L’état des lieux de la didactique du créole dans l’École haïtienne, une synthèse (1979 – 2022)
Dans une étude d’une grande amplitude analytique, « La didactique du créole en Haïti : difficultés et axes d’intervention », le linguiste haïtien Wilner Dorlus dresse un état des lieux similaire pour l’essentiel aux observations de terrain formulées quelques années plus tard par d’autres linguistes, notamment Renauld Govain (2013, 2014, 2021), Fortenel Thélusma (2018, 2021), Guerlande Bien-Aimé (2021), Bartholy Pierre Louis (2015), ainsi que Benjamin Hebblethwaite et Michael Weber (2012). L’étude de Wilner Dorlus a été élaborée en vue de sa participation aux Journées d'études sur la graphie et la didactique du créole organisées en 2008 par le CRILLASH (Centre de recherches interdisciplinaires en lettres, langues, arts et sciences humaines) de l’Université des Antilles en Martinique, et elle a été reproduite en 2020, avec l’aimable autorisation de l’auteur, sur le site www.berrouet-oriol.com. Professeur de communication créole au Lycée Anténor Firmin et enseignant-chercheur à l’Université d’État d’Haïti, Wilner Dorlus examine avec pertinence (1) « le contexte dans lequel a émergé [le créole] comme discipline dans l’enseignement haïtien » ; (2) « la façon dont l’enseignement de la discipline en question est défini par le curriculum de l’École fondamentale » ; (3) « le discours didactique à travers lequel passe cet enseignement, sans négliger l’imbroglio terminologique que reflète (…) « le champ conceptuel de la grammaire du créole en Haïti », alimenté par tous ceux-là qui, pour une raison ou pour une autre, s’estiment bien placés pour marquer de leur empreinte le domaine de la réflexion sur le créole ».
Quatorze ans après l’élaboration de cette étude, les observations de terrain et l’analyse de Wilner Dorlus sont d’une brûlante actualité : l’enseignement du créole comme discipline et l’enseignement en langue maternelle créole se caractérisent encore par des carences conceptuelles et opérationnelles et, surtout, par d’importantes lacunes sur le plan didactique. Il faut en prendre toute la mesure et bien situer les nombreux défis qu’Haïti doit relever 43 ans après le lancement de la réforme Bernard de 1987, dont se réclame encore confusément l’État haïtien, et 35 ans après la co-officialisation du créole et du français dans la Constitution de 1987. Dans les domaines de la didactique générale et de la didactique du créole, ces défis sont nombreux et complexes, allant du contenu linguistique et didactique des apprentissages scolaires à l’élaboration de matériel didactique et lexicographique de qualité en langue créole. Ces défis sont régulièrement voilés sinon obscurcis, d’une année à l’autre, par l’avalanche des « plans », des « circulaires » et des « directives » du ministère de l’Éducation nationale. De surcroît, le discours pré-scientifique et aveuglement fanatisé des Ayatollahs du créole --incapables d’élaborer une didactique modélisée du créole--, génère un écran de confusion dans le domaine de la didactique du créole. Le remarquable diagnostic de Wilner Dorlus doit également s’apprécier à l’aune d’un constat avéré dans la documentation courante : l’État haïtien ne finance et n’administre qu’environ 20% des écoles du pays ; 80% des écoles, en Haïti, sont financées et administrées par le secteur privé national et international. Cela signifie que l’État haïtien n’a ni le pouvoir d’imposer un modèle de didactique du créole dans la totalité des écoles du pays ni celui d’en contrôler la mise en œuvre à l’échelle nationale. Cela signifie également que l’État haïtien, très peu informé du profil académique de l’ensemble des enseignants du créole, n’est toujours pas en mesure d’intervenir sur le plan de la qualification de ces enseignants. Or les études les mieux documentées ont depuis de nombreuses années démontré que la sous-qualification des enseignants est l’une des plus grandes lacunes de l’École haïtienne. Ainsi, Bernard Hadjadj, spécialiste de l’éducation et ancien représentant-résident de l’UNESCO en Haïti, expose qu’« En 2000, 53% des enseignants du secteur public et 92% des enseignants du secteur privé étaient non qualifiés » (voir l’étude « Education for All in Haiti over the last 20 years : assessment and perspectives », Education for All in the Caribbean, Assessment 2000 monograph series, Kingston, Jamaica : Office of the UNESCO Representative in the Caribbean).
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