En Haïti, le terme « recyclage » ne désigne plus seulement la récupération et la transformation des déchets: il s’applique également à la vie politique. D’anciens ministres, Premiers ministres, parlementaires, magistrats, conseillers présidentiels et chefs d’État réapparaissent régulièrement sur la scène publique, comme si leurs mauvaises décisions passées, leurs échecs et leurs responsabilités avaient été effacés. Après avoir occupé des fonctions importantes, changé d’alliances et soutenu différents régimes, plusieurs de ces responsables souhaitent aujourd’hui se présenter comme des figures d’expérience, des patriotes ou des artisans du renouveau.
Pourtant, certains ont été associés à la corruption, au détournement des ressources publiques, à l’affaiblissement des institutions et à la persistance de l’impunité. D’autres sont soupçonnés d’avoir entretenu des relations avec des acteurs ou des réseaux ayant contribué à l’ascension des groupes armés. Dans un pays marqué par la violence, l’insécurité et le contrôle de vastes territoires par ces groupes, il serait irresponsable de confier à nouveau le pouvoir à ceux qui ont déjà eu l’occasion d’agir sans produire de résultats durables.
On ne change pas une équipe qui gagne, avions-nous appris des chroniqueurs sportifs. Mais une équipe qui accumule des défaites doit être profondément renouvelée. Cette logique devrait guider la politique haïtienne. Le changement véritable ne consiste pas à repeindre les anciennes pratiques ni à présenter les mêmes acteurs sous de nouveaux slogans. Il suppose une rupture fondée sur la compétence, la probité, la transparence et la responsabilité.
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Pierre Raymond
Le recyclage politique haïtien : un diagnostic qu'il fallait poser Le Professeur Esau Jean-Baptiste signe ici un texte d'une rare lucidité. En déplaçant le vocabulaire du recyclage, celui des déchets vers la sphère politique, il révèle une vérité que beaucoup préfèrent taire : en Haïti, l'échec ne disqualifie plus personne. Il se retraite, se rebaptise, et revient. Sa force intellectuelle tient à un double mouvement, rare dans le débat public haïtien. D'abord, il dénonce le retour cyclique des mêmes élites discréditées, drapées dans une fausse expérience. Mais il refuse ensuite la facilité du contraire : il met en garde contre les nouveaux visages qui, sous couvert de rupture, ne font que moderniser les vieilles pratiques clientélistes. Ce n'est pas un texte de nostalgie ni un texte de naïveté réformiste, c'est un texte de vigilance. L'appel à la diaspora est particulièrement juste. Trop souvent courtisée pour ses transferts financiers et ignorée dans ses aspirations politiques, elle mérite mieux qu'une tournée électorale déguisée en retrouvailles. Le rappel du 20 avril 1990, cette mobilisation historique contre la stigmatisation du sang haïtien, ancre le propos dans une mémoire de dignité collective, et non de simple utilité économique. En citant l'ambassadeur Curran sur l'irréversibilité de l'histoire, le Professeur Jean-Baptiste pose une exigence morale : le temps ne blanchit pas les crimes. C'est un principe simple, mais dont l'oubli a coûté cher au pays. Ce texte mérite d'être lu comme ce qu'il est : non pas un plaidoyer partisan, mais un exercice de discernement civique, une invitation à juger les candidats par leurs actes et non par leurs slogans, qu'ils soient anciens ou nouveaux.