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Réalisme ou Illusion du réel dans les romans de la Ronde

Réalisme ou Illusion du réel dans les romans de la Ronde

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Mikhail Baktine définit le roman comme un « récit reposant sur une dynamique qui représente l'homme dans son devenir¹ ». Plus loin, l'auteur de l'essai « Esthétique et théorie du roman, 1978», développe une réflexion qui établit le roman, comme « un microcosme de langages divers », et « le seul genre littéraire qui soit en contact avec la réalité.² » Ailleurs, d'autres penseurs perçoivent le genre romanesque comme la résultante « des sociétés en mutation qui accordent une place à la notion d'individu et où peuvent s'exprimer un questionnement, un parcours et une réponse personnels face aux hasards du monde. »³ Une notion demeure capitale dans le roman, la place de l'homme comme moteur, et son rapport à l'existence ( hasard, devenir, etc). Le rapport à la réalité reste un facteur, dont le roman cherche à s'en approcher ou en donner un reflet, une impression.

Réalisme et  Roman

Le concept réalisme n'entend guère reproduire la réalité comme tout, ou dans sa complexité. En effet, dans « Le Rouge et le noir »,  Stendhal affirme «un roman, c'est un miroir que l'on promène le long du chemin ». L'objet « miroir » souligne d'une manière lucide la question de « reflet » que tout miroir renvoie de la réalité. Étant « reflet », on a alors devant soi, que des aspects plus ou moins rapprochés du réel. Plus loin, l'auteur de la Chartreuse de Parme, dans son projet littéraire, entendait « fonder sa fiction sur l'étude du vrai et copier la réalité d'après nature »⁴. Le rapport du roman au réalisme, -un vecteur qui ne fait point l'ombre de doute,- ne réside que dans le choix d'une série de détails « vrais» que le romancier tire de la chronique de son temps, de ses souvenirs personnels, des faits divers. En fait, tous ces matériaux contribuent à donner à l'œuvre son poids de réalité.

 

 En bref, le romancier emprunte divers éléments tirés de la matière dense de la réalité. Il opère un choix résolu et utile, dont la contribution, au final, finit par accoucher une œuvre, dont la ressemblance sinon le rapprochement au réel signe une fiction attaché « au petit vrai».

 

Mais comment «faire vrai»? En fait, c'est  en donnant l'illusion achevée du vrai suivant la logique des faits et en faisant appel au talent, à la créativité et au style de l'auteur, comme l'a souligné Maupassant. Et c'est ce que Barthes nomme l' «effet du réel».

 

Retrouver le rapport du roman au réel pose la nécessaire interrogation de la fidélité des faits au vécu? Mais « le roman, comme le souligne Romain Lancrey-Javal, dans «L'art du roman, le bovarysme» 5 , n'est pourtant pas une simple reproduction du réel ». Et citant Flaubert, il poursuit « Aucun modèle n'a posé devant moi. Madame Bovary est de pure invention. Tous les personnages du livre sont complètement imaginés»6  ( Flaubert le 4 juin 1857). Pour Lancrey-Javal, « le roman donne au lecteur l'illusion de la réalité en insérant les personnages dans un cadre géographique et historique ». (p.144)

 

L'histoire de Zoune* se situe à Pays-Pouri, à Port-au-Prince et durant la période du gouvernement de Boyer (1818-1843. Romulus* de F. Hibbert à Miragoane, sous le gouvernement Lysius Salomon, durant la guerre civile entre les Libéraux et Nationaux. Les Thazar* à Port-de-Paix, Puis à Turgeau durant la fin du XIXe siècle ( influence commerciale de la colonie allemande en Haïti). Ces repères sociaux, géographiques et historiques contribuent à entériner l'illusion réaliste dans la production romanesque des écrivains de la Ronde.

 

Réel ou Illusion du réel: Bref regard sur l'œuvre des romanciers de la Ronde

 

Une étude des différents romans de la Ronde permet de souligner à travers la diversité des thématiques les romanciers quoiqu'ils soient considérés comme des réalistes offrent dans leur production au contraire une certaine représentation du réel ou une illusion du réel. Il demeure un fait que le romancier cherche à se rapprocher du vrai et dans les tableaux esquissés se retrouve une certaine ressemblance aux faits bruts du quotidien.

 

Thémistocle Epaminondas Labasseterre*, Marilisse* de F. Marcelin,  Zoune chez sa ninnaine, La Famille des Pitite-Caille* de J. Lhérisson, Mimola d' À. Innocent, Séna, Les Thazar* de F. Hibbert, etc, en dépit d'un certain rapprochement que les lecteurs ou critiques peuvent y retrouver ne peignent point le réel d'après nature. Les faits décrits ou rapportés malgré la charge d'actualité qu'ils transpirent par rapport aux mœurs socio-politiques haïtiennes contemporaines doivent être vécus comme une perception que l'auteur y transmet.

 

L'auteur en curieux observateur de son milieu, de son monde, de son temps analyse avec attention les rapports sociaux, les mœurs, les coutumes et traduit à travers son regard et son récit le poids, les conflits sociaux antagoniques qui s'y opèrent.

 

Au-devant d'un tableau tiré d'un de ces romans le lecteur s'interrogera sur la véracité des faits : à savoir si les personnages ont-ils vraiment existé? Une scène: Est-ce un fait avéré que le romancier fait dérouler dans son œuvre? Il (le lecteur) admettra difficilement que Zoune ou Eliézer Pitite-Caille peuvent être des personnages créés, inventés, imaginaires. La raison : la parfaite vraisemblance des personnages et des scènes rapportées au vécu, à la réalité quotidienne.

 

Des écrivains contemporains afin d'écarter toute volonté d'étiquetage, de recherche d'équivalence entre les propos narrés et le réel s'entourent de précaution, formulent des mises en garde que toute rencontre fortuite entre les faits rapportés et la réalité demeure pure coïncidence. Dans «Bicentenaire»**, Lyonel Trouillot a usé de ce subterfuge, il en est de même pour d'autres auteurs, Gary Victor ( Voir Sonson Pipirit ou le profil d'un homme du peuple**) notamment. « L'autobus Magique», une traduction en français, d'après l'audience : « Gwo Manman Kamyon Mèt Minwi an»*** de J. Stanley Jean-Simon use de ce prétexte afin d'éviter toute tentative de récupération, de ravalement à la quotidienneté.

 

Pour vrai, que puissent les lieux, vraisemblables les scènes évoquées, les traits comportementaux des personnages esquissés dans les portraits, toute troublante ressemblance qui recoupe l'œuvre  à la dimension du réel n'est que pure conjecture. En effet, l'écrivain ne répercute dans sa création -( le mot n'est pas trop fort, puisqu'il s'agit d'une création, l'œuvre littéraire)- qu'une certaine illusion du réel.

 

 

James Stanley Jean-Simon

 

Notes:

¹, ²) Baktine, Mikhail, Esthétique et théorie du roman, 1978

³) Rincé, Dominique, (sous la direction de), Réalisme et Naturalisme , Le triomphe du roman au XIXe siècle, Français 1ère, Nathan, 2007

⁴) Stendhal, Le Rouge et le Noir,

5) Lancrey-Javal, Romain, sous la direction de,  «L'art du roman, le bovarysme», Des Textes à l'œuvre, Français Seconde, Hachette Éducation, Hachette Livre, 2000, p.144

6) Flaubert, Gustave, Lettre 18mars 1857

 

*  romans haïtiens de fin du XIXe siècle et du début XXe siècle

** romans haïtiens de la fin des années 80 et en 2005

*** récit inédit, 2020

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