La lexicographie créole à l’écoute des enseignements de la dictionnairique
Dictionnairique : « (…) étude des conditions d’élaboration des dictionnaires pris comme objets sociétaux et commerciaux régis par des contraintes éditoriales spécifiques. La dictionnairique est un domaine constitutif de la métalexicographie. » (Franck Neveu : « Dictionnaire des sciences du langage », Paris, Armand Colin, 2011) Lexicographie : « Le terme lexicographie a couramment deux acceptions. La confection des dictionnaires : choix des unités lexicales à traiter, méthode de leur description, techniques de présentation, en vue de la publication. L’étude des dictionnaires, comme discipline scientifique : définition des types d’ouvrages, analyse des méthodes, description du texte. En ce sens, elle est différenciée de la lexicologie, qui étudie le lexique comme partie du système de la langue, indépendamment de sa représentation dans les dictionnaires, ou qui s’attache à l’analyse de mots particuliers en langue et dans les textes. » (Alise Lehmann et Françoise Martin-Berthet : « Lexicographie, métalexicographie, dictionnairique / Sémantique, morphologie et lexicographie », (revue Lexicologie, Éditions Armand Colin, 2018)
La publication en France des mises à jour annuelles des dictionnaires généralistes de la langue, notamment Le Robert et Le Larousse, est un événement majeur qui donne lieu à un emballement médiatique comme à de multiples manifestations d’intérêt parmi les locuteurs qui, souvent, guettent l’apparition de mots nouveaux et celle de significations nouvelles pour des termes déjà répertoriés. Il est sans doute significatif que cela soit un trait culturel marquant de l’aire francophone puisque les aires germanophone, lusophone, hispanophone, anglophone, etc. n’ont pas enregistré au cours des ans pareil engouement pour la parution de nouvelles éditions des dictionnaires de la langue usuelle. En Francophonie donc, l’objet dictionnaire continue de fasciner même si les ventes globales de la version papier des principaux éditeurs ont connu une baisse constante en lien avec l’accès gratuit à la version Web de certains dictionnaires qui est de plus en plus privilégiée par les usagers. Lancé en 2009, le site gratuit du Larousse, financé par de la publicité, revendique 30 millions de pages vues chaque mois. L’édition 2024 du Petit Robert numérique comprend une nomenclature de 80 000 entrées, la transcription phonétique de tous les mots, les étymologies, des définitions précises et constamment mises à jour, 38 000 citations, 170 000 renvois analogiques, 200 000 exemples et 30 000 expressions, locutions et proverbes ainsi que la conjugaison de 7000 verbes. Outil de référence en salle de classe comme dans le grand public, le dictionnaire généraliste de la langue et ses différentes déclinaisons (dictionnaire scolaire, dictionnaire jeunesse, etc.) a une histoire aussi riche que le patrimoine linguistique dont il est l’expression.
Alors même que les ancêtres des dictionnaires généralistes ont été identifiés à une époque fort ancienne, il est souvent mentionné, pour l’aire francophone, que le premier véritable dictionnaire est le Dictionnaire français de Richelet (1680), suivi par celui de Furetière en 1690, et par la première édition du Dictionnaire de l'Académie française en 1694. Ces deux datations, 1680 et 1690, sont sujettes à controverse, tandis que ce n’est qu’au XIXe siècle qu’apparaît le dictionnaire encyclopédique moderne avec le Grand dictionnaire universel du lexicograple Pierre Larousse, qui fournit à la fois le sens et l’origine des mots et des notions d’histoire, de géographie et d’anatomie. Certains auteurs estiment que le regroupement de « gloses » --c’est-à-dire des remarques explicatives ajoutées brièvement en marge ou entre les lignes d’un texte unilingue--, sur le mode de « glossaires », constitue l’acte fondateur des dictionnaires, le plus célèbre recueil de « gloses » étant celui de Reichenau (VIIe siècle) qui rassemblait un peu plus d’un millier de mots difficiles d’une vulgate de la Bible. Le réputé lexicographe Jean Pruvost nous rappelle qu’« Avec la Renaissance et le goût des voyages formateurs au sein de l’Europe naissent des dictionnaires plurilingues, le plus célèbre d’entre eux restant sans aucun doute le Dictionnaire polyglotte de l’érudit italien Ambrogio Calepino (v. 1440-1510). (…) Au XVe siècle, la langue française est encore une langue fluente, elle reste très mouvante, même si les poètes de la Pléiade, Du Bellay en tête, s’emploient à la valoriser et à lui donner un statut littéraire indiscutable avec, notamment, la Défense et Illustration de la langue française publiée en 1549. (…) Paraissait à la même date, 1539, le tout premier dictionnaire où les mots français venaient en premier dans la nomenclature, avec leur traduction en latin, suivie parfois de quelques explications en français : le Dictionnaire françois-latin (« françoislatin » si l’on respecte l’orthographe initiale) de Robert Estienne » (Jean Pruvost : « Les dictionnaires de langue française : de la genèse à l’Internet, un outil pour tous », paru dans « Le français, une langue pour réussir », Presses universitaires de Rennes, 2014).
Il y a lieu de préciser que la définition du terme « lexicographie » est mieux connue aujourd’hui dans son usage courant, comme nous le rappelle l’auteure du fameux « Multidictionnaire de la langue française » (Éditions Québec-Amérique, 2021) : « L’objet de [la lexicographie] est donc le lexique, c’est-à-dire l’ensemble des mots, des locutions en ce qui a trait à leurs formes, à leurs significations et à la façon dont ils se combinent entre eux » (Marie-Éva de Villers : « Profession lexicographe » (Presses de l’Université de Montréal, 2006). Par contre, la signification de « dictionnairique » est moins bien connue dans l’usage courant, en particulier chez les locuteurs qui s’intéressent à la lexicographie haïtienne sur ses deux versants : la lexicographie créole-français et la lexicographie créole. Ainsi, le lexicographe Jean Pruvost (…) [expose que] « la dictionnairique représente au contraire tout ce qui est lié aux aspects concrets de la fabrication, de la présentation, pour un public donné, avec tous les impératifs commerciaux qui s’imposent pour plaire au public. […] La dictionnairique définit de son côté le fait d’élaborer un dictionnaire en tant que produit, offert à la vente, avec toutes les contraintes et les problématiques dont relève chaque réalisation, en tant qu’instrument de consultation, média culturel conçu à dessein pour un public déterminé d’acheteurs potentiels » (Jean Pruvost : « Quelques concepts lexicographiques opératoires à promouvoir au seuil du xxie siècle », ÉLA. Études de Linguistique appliquée, no 137/1, 2005). La dictionnairique se démarque de la lexicographie puisque « parmi les objectifs principaux de la dictionnairique, il y a (…) l’élaboration d’un dictionnaire en tant que produit offert à la vente. Le dictionnaire est donc « un produit technico-commercial dont le contenu est défini en fonction des moyens qui lui sont consentis pour une clientèle délimitée, dans le cadre d’une étude de marché précise » (…) Toutefois, les différences et la complémentarité entre la lexicographie et la dictionnairique demeurent opérationnelles car « (…) il n’y a pas de dictionnairique intéressante si elle ne repose pas sur une solide lexicographie, et le lexicographe est parfois plus efficace s’il a su tenir compte des contraintes dictionnairiques de temps et de place qui, d’une certaine manière, le cadrent et le poussent peut-être à davantage d’homogénéité dans la description d’un grand ensemble de mots » (Celeste Boccuzzi : « Dictionnairique et lexicographie au XXIe siècle / Est-ce une association qui aboutit au bon dictionnaire ? » paru dans « La révolution du dictionnaire » (XIXe-XXIe siècles), collectif sous la direction de Giovanni Dotoli et Celeste Boccuzzi, Éditions Hermann, 2014). « La dictionnairique –un mot que Charles Nodier a déjà utilisé au XIXe siècle, mais qui était tombé dans l’oubli jusqu’à ce que B. Quemada ne l’exhume– définit de son côté le fait d’élaborer un dictionnaire en tant que produit, offert à la vente, avec toutes les contraintes et les problématiques dont relève chaque réalisation, en tant qu’instrument de consultation, média culturel conçu à dessein pour un public déterminé d’acheteurs potentiels. (…) Seul un dictionnaire, au XXIe siècle, donne une définition complète du nom et de l’adjectif « dictionnairique ». Il s’agit du Nouveau Littré 2005, avec un article comportant une citation de Bernard Quemada : « La notion de dictionnairique circonscrit le domaine qui a pour objet et pour finalité le genre dictionnaire et inclut toutes les problématiques dont relève, en tant que partie, chaque réalisation particulière » (Jean Pruvost : « Quelques concepts lexicographiques opératoires à promouvoir au seuil du XXIe siècle », ÉLA. Études de Linguistique appliquée, no 137/1, 2005.)
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