Qui sont-elles les Premières dames haïtiennes ?
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Quel est le rôle des Premières dames en Haïti ? Ont-elles eu une influence dans les prises de décisions politiques de leurs maris ? Ces questions et bien d’autres tel le statut juridique de ces femmes que Jean-Robert Hérard s’attache à y répondre dans son ouvrage intitulé Les Premières dames de la République d’Haïti de 1957 à 2019 : pénétrer les secrets des intrigues de Palais et le phénomène de la corruption (Éditions C3).
Paru il y a trois ans, voici un livre qu’on a envie de lire, ne serait qu’à cause du titre combien alléchant. Mais qu’est-ce qui a pu motiver l’auteur pour choisir un tel thème dans un pays qui n’a pas l’habitude d’aborder pareil sujet ? « Pour avoir vécu de longues années aux États-Unis d’Amérique, je sais ce que veut dire une femme aux côtés d’un président, l’influence qu’elle exerce et l’image qu’elle projette, confie Jean-Robert Hérard dans une interview au quotidien Le Nouvelliste lors de la sortie du livre. L’histoire des First Ladies des États-Unis m’a toujours fasciné. Je prends les exemples les plus récents : le glamour fascinant de Jackie Kennedy qui a rendu populaires à Washington les créations de Givenchy, d’Oleg Cassini et la joaillerie Schlumberger. D’autres premières dames américaines comme Betty Ford et sa croisade pour les droits des femmes, Nancy Reagan et sa lutte contre l’abus de drogue et d’alcool dans les écoles primaires, Barbara Bush pour sa campagne d’alphabétisation, Laura Bush et sa réforme de l’éducation, Rosalynn Carter luttant pour les malades mentaux, Michelle Obama optant pour la santé des familles et l’éducation des adolescentes. »
Dans ce livre de plus de 300 pages, le journaliste et politologue nous fait pénétrer dans la vie politique haïtienne à travers le prisme des épouses des chefs d’État. Ce qui n’a pas été chose facile. Car en Haïti, le « puritanisme » fait loi : les enquêtes sur la vie des personnalités publiques ne sont pas vraiment ancrées dans les mœurs. L’auteur a buté sur cette réalité qui constitue une vraie pierre d’achoppement dans l’édification d’un travail de ce genre. Le microcosme politique haïtien est naturellement médiatico-sceptique, principalement dans les conjonctures politiques marquées par l’autoritarisme. Ainsi, la majorité des anciennes Premières ont catégoriquement refusé de se livrer à cet exercice intellectuel. Elles ont tout bonnement boudé le questionnaire qui leur a été soumis par l’auteur. Seulement cinq des onze Premières dames ont répondu aux questions.
Malgré tout, il a sorti un travail intéressant : treize portraits bien ciselés représentant une fresque de Premières dames en Haïti, de 1957 à 2020. Certains se laissent facilement rédiger surtout lorsque les concernées n’ont passé que quelques mois au palais. C’est le cas de l’épouse de Prosper Avril, de Raoul Cédras, de Émile Jonassaint et de Boniface Alexandre, etc. Ces quatre avaient exercé leurs fonctions dans des contextes particuliers que l’auteur souligne avec pertinence.
Mais pourquoi l’auteur s’est limité à parler des Premières dames de 1957 à aujourd’hui ? On sait qu’il y a eu dans l’histoire de ce pays des Premières dames qui ont exercé une influence notable sur le processus politique à travers leurs maris. Par exemple, Marie-Madeleine Lachenais, connue sous le nom de Joute, fut une femme politiquement puissante. Elle était en mesure de gérer son pouvoir et d’orienter la politique du président Alexandre Pétion et, plus tard, du président Jean-Pierre Boyer, tant et si bien qu’on l’a surnommée « la présidente des deux présidents ». Le cas d’Adélina Soulouque, impératrice de 1849 à 1859, aurait été tout aussi important de noter. Il existe tant de situations particulières dans l’histoire mouvementée de ce pays où les femmes se sont fait remarquer par leur capacité à influer sur les processus sociopolitiques. Même le cas de l’influente Reisa Vincent – la sœur du président Sténio Vincent qui était célibataire – mériterait d’être étudié en profondeur. C’est peut-être le manque d’archives qui expliquent que Jean-Robert Hérard se soit limité à une tranche d’histoire sur laquelle il se sent en mesure de témoigner ? Peut-être !
Certains passages nous permettent de comprendre pourquoi notre présent est tel qu’il est, car l’histoire ne ment pas : on récolte toujours ce que l’on a semé. La vie des Premières dames haïtiennes ressemble à des contes de fées qui finissent amèrement dans les dédales de la vie publique. L’auteur évoque de multiples intrigues de palais qui ont jalonné le passage de certaines d’entre elles. Le lecteur pourra apprécier ces passages, car le journaliste Robert Hérard sait comment faire des révélations sans trop brusquer ses lecteurs.
Quelques faiblesses
Ce voyage auquel nous convie Hérard en dit long sur notre conception du pouvoir et de sa gestion par ceux qui sont sur le devant de la scène politique. Une initiative à saluer, car l’auteur ne disposait d’aucun document d’archives et de surcroît les principales protagonistes refusaient de collaborer.
Le statut de la Première dame en Haïti est plus qu’ambigu pour ne pas dire inexistant. Aucun document juridique encore moins protocolaire ne vient nous éclairer pourtant dans un pays ou être Première dame n’est pas insignifiant, ce statut entraînant un pouvoir à part entière. Sur ce point, l’auteur nous donne quelques matériaux pour comprendre le rôle d’une Première dame dans un pays comme le nôtre. Un travail ample et titanesque dans un pays où les archives retraçant les actes posés par des politiques dans l’exercice de leurs fonctions et leurs suites sont quasiment inexistants et ne font l’objet d’aucun archivage étatique systématique. De ce fait, il est difficile de brosser un portrait de chacune d’elle à partir des archives comme le font en France les spécialistes ou biographes des Premières dames. À défaut d’une telle infrastructure, le journaliste utilise sa propre stratégie en menant une enquête minutieuse dans l’entourage de chacune des Premières dames.
Force est de reconnaître que pareille stratégie comporte d’évidentes lacunes et imperfections. Comment reposer ses assertions sur les racontars venant parfois de personnes politiquement hostiles aux politiques publiques mises en œuvre par les maris de ces dames? Une telle situation met l’auteur-enquêteur dans une situation inconfortable où il doit se livrer constamment à des gymnastiques mentales et intellectuelles pour trier le bon grain de l’ivraie.
Cela nous amène à souligner certaines faiblesses de ce livre: très souvent en déambulant à travers les pages écrites par Jean-Robert Hérard, on fait face à des « rumeurs » qui émaillent la vie politique haïtienne, mais que l’auteur présente comme des faits avérés. C’est là que le bât blesse: ce déficit de rigueur scientifique affaiblit quelque peu cette œuvre. Bien que l’auteur lui-même s’en défende en jetant le blâme sur le manque de collaboration de ces bonnes dames et de leurs époux qui, comme elles, se sont recroquevillés dans les plis d’un silence auto-accusateur.
Bref, cette galerie de femmes de présidents haïtiens manquait dans notre historiographie de l’histoire immédiate. Même si, depuis quelque temps deux écrivains ne cessent d’explorer les soubresauts de notre riche histoire : Rony Gilot (de regrettée mémoire) et Fleurimond Kerns. Jean Robert Hérard est venu s’y ajouter et c’est une bonne chose. L’ancien ambassadeur au Venezuela a déposé dans les coffres-forts de l’histoire de notre pays un assez bon document. Comme l’atteste aussi la sortie récente de son histoire sur les Premiers ministres de la République d’Haïti de 1988 (date de la création de ce poste) à aujourd’hui.
Maguet Delva
(*) Jean-Robert Hérard est aussi l’auteur de Le temps des souvenirs : le mouvement démocratique en Haiti, 1971-1986. C3 Editions , 2018. Il prépare le deuxième tome de son ouvrage sur les Premiers ministres haïtiens.
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