’a-t-elle découvert? Ce ne sont que des soupçons après tout. Cependant, elle doit se méfier, c’est aussi son devoir de protéger ses enfants. C’est la raison pour laquelle elle n’a jamais dit clairement à Maria qui était le père des bébés qu’elle portait. Soutenant que Maria ne l’avait jamais rencontré. Qu’il est souvent en déplacements… Des mensonges, montés de toutes pièces. Apparemment, Maria n’affichait, aucun doute quant à la véracité de ses propos. Et c’est tant mieux. Judy souhaite garder le secret longtemps encore pour la sécurité de ses enfants.

***

Judy s’est définitivement installée à la maison de campagne. C’est au moins le seul endroit où elle se sait véritablement en sécurité avec les jumelles. Depuis leurs naissances, elle n’a pas vraiment de temps pour grand-chose. Même pour penser à Gail. Même pour penser qu’il l’a abandonnée au moment où elle avait le plus besoin de lui. Au début, Judy n’avait pas le choix, elle avait accepté sa décision. Toute petite, elle n’avait toujours compté que sur elle-même. Au départ de Gail, s’apitoyer sur un amour impossible n’était pas la bonne décision à prendre. Étant marié, Gail n’a jamais été un homme pour elle. S’il avait choisi de partir, il valait mieux le laisser suivre son chemin. Mais tout ça, c’était avant qu’elle le sache en prison. Pourquoi a-t-il fallu qu’il se rende? N’était-il pas en danger là-bas? S’il meurt, il n’aura plus aucune chance de connaître les filles. Elles seront orphelines.

Judy a décidé de tenir un notebook, où elle aura à noter, tout ce qu’elle a comme informations. Les hypothèses, les questions qui la tourmentent. Judy se dit qu’elle doit faire tout son possible pour faire libérer Gail. Mais, tout cela doit rester secret, de peur d’attirer la foudre des opposants. Il ne peut rester plus longtemps en prison pour un acte qu’il n’a pas commis. Elle va lui rendre visite pour lui dire son intention de rouvrir le dossier et de faire appel. Il faut trouver de nouveaux éléments dans cette affaire et à la justice de condamner les vrais coupables. Dire qu’il ne l’a pas vu enceinte. Sera-t-il content de la voir après tout ce temps? Pourtant la douleur est encore vive dans la tête de la jeune femme. Peut-être que si elle le savait, elle lui aurait déjà rendu visite? Il lui a tellement manqué. S’il n’avait pas été en prison, serait-il venu la voir? Se seraient-ils réconciliés? Judy a tellement lutté pour ne pas souffrir de son absence… En posant les yeux sur lui, elle aurait aimé lui en vouloir de l’avoir ainsi abandonné. Mais, tout ce qu’elle ressent c’est de la pitié. Il a beaucoup changé. Judy est un tout petit peu surprise qu’il ait accepté de la voir. Aurait-il déjà oublié leur altercation? Il est parti sans même un dernier regard. Aujourd’hui, Judy a du mal à déchiffrer ce regard: Content? Froid? Surpris? Elle ne sait pas. Il ne laisse rien passer. Impénétrable. Sa barbe a poussé.

-Tu es là depuis combien de temps? ose-t-elle dans une faible voix.

-Cela fait un temps, lâche-t-il dans un ton détaché.

-Je ne savais pas, dit-elle hésitante. Sinon, je serais venue plus tôt.

-Tu n’aurais pas dû pourtant.

La jeune femme met une main sur sa bouche pour essayer de cacher sa déception, un geste qu’elle fait souvent quand elle est en position de faiblesse. Il lui en veut encore. Judy sent le sang lui monté à la tête à grands coups. Tout à coup, elle a envie de fuir… Loin de ces barreaux qui semblent ouvrir leurs gueules pour l’engloutir. La jeune femme ouvre la bouche pour ajouter un mot, mais aucun son ne sort de ses lèvres entr’ouvertes. Quelle déception! Elle qui croyait qu’il allait être heureux de la revoir. Elle qui a tellement caressé l’idée de lui parler des enfants… Chaudes, les larmes lui montent aux yeux. Mue par une force de caractère exceptionnelle, Judy se lève et se sauve pour échapper au sol qui semble se dérober sous ses pieds.

La dernière visite à la prison a laissé un goût amer à la bouche de Judy. Le choc est tel que la jeune femme se réveille ce matin avec une migraine hors norme. Jamais connu d’elle. Elle se redresse pour évaluer la situation. Il n’y a pas que cette douleur qui lui vrille les tempes, il y a aussi cette affreuse envie de vomir qui l’arrache de son lit. La jeune femme court pour aller à la salle de bains vider son estomac. Elle ne s’est jamais sentie aussi mal en point. Essoufflée, elle se regarde dans le miroir encadré de fer découpé au-dessus du lavabo. Elle asperge son visage d’eau froide pour essayer de se reprendre. Mais tout à coup, elle se sent glissée, enrobée sous un voile blanc, tout autour d’elle. Elle tente de faire dissiper ce nuage qui l’enveloppe, engourdie ses sens, mais bientôt, elle s’effondre sur les céramiques froides. Désarçonnée, elle arrête de lutter et se laisse emporter lentement dans un tourbillon ténébreux.

***

Judy ne pourra pas reprendre le travail de sitôt. C’est important de ne pas trop se fatiguer. Dans quelques jours sa cousine arrive de Prague. Sa seule famille, après Megan et Mae bien sûr, qui grandissent jour après jour. Les jours passent, et Judy doit vite réfléchir. Elle s’épuise, elle s’affaiblit à trop y penser. En dernier ressort, elle n’a trouvé d’autres solutions que de se tourner vers Daisy. Judy est de six mois, plus âgée qu’elle. Le cri de l’une des filles fuse, Judy assise tente de se lever, mais Patricia la nounou qu’elle a engagée avec moult précautions, est déjà là.

-Je m’en occupe, dit-elle qui s’en va prendre Mae dans ses bras.

Mae, la première née des jumelles est la plus souriante. Megan, plus docile, se fait entendre que très rarement. Judy prie ardemment pour les voir grandir. Elles sont tellement adorables. Tellement vivantes, qu’elles lui donnent chaque jour la soif de vivre, l’envie de vivre, la force de lutter. Judy s’attend encore à un miracle. Une rémission. Aujourd’hui, elle s’est levée de très tôt pour achever les derniers préparatifs. Elle se sent un peu fatiguée et la migraine étant montée d’un cran. Mais, au lieu d’aller se coucher, elle préfère allumer un instant la télé. Elle refuse de se laisser abattre, pas sans avoir au moins essayé. L’écran plasma s’allume sur la présentatrice qui finit de présenter les grands titres. Judy fait des mouvements circulaires avec la télécommande sur sa tempe droite. La pause durera une éternité. Judy ferme les yeux… On eût dit qu’elle s’est assoupie entre-temps.

-Comme annoncé en titre…

Judy sursaute.

-… la police a appréhendé ce mardi 07 octobre, Mercedes Blaise Duncan… mannequin, propriétaire de la marque nouvellement créée « Déesse »…

L’image de la présentatrice s’estompe pour laisser voir Mercedes escortée deux agents de la police nationale.

-…pour avoir collaboré à la mise au point d’une drogue qui selon les travailleuses de sexes, entre autres, permet de dépouiller leurs clients qui, après ne se souviennent de rien. Ce coup de filet a été possible suite à une enquête menée par notre collaborateur…

Judy écoute mais ne comprend toujours rien.

Mercedes… Drogue… Coup de filet…

-…écoutons les précisions du porte-parole de la police.

Maintenant, tout est clair… Judy se redresse. Il s’agissait donc de Mercedes! Il voulait la mettre au courant pour Mercedes. Jusqu’où a-t-elle les mains trempées dans cette histoire? Ȏ Seigneur! Elle doit faire quelque chose, vite. Judy jette sa léthargie sur le canapé et se lève.

***

Judy et Mercedes auraient pu être de très bonnes amies. Cependant, Judy a toujours été repoussée par l’agressivité de Mercedes. Un genre de fille prête à réussir par tous les moyens. De fait, elle répondait toujours présente là où les gens sentaient bon l’argent, elle s’est faite aider par sa couverture de mannequin, mais surtout par sa grande beauté. Avant de s’être lancée dans ses études en laboratoire, elle avait fait ses débuts dans le mannequinat. C’est sans doute comme cela qu’elle a rencontré Hayk? Mais, elle a sans doute jeté son dévolu sur Gail. Judy lui en veut secrètement d’avoir rencontré Gail avant elle. Elle ne peut s’empêcher de se demander comment c’était entre eux? Étaient-ils des amants passionnés? Que ressent Gail pour elle aujourd’hui encore? Un tas de questions surgissent dans la tête de la jeune femme qui ne sente plus l’air conditionné.

Le soleil darde sur la ville. La ligne n’avance pas. C’est ce qui arrive quand on n’a pas un plan d’aménagement urbain, bien défini. On avance morceau par morceau. Non, ce n’est pas comme cela. Il faut tout recommencer. Sans doute le concept de ville durable, de développement durable semble échapper à ceux-là, qui veulent mener la barre. La pelle mécanique qui démolit les bâtiments, en vue d’élargir la route, est nécessairement la cause de cet embouteillage. Un moment, Judy a envie de crier sa rage. Elle se retient et préfère allumer la radio. Le chant grégorien monte et emplit l’habitacle de la voiture.

Midi. L’heure de tous les souhaits. Judy ferme les yeux, respire un bon coup, et demande en silence à Dieu de l’aider à arriver à bout de ces embûches qui jalonnent ses pas.

Étant avocate, Judy n’a pas eu trop de difficultés pour avoir l’autorisation de voir Mercedes. Elle n’avait pour l’instant pas droit aux visites. Voudrait-elle lui parler? Judy ne peut qu’espérer. Elle est son ultime espoir, si elle souhaite trouver de nouvelles preuves et faire libérer Gail.

-Faite qu’elle veuille coopérer, Seigneur, prie Judy in petto.

Le parloir où elle attend est une pièce quasi vide, avec une table et deux chaises comme seuls décors. Judy se lève et se met debout pour accueillir la prisonnière à qui on enlève les menottes. Mercedes est toujours aussi belle dans sa combinaison orange. Elle s’assoit, lance un regard meurtrier à la gardienne qui s’en moque éperdument, elle n’est pas responsable qu’elle soit là. Elle ne fait que son travail. Elle sort, néanmoins, reste derrière la porte. Sa tête apparaît dans l’encadrement en vitre découpée au haut de la porte hermétiquement fermée. Judy se rassit à son tour.

-Je n’ai pas beaucoup de temps, je suis là pour t’aider.

-Je n’ai aucune chance, lâche la prévenue avec désinvolture en se calant sur sa chaise.

-Tu plaides coupable, mais tu peux négocier si tu livres ceux qui baignent tout comme toi dans l’affaire.

Elle laisse entendre un rire nerveux avant de dire :

-Ceux qui baignent?

-Ceux qui sont mêlés comme toi à cette histoire de Belladone.

-Ce n’est pas de la Belladone… C’est une substance créée à partir de la Belladone. On l’a appelée le Devil’s Breath. Plus qu’une drogue, c’est une arme.

-Si tu veux.

-Je ne les connais pas. Mais, Thierry en sait beaucoup. Et, je n’ai pas collaboré à la mise au point, comme le font croire les médias. C’est lui qui gère tout ça. À moi, on a seulement acheté le silence.

-Comment t’es-tu retrouvée, mêlée à tout ça?

-Tout a commencé lorsque j’ai découvert Thierry. Je me doutais qu’il faisait quelque chose de pas catholique, je me suis rapprochée de lui et j’ai fini par découvrir ce qu’il tramait… C’est là que j’ai reçu mon premier appel.

-L’appel de qui? demande Judy qui commence à sentir la chaleur qui monte dans la petite pièce bleue, malgré le ventilateur au plafond qui brasse l’air.

-Je ne sais pas. La personne m’a offert un paquet…

-C’est sans doute Thierry qui t’a fait marcher?

-Il travaille sûrement pour le compte de quelqu’un. Seul, il n’aurait pas pu mettre tout ça en place…

-Qu’est-ce qui te fait penser ça?

-Je ne sais pas! Laisse-moi tranquille! lance soudain Mercedes en se levant d’un bond, et en faisant tomber sa chaise dans un bruit sec derrière elle. La gardienne ne bronche pas. Il semble n’avoir rien entendu. Ce qui laisse croire que la vitre est en plexiglas.

-Je ne vois pas en quoi tout cela va m’aider, ok!

-Tu n’es qu’une victime. Les vrais auteurs doivent payer.

-Victime de mon ambition, oui! Personne ne m’a forcée à prendre cet argent. Je voulais à tout prix réaliser mes rêves. Je voulais réussir à tout prix. J’ai trahi mon mari. Alors qu’il pouvait m’offrir tout ce que je voulais.

Le cœur de la visiteuse à ces mots, se serre dans sa poitrine.

-Oui, il pouvait m’offrir le monde. Tout à coup, les larmes jaillissent des yeux de la jeune accusée. Mais, je voulais être moi-même. Et non pas la femme de X ou Y. Je voulais réussir par moi-même. J’ai toujours été une femme ambitieuse. Aujourd’hui, j’ai tout perdu. Je réalise à quel point, je suis devenue un monstre. Je crois que je suis bien là où je suis. Je ne pourrais plus faire de mal à personne. Garde!

-Attends! Penses-tu qu’il existe un lien entre la mort de Hayk et cette fameuse affaire de drogue?

-Peut-être aucun. Mercedes sniff et fait semblant de réfléchir. J’ai reçu le premier virement, il était encore en vie… Ce n’est qu’après sa mort, que… que j’ai reçu… un second virement.

-C’était la même personne?

Mercedes n’arrive pas à répondre la voix entrecoupée de spasmes. Elle secoue la tête, alors positivement.

-Elle voulait que je mente…

-Sur quoi exactement?

-Elle voulait que je dise ne pas savoir ce qui s’est passé ce soir-là… que je dormais… Ou que j’étais saoule… N’importe quoi! Pourvu que Gail n’ait pas d’alibi. Mais, je pensais que ton vieux chnoque de père allait le faire libérer.

-S’il te plaît Mercedes, maintenant c’est mon père le coupable? N’est-ce pas! Tu as une idée de qui ça pourrait être?

Elle fait non de la tête.

-Peut-être Thierry. Car, si Gail savait c’était la prison à coup sûr?

-Donc, ils se sont servis de toi pour neutraliser Gail… Le mettre hors d’état de nuire. Tu sais où il habite?

-Je ne sais pas… Mais, il rend régulièrement visite à sa mère.

-À l’heure où nous parlons, il est peut-être déjà loin.

À ce moment, la garde ouvre la porte et les deux jeunes femmes se taisent. Mais, ce n’était pas encore fini.

-Où habite sa mère? reprend Judy pour dire.

-Votre temps est écoulé.

Judy reste assise et regarde la gardienne passer les menottes à Mercedes dans un cliquetis qui la fait sursauter. Elle passe ses deux mains sur son front, remonte à la naissance de ses cheveux, et descend jusque vers sa nuque tendue. Ses tempes martèlent au rythme de son cœur. Judy appuie sur sa montre intelligente pour enregistrer la conversation.

A suivre

Isabelle Théosmy

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