Éduquer pendant la crise : vers une refondation de l'école haïtienne
Le système éducatif haïtien a toujours été à l'épreuve des soubresauts politiques des quarante dernières années, tantôt victime de l'instabilité chronique, tantôt rattrapé par ses contradictions internes. À cela s'ajoute la longue liste des réformes inadaptées, ou des réformettes montées de toutes pièces en s'alignant sur les visions édictées par les institutions internationales pourvoyeuses de fonds, dont la Banque Mondiale et la Banque Interaméricaine de Développement, ainsi que le manque de financement et d'une politique publique de l'éducation absente ou sans ambition nationale. Toute cette mosaïque de mauvaises issues cristallise l'incompétence et un besoin d'interroger le système éducatif à la lumière des crises socio-politiques, et de trouver les solutions les plus aptes à fonder l'école haïtienne sur les fondamentaux répondant à la thématique « faire pays » et à assurer le renouvellement des futurs citoyens des prochaines générations.
Éduquer pendant la crise exige une connexion de la crise avec les réalités des parties prenantes qui subissent la crise directement, en revisitant des curricula, en intégrant les thématiques qui forcent la réflexion sur l'environnement social dans lequel les administrateurs scolaires, les professeurs, les parents, les élèves et les syndicats évoluent. Cette approche de l'immédiateté pédagogique répond à un besoin de faire entrer les problématiques de « gangstérisation » des quartiers populaires, de rétablir les rapports avec les actants dans les milieux difficiles d'accès, et de sensibiliser non pas sur l'importance de l'espace mais sur les moments d'attente que l'espace crée, la sûreté qu'il engendre, la multifonctionnalité qu'il sert. La reconquête des espaces des écoles est une étape cruciale dans l'échange authentique avec les communautés ; cela devrait être porté et animé par des éducateurs, professeurs et des leaders capables d'inspirer la confiance et de faire montre d'une pédagogie de sursis et de promesse, c'est-à-dire prendre le temps de faire réfléchir pour s'approprier, le temps de décélérer pour se connecter, et on remet en chantier et on se confronte à la réalité donc au concret. Ce dispositif peut être expérimenté dans le quartier de La Saline où il existe un lycée dont les jeunes armés sont pour la plupart des ressortissants. Les administrateurs scolaires de cet établissement peuvent être mis à contribution et faciliter le montage des modules de discussions en fonction de leurs vécus et de leur connaissance de chaque individu (anciens étudiants, étudiants, influenceurs de la communauté et/ou notables) ; ils verront leur participation crédibiliser dans le processus de la construction vers des ouvertures de l'apprendre ensemble pour aider à libérer les énergies individuelles et personnelles.
Ce processus inaugure une verticalité à la Marcel Mauss, l'un des pères de l'anthropologie, qui explique la prise en charge du fait social total, étant entendu que cette démarche est à la fois holistique et tente de connecter l'institution en charge de l'éducation nationale à sa mission première, qui est celle de faire du collectif et du vivre ensemble. Il est à noter que ce processus expérimental n'est pas « étapiste » ; il s'inscrit dans la dynamique de la pédagogie du concret, il se fait et se défait dans le contact et l'intéressement de chacun, dans la prise en compte du point de vue de l'autre. Le besoin de l'autre est essentiel pour légitimer l'outil de la parole libre qui est la
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