État moderne, extériorisations, dominations et exploitations : aux bornes de l’invention des altérités coloniales
Dans l’introduction aux « Politiques de l’insécurité », Géraldo Saint-Armand a marqué une pause pour reconstituer ou faire état de ce qu’il a déjà entrepris comme parcours dans son projet de rendre intelligible l’expérience historique, politique, économique et culturelle de la société haïtienne. Selon Saint-Armand, la société haïtienne, comprise comme une « société des notables », est frappée par la « tyrannie de l’insouciance », laquelle tyrannie devient un cadre théorique majeur pour saisir la temporalité des « élites » qui ont accès au pouvoir ou au destin de la communauté politique haïtienne.
Evidemment parler d’insouciance c’est à la fois se référer à une pensée du « souci de soi[1] » qui mobilise une solidarité indéniable entre temps et intériorité, à la question du bien-vivre et de la pensée. L’espace de cette préface ne me permet pas de montrer cette solidarité, mais il est clair que la préoccupation principale de Saint-Armand se présente clairement dans cette perspective. Alors, il est important de remarquer que cette préoccupation sociologique, anthropologique et philosophique constitue en arrière-fond un apport original aux sciences sociales haïtiennes[2] qui se sont perdues souvent dans des formes de structuration des manières socio-économiques et politiques saisies par les luttes des classes ou la confrontation des groupes sans se préoccuper des expériences vécues ou de la « vie quotidienne » (Begout 2005; Schutz 1987). Un tel angle de vue ne pourrait que conduire à la prise en charge des quotidiennetés des individus ou des citoyens et mener au constat que la « Tyrannie de l’insouciance » n’est que le noyau du dispositif politique qui produit des formes de fragilisation des vies, des temps et des espaces. Le présent ouvrage concerne à juste titre les formes de fragilisation des « espaces[3] » menées par les « politiques de l’insécurité ». Vu que l’auteur s’est lui-même attelé à la restitution de sa pensée se déployant – ce qui est un travail témoignant d’un grand souci de cohérence et d’attention à soi, à son propre effort de produire du sens – je me propose plutôt de produire une lecture plus libre qui vise à schématiser ce qui est présenté par lui avec des détails sociologiques et anthropologiques touffus. Pour faciliter une entrée au lecteur, je présente l’ouvrage à partir de cet angle : l’État moderne s’est constitué par l’invention de zones où il déploie sans conséquences juridiques et éthiques ses violences. C’est là l’un des aspects de la politique ou de l’économie de la colonisation par le vice, les politiques de l’ingérence, de l’insouciance. De ce constat, il faut tirer cette conséquence immédiate : la modernité, politique ou philosophique ou économique, s’est constitué au moyen d’un « partage des eaux », le partage en monde européen et en colonie, d’où est tirée la société haïtienne pour le profit et le bonheur des « élites » européennes.
Le philosophe Jean Waddimir Gustinvil avait présenté cette division, à partir de sa lecture de Hannah Arendt, en « monde » et « désert », qu’il n’a pas toutefois installé dans son ambiance historique et anthropologique européenne qui aurait rendu compréhensible cette division. La modernité se constitue de « monde » (l’Europe) et « déserts » (les colonies) ; telle est l’idée centrale à laquelle il faudrait ajouter que cette modernité arpente le monde à partir du manichéisme chrétien qui fait qu’il y a « eux » et les « autres », eux se plaçaient du côté de la civilisation et du salut et les autres du côté de la barbarie et de la « chute ». Par ailleurs, ce qui n’est pas clairement dit par Saint-Armand et qu’il est important d’expliciter afin de mieux comprendre l’imaginaire qui rend possibles ces politiques de production de « lieux » ou d’extériorité est que l’État haïtien, entravé dans l’imaginaire de la philosophie de l’histoire, de l’anthropologie coloniale, a reproduit le schème du discours colonial en reconstituant la territorialité haïtienne en celle d’ « oasis » et de « désert », en celle de havre de paix et celle de violences inouïes, en des villas des « quartiers résidentiels » des « ghettos » des « quartiers populaires ».
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