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À l’Ouest du paradis : écrire pour sortir de l’enfermement

À l’Ouest du paradis : écrire pour sortir de l’enfermement

« Cher journal,

Je suis trop émue d’écrire sur tes pages toutes vierges. Vierge comme moi. »

C’est par cette confidence, à la fois candide, malicieuse et troublante, que Jémima-Anne Dieudonné ouvre À l’Ouest du paradis. Présenté sous la forme d’un journal intime, le récit suit, jour après jour, la vie d’une femme de 36 ans, du 1er au 31 janvier. Au fil de ces entrées datées, la narratrice confie ses souvenirs, ses frustrations, ses désirs et ses questionnements, dans une maison où la foi, l’autorité familiale et les interdits occupent une place centrale. Le lecteur découvre ainsi, au fil d’un seul mois, une existence longtemps tenue dans le silence et une femme qui commence à mettre des mots sur ce qu’elle vit.

À trente-six ans, la narratrice se sait regardée comme une « vieille fille », célibataire et sans enfant. Elle vit sous le toit de son père, pasteur, entourée de ses frères, de ses belles-sœurs et d’un oncle. Son quotidien est tracé entre le travail et l’église ; même le choix d’un éventuel époux ne lui appartient pas entièrement, puisqu’il doit être révélé par Dieu à son père. Derrière la femme qui écrit se dessine ainsi une existence où l’âge adulte n’a pas encore signifié l’émancipation, et où les décisions les plus intimes restent soumises au regard familial et religieux.

Le journal devient alors l’espace où cette femme peut enfin reprendre possession de sa propre voix. Ce qu’elle ne peut pas dire à table, à l’église ou devant son père, elle le confie aux pages : sa solitude, ses frustrations, ses souvenirs, mais aussi ses désirs. Dès les premières journées de janvier, elle laisse apparaître une autre femme, beaucoup moins docile que celle que sa famille croit connaître. Elle regarde son voisin autrement, éprouve le besoin d’aimer, de toucher, de vivre une intimité qui lui a toujours été présentée comme dangereuse ou interdite.

« Avec des parents trop stricts, on finit par devenir des mythomanes », écrit-elle après avoir menti à sa famille pour aller à un concert. La phrase, presque lancée avec légèreté, dit pourtant beaucoup de la vie qu’elle mène. Dans cette maison où les sorties sont surveillées, où les fréquentations sont scrutées et où même l’avenir amoureux doit passer par l’autorité du père, le mensonge devient peu à peu un espace de respiration. À travers son journal, la narratrice commence ainsi à récupérer ce que son quotidien lui refuse : le droit de désirer, de choisir, de se tromper et, surtout, de parler sans être immédiatement jugée.

Le désir entre alors dans le récit avec la délicatesse et la confusion propres aux choses longtemps retenues. « Je ne suis plus la gentille fille », écrit-elle. La phrase paraît simple, presque anodine. Elle porte pourtant une mue profonde. La narratrice découvre peu à peu qu’elle possède un corps, des envies, des curiosités qui ne disparaissent pas parce qu’on les tait. Un soir, un rêve lui fait franchir une frontière qu’elle n’avait jamais osé franchir éveillée. Au matin, elle cherche à comprendre ce qui lui est arrivé. « Je suis devenue une femme dans un rêve », confie-t-elle. Dans ce passage, la narratrice cherche à raconter  la découverte tardive d’une intimité dont elle a été tenue à distance, comme si son propre corps avait longtemps appartenu aux règles des autres.

Cette intimité se heurte bientôt à une autre réalité : celle d’une femme qui a appris à vivre sous surveillance. Elle se souvient d’un amour perdu, d’un fiancé que la famille n’avait pas accepté, et comprend que cette histoire aurait peut-être pu prendre une autre direction si elle avait su, à l’époque, dire non. Mais dans son univers, le « non » semble être un privilège réservé aux hommes. Être fille de pasteur signifie devoir montrer l’exemple, s’habiller selon les convenances, participer aux activités de l’église, se tenir à distance de ce qui pourrait être considéré comme une mauvaise influence. Elle écrit alors : « fille de pasteur n’a pas de droits, elle n’a que des devoirs ». Derrière cette formule se trouve l’une des blessures les plus constantes du récit qui est celle d’une femme à qui l’on demande d’être exemplaire avant même de lui permettre d’être elle-même.

Le travail devient, dans cette vie étroitement surveillée, une petite fenêtre ouverte sur le dehors. Au bureau, elle respire autrement. Elle peut gagner son argent, rencontrer d’autres personnes, lire, parler, exister sans que chaque geste soit immédiatement rapporté à la famille. Mais là encore, l’émancipation reste fragile. Son père exige son salaire et considère certains livres comme dangereux pour son équilibre spirituel. Alors elle cache ses lectures sous son matelas. Et, au travail, son directeur trouve même une manière de la protéger : deux fiches de paie sont établies, l’une destinée au père, l’autre correspondant à ce qu’elle gagne réellement. Ce détail, à la fois discret et révélateur, dit beaucoup de la relation de pouvoir qui s’est installée dans la maison, pour conserver une part de sa vie où il faut parfois apprendre à la dissimuler.

La mère occupe, dans cette mémoire familiale, une place presque lumineuse. Après sa disparition, son absence devient une présence silencieuse dans les pages du journal. « Tu étais mon oasis dans ce désert qu’est cette famille », lui écrit l’auteure. La métaphore est belle parce qu’elle ne cherche pas à expliquer la mère, mais elle dit simplement ce qu’elle représentait. Une respiration. Un refuge. Quelqu’un devant qui la fille pouvait encore espérer être comprise. À mesure que le journal avance, les souvenirs de cette mère permettent aussi de mesurer ce qui s’est perdu. On voit une femme qui avait essayé de défendre sa fille, qui avait résisté à certaines décisions du père, avant de se retrouver elle-même prise dans les rapports de force de la famille.

À travers ces souvenirs, le livre dépasse peu à peu l’histoire d’une seule femme. Ce qui se dessine est un système familial dans lequel la religion, l’argent, le genre et l’autorité se répondent. Les femmes de la maison travaillent peu ou pas, dépendent économiquement des hommes et voient leurs choix personnels soumis à une conception très stricte de leur rôle. La narratrice observe aussi ses belles-sœurs, ses nièces, ses frères, et comprend que ce qu’elle vit n’est pas seulement son histoire. « Je suis sous emprise, mais je commence à en prendre conscience », écrit-elle en substance lorsqu’elle regarde sa famille se fissurer. Cette prise de conscience constitue peut-être le véritable mouvement du livre : avant de partir, il faut d’abord parvenir à nommer ce qui nous retient.

Dans cette arène, le journal devient alors plus qu’un cahier intime. Il devient un lieu de pensée. À son âge,  la jeune femme revient sur une adolescence où elle rêvait déjà d’écrire, mais où son père avait empêché certains choix qui auraient pu l’éloigner de la maison. Elle mesure aussi la différence entre ses frères, à qui davantage de liberté semblait accordée, et elle-même. « À 36 ans, tèt mwen ret nan menm », déclare -t-elle, dans cette langue mêlée qui traverse naturellement le récit. Le français et le créole font bon ménage comme se rencontrent la femme qu’elle montre aux autres et celle qu’elle ose enfin révéler sur le papier.

Puis vient le dernier jour de janvier. La confidence change de nature. La narratrice croit être enceinte. Elle cherche une explication à ce qui lui arrive, entre ce qu’elle sait, ce qu’elle ignore et ce que sa croyance lui permet encore d’imaginer. Le récit atteint alors son point le plus troublant, sans apporter au lecteur le confort d’une réponse immédiate. Et le titre prend toute sa force dans la dernière phrase : « notre famille est à l’ouest… à l’ouest du paradis et peut-être qu’à l’ouest du paradis c’est l’enfer ». Le paradis annoncé par la religion, celui que la famille prétend incarner, se renverse ainsi dans le regard de celle qui y vit. L’enfer n’est peut-être pas ailleurs. Il peut prendre les traits d’un foyer, d’une doctrine, d’une affection qui devient contrôle.

À L’Ouest du paradis est une nouvelle courte, mais elle laisse derrière elle une matière beaucoup plus vaste que ses quelques pages. Jémima-Anne Dieudonné y fait entendre une voix féminine prise entre foi et doute, affection et emprise, désir et interdiction. Le choix du journal intime donne au récit une proximité particulière : le lecteur ne reçoit pas une thèse sur la domination familiale ou religieuse ; il entre dans une conscience qui se cherche, hésite, se contredit parfois et finit par regarder autrement ce qu’elle croyait devoir accepter.

Le livre est publié en 2026 par Hafrique Éditions, une jeune maison qui s’inscrit dans le mouvement de Hafrique Littéraire et qui entend faire circuler des écritures haïtiennes, caribéennes, africaines et créolophones. Le choix de ce texte de Jémima-Anne Dieudonné n’est certainement pas anodin, puisqu’il donne à lire une voix de femme, intime et sans détour, qui interroge la famille, la foi, le corps et la liberté. Avec ce livre, Hafrique Éditions ajoute une nouvelle voix à son catalogue et invite le lecteur à entrer, à son tour, dans ce journal où une femme cherche enfin les mots pour se raconter.

 

Wilsonley SIMON

simonwilsonley35@gmail.com

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