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La Montagne ensorcelée, entre roman ethnologique et récit environnemental

La Montagne ensorcelée, entre roman ethnologique et récit environnemental

Jacques Roumain est beaucoup plus connu pour son chef-d’œuvre Gouverneurs de la rosée (1944) tandis que La montagne ensorcelée (1931) est éclipsée et reprochée de sa conception pessimiste de la vie paysanne. Peut-on comprendre Gouverneurs de la rosée sans saisir le sens de La Montagne ensorcelée qui est avant tout le début d’un genre, le roman paysan ? La réussite de ce gendre créé par Roumain se fait sentir dans Gouverneurs mais les premiers pas ont été assurés dans les années 1930, période de son devenir marxiste. L’avènement du genre « roman paysan » répond à une nécessite de maturation idéologique axée sur une relecture critique des œuvres de Marx et des marxismes. Roumain engendre cette forme de récit paysan afin de bien cerner les modes de vie de ce groupe social qui se prolétarise progressivement au contact violent du mode de production capitaliste. Il est nécessaire de comprendre cet intérêt narratif pour le paysan comme la quête d’une nouvelle approche des œuvres de Marx au regard du contexte haïtien. Dans le cadre de cette étude, j’interroge la pertinence du genre roman paysan, notamment La Montagne ensorcelée, dans l’articulation conceptuel et idéologique du marxisme de Roumain. Ce genre esquisse une description intelligente de l’écosystème haïtien au regard de la culture populaire. Comment Roumain arrive-t-il à intégrer dans son marxisme les questions ethnologique et environnementale ? Nous défendrons la thèse suivante : au prisme d’une forme littéraire, ces deux thématiques (ethnologique et environnementale) jouent un rôle épistémique majeur dans la reformulation haïtienne du « marxisme occidentale ».

Le roman paysan émerge au moment du développement du roman prolétaire. Entre 1930 et 1935, le récit romanesque haïtien affiche un intérêt particulier pour les masses laborieuses largement représentées par les paysans et les ouvriers. Le secteur rural devient le nœud de compréhension des structures sociales haïtiennes fondées sur le travail des paysans. L’idée d’ouvrier agricole exprime la prédominance du secteur rural pendant la première moitié du XXe siècle. La publication en 1931 de La Montagne accompagne d’une renaissance du roman haïtien. De 1859, date de publication du premier roman haïtien Stella a 1925, vingt-huit romans ont été publiés[1]. Tandis que de 1931 à 1978, on dénombre près de cent avec un record de vingt-trois romans paysans. Ce type de roman a été bien accueilli par la littérature haïtienne au point de constituer un cadre d’étude pour les sociologues. La description proposée par ce genre permet d’approfondir les savoirs sur ce groupe social et de connaître l’environnement haïtien, notamment les mornes et les catastrophes naturels. Maurice Casseus, auteur du premier roman ouvrier Viejo, exprime l’articulation de ces genres en élaborant aussi un roman paysan, Mambo. Les genres –roman paysan et roman ouvrier- constituent une vraie transition narrative exigée par le durcissement idéologique des positions politiques de Roumain contre l’impérialisme américain.

Le roman paysan reste une lutte contre les exactions de l’Occupation américaine. Il décrit l’appauvrissement des paysans causé par leur expropriation systématique. La Montagne s’identifie au mouvement indigéniste dont il est l’un des premiers récits indigéniste. Ce roman évoque des thématiques relatives aux contes et aux superstitions qui l’inscrivent dans une recherche de la singularité des cultures populaires haïtiennes. L’objectif principal de ce roman est le traitement de ce qui constitue le caractère essentiel du peuple haïtien. Je pense qu’il y a de quoi à creuser entre cette quête d’origine et ce devenir marxiste. Dans le cas haïtien, le marxisme se pose des questions anthropologiques exigées par l’histoire esclavagiste de ce pays.

La publication de La Montagne joue un rôle important dans le devenir communiste de Roumain. Il lui a permis d’afficher ses positions de gauche en signalant les limites des luttes organisées en Haïti. La Montagne a attiré l’attention du journaliste de gauche Tristan Remy qui avait accepté de publier ce roman en France aux éditions Valois. La réponse de Roumain à Tristan Remy débute avec cette phrase : « Je suis communiste ». Il s’agit d’expliquer à Remy qui voit dans La Montagne un engagement de gauche les conditions extrêmement difficiles de la politique en Haïti. Remy voulait aussi avoir quelques éléments biographiques sur l’auteur de cet œuvre qui lui a idéologiquement attiré l’attention. Roumain inscrit ses publications dans une lutte constante contre les élites haïtiennes. Plus loin, il écrit : « J’estime que notre littérature doit être nègre et largement prolétarienne. Je travaille également au rapprochement des écrivains nègres de tous les pays. »[2] Il signale à Remy que le prolétariat paysan existe objectivement car il est visiblement exploité. Le brouillon de cette lettre lui aura valu de multiples interventions de la Police et plusieurs incarcérations. L’intention de cette lettre est de signaler le projet communiste ancré dans le roman paysan La Montagne qui pose de véritables ethnologiques. La Montagne cristallise ce croisement entre l’engagement marxiste de Roumain et ses attitudes envers l’anthropologie, notamment ses intérêts pour la culture.

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Ancitho Germain

Ça fait du bien à l'esprit. Le travail est admirable et ça donne une avance à ceux qui voudront effectuer un travail de ce genre sur l'œuvre. Merci

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