Le carnet et l'histoire
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Portrait croisé de Victor Benoît, dit Mèt Ben
Fin mai, au Collège Jean Price-Mars. La classe de seconde est silencieuse, circonspecte. Mèt Ben entre, cahier en main, non pas celui de l'histoire qu'il enseigne, mais celui de l'économat, dont il a la charge. Il cite des noms. À chacun le même verdict : passer à la direction régler l'écolage, ou rentrer chez soi, et que les parents viennent eux-mêmes récupérer le carnet scolaire, retenu jusqu'à paiement.
Aucun bruit dans la salle. Et puis, voyant la flopée d'élèves se lever et partir, Mèt Ben tourne son regard, et l'on aperçoit des perles de larmes à ses yeux. Il sort vite de la classe. Je faisais partie de la liste. En me dirigeant vers la direction, je passe par la porte de derrière, et j'entends sa voix, brisée par les sanglots, dire à quelqu'un, resté assis : moi, je n'ai pas fait d'école pour renvoyer des élèves pour l'argent.
Je n'ai jamais oublié cette scène. Elle ne dit rien, en apparence, du grand historien des batailles électorales. Elle dit un homme pris, comme tant d'autres en Haïti, dans l'obligation d'exécuter une contrainte qu'il n'a jamais faite sienne, et qui, ce jour-là, n'a pas su, ou pas voulu, cacher combien elle le déchirait. Ce n'est pas la froideur de l'économat que j'ai gardée de cette scène, c'est ses larmes. Et pourtant, avec le recul, je crois qu'elle dit tout, ou presque, de ce que ses deux tomes de Batailles électorales et crises politiques en Haïti cherchent à comprendre : comment un peuple, une classe dirigeante, un pays tout entier peuvent rester, génération après génération, le carnet retenu, l'accès à leur propre destin suspendu à des comptes que d'autres, souvent, n'ont jamais eu à pleurer.
L'homme avant l'œuvre
Il faut le dire d'emblée : Victor Benoît n'écrit pas depuis un bureau d'historien de cabinet. Il écrit depuis plus de cinquante ans de salle de classe, depuis la fondation du Collège Jean Price-Mars en 1972, depuis un engagement social-démocrate qui ne s'est jamais payé le luxe de la distance. Ancien ministre de l'Éducation nationale, puis des Affaires sociales, il a aussi su démissionner, en 2015, aux côtés de deux consœurs, contre une attitude qu'il jugeait indigne de la fonction. On ne mesure pas assez, je crois, ce que cette double vie, celle de l'acteur et celle, tardive, de l'écrivain de l'histoire, donne et retire à l'œuvre.
Elle donne d'abord une autorité rare : Mèt Ben ne rapporte pas les batailles électorales haïtiennes, il en a arpenté une partie, il en connaît le grain, les visages, les silences de couloir que les archives ne consignent jamais. Elle impose aussi, en contrepartie, une question que toute critique honnête doit poser : quand l'ancien acteur politique devient chroniqueur de son propre théâtre, où passe la ligne entre le témoin et le juge, entre l'historien et la partie ?
Une thèse, et ses limites
Les deux tomes, 210 pages pour le premier (1807-1957), 334 pour le second (1957-2011), avancent une thèse claire et documentée : la mauvaise gouvernance comme fil rouge des crises haïtiennes, de l'indépendance à l'aube du XXIe siècle. C'est une thèse qui a sa force ; elle permet de relier deux siècles de gladiateurs politiques, comme l'écrit lui-même Mèt Ben, dans une arène où l'emporte le plus cynique.
Mais la mauvaise gouvernance, à elle seule, décrit un symptôme plus qu'une cause. On gouverne mal, encore faudrait-il demander : mal par rapport à quel projet ? La vraie question, à mon sens, est en amont, celle d'un manque de vision plus profond, d'une incapacité chronique de nos élites à porter un dessein pour le pays qui dépasse la conquête ou la conservation du pouvoir. La mauvaise gouvernance serait alors moins la cause première que la conséquence logique de cette absence de vision : on administre mal ce qu'on n'a jamais su, collectivement, se représenter.
Et ce manque de vision lui-même n'est pas un mystère suspendu dans le vide. Il a une généalogie. Les élites haïtiennes sont un produit du colonialisme et de son format postcolonial, une classe façonnée pour occuper la position du maître sans jamais avoir eu à penser le pays depuis le bas, depuis le peuple. Rien n'en témoigne mieux que le sort réservé, deux siècles durant, à la langue créole : langue de tous, langue de la majorité, et pourtant toujours repoussée aux marges du pouvoir, de l'administration, du droit. Une élite qui gouverne en français un pays qui vit et pense en créole n'a jamais véritablement rompu avec le rapport colonial ; elle en a hérité la distance, le surplomb, l'incapacité à se dire soi-même dans la langue de ceux qu'elle prétend représenter.
Trois strates, donc, pour lire l'œuvre de Mèt Ben au-delà de sa thèse explicite : la mauvaise gouvernance comme symptôme documenté avec une minutie remarquable ; le manque de vision comme cause plus profonde, que le livre effleure sans toujours la nommer ; et le format postcolonial des élites, dont la question linguistique est peut-être le symptôme le plus révélateur, comme explication structurelle que l'ouvrage, pris tout entier dans le récit des batailles, n'a pas pour vocation première d'interroger, mais que le lecteur critique ne peut manquer de poser en le refermant.
Ce que l'homme apprend à l'œuvre, et l'œuvre à l'homme
Je reviens au carnet de l'économat, et à ces larmes. Moi, je n'ai pas fait d'école pour renvoyer des élèves pour l'argent. Cette phrase, je crois, en dit plus long sur l'auteur des Batailles électorales que n'importe quelle biographie officielle. Elle montre un homme qui, placé malgré lui dans la position de l'exécutant, celui qui doit faire respecter une règle qu'il n'a pas écrite, dans un système qu'il n'a pas choisi, refuse d'en épouser la logique en silence. Il obéit, ce jour-là, mais il pleure en obéissant. C'est peut-être la définition la plus juste qu'on puisse donner de l'intellectuel organique tel que le pensait Gramsci, et tel que je le reconnais chez Césaire ou chez Depestre : non pas celui qui reste étranger aux contraintes du réel, mais celui qui les traverse sans jamais s'y résigner intérieurement.
C'est peut-être là, finalement, le nœud du portrait croisé, et le contrepoint exact de la thèse qu'il faut adresser à son œuvre. Car si les élites haïtiennes ont failli, génération après génération, par manque de vision, incapables de se déprendre d'un format hérité du colonialisme, jusque dans leur rapport à la langue du peuple, Mèt Ben, lui, dans cette salle de classe, incarne l'exact inverse : un homme qui n'a jamais confondu la fonction qu'on lui impose avec la vocation qui l'habite. Ses larmes, ce jour-là, disaient déjà ce que ses deux tomes documenteront plus tard avec la rigueur de l'historien : que gouverner sans vision, c'est toujours, tôt ou tard, renvoyer quelqu'un pour l'argent, et que la vraie mesure d'un homme, ou d'une élite, se lit dans ce qu'il ressent au moment de le faire.
Jean Jr. Lhérisson, UCCLE, 14 septembre 2026
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