Nous sommes brisés.es
Il y a bien des décennies, partir pour nous n’était ni pour le tourisme ni pour les études, mais pour fuir… pour toujours. Même ceux qui rêvaient d’un avenir meilleur, ou y croyaient, ont fini par se heurter à la dure réalité. C’est l’énigme du retour, comme le disait si bien Dany Laferrière. Le passé reste notre seul souvenir de cette terre accrochée aux confins des Caraïbes, un territoire appauvri, marginalisé, presque oublié dans cet espace qu’on appelle le tiers-monde. Et pourtant, ailleurs, le monde semble vaste, grandiose, incommensurable, bien loin de notre réalité.
Je suis jeune, et mes rêves se battent contre un cauchemar sans fin. Mes yeux se perdent dans un ciel froid, le cœur en main, tandis que le temps s’étire, lourd, presque nucléaire. Si le cerveau oublie, le cœur, lui, garde les cicatrices. Malgré le silence du temps, nos larmes, elles, ne se noieront jamais. Car nous revivrons, inlassablement, ce dernier souffle, après chaque coucher du soleil. Rester ici, est-ce renoncer à espérer un avenir meilleur ? Si l’exode a toujours été une façon de sauver sa vie, l’âme, elle, reste ancrée à cette terre natale, car la nostalgie de la couleur locale, elle, ne se lave jamais.
Chacun chante ses rêves à sa manière, mais nos refrains ne se rencontrent pas. Nous manquons d'une singularité collective dans cette pluralité de protestations, sans issue, sans voix de recours. Nos voix se perdent dans l'écho d'une urgence planétaire, tandis que nos leaders, sourds et muets, se réfugient dans leurs coquilles. Et pourtant, une population constitue l'un des piliers fondamentaux d’un État. Si nous ne nous levons pas pour redresser notre nation, qui le fera à notre place ? L’État peut être le chef d’orchestre, mais nous ne sommes pas que des instruments. Nous sommes tout autant responsables que nos dirigeants, souvent par choix volontaire. Comme l’a écrit Étienne de La Boétie dans La servitude volontaire, une nation ne reste soumise que si elle l’accepte. Mais cette même volonté, loin de se plier, peut devenir une force d’opposition contre les institutions défaillantes.
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