La lecture à l'Institut Français d'Haïti (IFH): Réminiscences et prospectives
Pavillons intérieurs du nouveau local de l'Institut Français d'Haïti (IFH) au Bois-Verna
Selon le Docteur Augustin Mathurin, l’Institut Français d’Haïti (IFH) a été fondé le 28 septembre 1948 avec le Docteur Pierre Mabille comme Directeur. Le Docteur Mathurin nous apprend en effet que cette institution « réalise un programme intense de développement culturel et d’aide à la jeunesse universitaire. Il accorde des bourses de perfectionnement aux étudiants, organise des conférences instructives pour le public. Ayant fonctionné d’abord au Petit-four, il a été transféré dans son nouveau local à la Cité de l’Exposition le 14 février 1950, date de son inauguration lors des fêtes du bicentenaire de Port-au-Prince »[1]. D’après l’historien des relations internationales Weibert Wien Arthus, « le 3 mars 1952, l’Institut s’installe dans un bâtiment beaucoup plus spacieux, situé au bicentenaire, inauguré en présence du président haïtien Paul-Eugène Magloire. Ce nouveau local héberge un auditorium théâtre de mille places, un hall d’exposition, des salles de cours, un laboratoire, une bibliothèque et une médiathèque. La bibliothèque de l’institut contient un fonds de plus de 20. 000 ouvrages et périodiques »[2]. Les moins jeunes, ou encore les adultes d'un certain âge, pour ne pas dire d'un âge certain, se rappellent sans doute de cette période où le local de l'Institut Français d'Haïti (IFH) se trouvait à l'Avenue Marie-Jeanne, Cité de l'Exposition du Bicentenaire de la Ville de Port-au-Prince. C'était alors au Rond-Point du Bicentenaire, en face du fameux restaurant du même nom, le Rond-Point Restaurant, où se performait en fin de semaine le groupe Les Shleu-Shleu de Dada Djacaman et plus tard le Bossa Combo avec des succès comme Accolade, Permanente et Chère Madame...En face toujours, il y avait le restaurant Le Belvédère scintillant de mille feux. Le bâtiment de l’Institut Français d'Haïti, un modèle d'architecture, sur ses deux étages, s'illuminait aussi des prestigieux feux du savoir, de la connaissance, de l'art, de la culture et de l'intelligence. Une véranda donnait accès à la grande salle d'accueil ornée de superbes et immenses tableaux du grand peintre haïtien Frankétienne et de tapisseries magnifiquement ornées de motifs divers fabriquées en Haïti, à Thomassique. Ce grand espace indiquait trois directions: la grande salle de théâtre, totalement acoustique, l'entrée pour l'espace circulaire où se tenaient les expositions de peinture et le grand hall menant à la fameuse bibliothèque qui se retrouvait jusqu'au fond. C'était alors un grand espace rectangulaire donnant sur la mer que l'on admirait à travers une baie vitrée. L'espace de la bibliothèque était totalement climatisé avec des tables de lecture ayant des supports de verre et des fauteuils soutenant des coussins moelleux, agréables, absorbant pratiquement tout le corps. L'espace était vraiment aménagé pour le plaisir de la lecture et, à l'intérieur, les lecteurs, absorbés par l'exploration et l’absorption des choses de l'esprit dans une sorte d'atemporalité, ne sentaient pas s'écouler le temps. Ce que leur rappellera la sonnerie indiquant que la journée de lecture était bien terminée. Dans un tel environnement, c'était toujours un plaisir immense de lire un bon magazine fraichement arrivé de France dans son fauteuil pendant que l'on admire les bateaux qui laissent le port ou encore les embarcations des pêcheurs sur la mer d'un bleu foncé… Tous les samedis, à 10 heures AM, il y avait des séances de projection de films d'auteurs dans la salle de théâtre. Après la projection, il y a eu des débats sur des aspects du film animés par M. Ralph Boncy. Les mardis, à partir de 4 heures PM, il y a eu le célèbre programme « Les mardis de l'Institut » ou des conférenciers de renom, haïtiens ou étrangers, présentaient des causeries sur des sujets d'actualité. Ensuite, il y a eu l’espace Les vendredis du livre au cours duquel un livre est commenté, chaque vendredi après-midi, par M. Maximilien Laroche. Les écoliers, intellectuels, chercheurs, journalistes, poètes, écrivains, participaient régulièrement aux différentes activités de l’Institut Français d’Haïti (IFH). Il faut ici avoir une pensée spéciale pour M. Milien[3]. Les élèves du Lycée Toussaint Louverture affluèrent par groupes d'amis et de promotions à ces conférences. Je me souviens toujours de la conférence prononcée par M. Bob Nérée au cours de l’année 1981 avec des interventions de M. Carlo Désinor du Nouvelliste, sur le journalisme, à une l'époque où le conférencier Nérée était lui-même animateur-vedette de la chronique très prisée, La politique des autres[4], sur les ondes de Radio Métropole, alors au bas de la Rue pavée[5]. Ou encore de la conférence tenue par le grand écrivain français M. Alain Robbe-Grillet sur le Nouveau roman en 1984. Parfois, durant l'administration de M. Henri Micciolo, les activités se tenaient en duplex, parfois même en triplex. Car l'Institut Français d'Haïti (IFH), au cours la période que nous évoquons brièvement, donnait l'aspect d'une ruche: on y sortait d'une activité culturelle pour en rejoindre une autre. Le souvenir de l'exposition des jeunes peintres en 1983, avec notamment les conférences de M. Michel-Philippe Lerebours, de M. Webert Lahens[6] et de M. René Passeron venu directement de France pour l'occasion, est encore présent dans les mémoires de plus d'un. Dans cet espace, des artistes de renom comme Richard Anthony, Georges Moustaki, Diane Tell ont performé devant un public enthousiaste. Des pièces de théâtre de l’écrivain Frankétienne comme Bobomasouri, Kaselezo ont été présentées dans des mises en scène de M. Jean-Pierre Bernay. L’écrivaine et dramaturge Mona Guérin y a présenté également des pièces de théâtre fort appréciées.
Le chanteur Emmanuel Charlemagne (Manno Chalmay) y avait connu sa consécration dans les spectacles de poésie de M. Richard Brisson. Le premier spectacle public de « musique Racine » a eu lieu sur la scène de l'Institut Français d'Haïti (IFH) avec le Groupe Foula. Par la suite, il y a eu les spectacles de Samba Yo et de Ça. Des musiciens français en tournée y ont interprété, devant un public chauffé à blanc, les grands succès de Georges Brassens et de Jacques Brel. Le chanteur Georges Moustaki, avec sa « gueule de métèque », y avait enflammé l’assistance en un tour de chant mémorable se terminant en apothéose avec des tubes comme Le vieux Joseph et Liberté. Inoubliable. Les musiciens Daniel et Amos Coulanges y ont présenté de grandes performances de la musique classique et folklorique avec leurs guitares magiques. La salle de théâtre de l'Institut avait accueilli les réalisations inoubliables du grand acteur et metteur en scène Hervé Denis dans la fameuse pièce d'Aimé Césaire, La Tragédie du Roi Christophe avec la participation remarquée de l'acteur Marcel Casséus, Lobodyabavadra. Il ne faut pas oublier non plus les ventes de signature des ouvrages de l'historien Roger Gaillard dont la série « Les blancs débarquent » faisait déplacer « le tout Port-au-Prince »[7]. C'était tout cela, l'Institut Français d'Haïti (IFH) dans l’aire du Bicentenaire.
Quant à la bibliothèque de l'Institut, elle était immense, bien éclairée, bien climatisée et bien pourvue. A l'entrée, il y avait tout un coin de livres pour enfants et pour les jeunes avec, entre autres, toute la collection, en plusieurs exemplaires, des Aventures de Tintin par Hergé, que des adultes prenaient un grand plaisir à lire. Il y avait après cela une grande table avec tous les grands titres de la presse française: Le Point, l'Express, Le Figaro, Le Monde, Le Monde Diplomatique, France-Football, Salut, Afrique-Asie, Jeune Afrique, Le Nouvel Observateur. Il y avait des numéros réguliers de la revue Historia dans lesquels j'ai pu savourer des articles d'Alain Decaux, d'André Castelot, de Philippe Erlanger, d’André Maurois, du duc de Castries, du duc de Lewis-Mirepoix, du Dr Cabanès, sans oublier la présentation mensuelle des livres d'histoire et des disques par le directeur de la Revue, M. Christian Melchior-Bonnet. Au fond, il y avait la collection de la Revue de l'Institut Français d'Haïti, Conjonction qui publiait et publie toujours des articles de grande portée littéraire ou scientifique pouvant aider les étudiants dans leurs mémoires ou leurs recherches. Au fond de la grande salle, nous retrouvons les étagères remplies de livres bien arrangés selon le modèle de la Classification Décimale de Melvil Dewey : Philosophie, Droit, Economie, Sciences sociales, Littérature, Histoire, Physique, Médecine, Agronomie, Beaux-Arts, Cinéma, Science et technologie etc...La grammaire Le Bon Usage, en plusieurs exemplaires, de M. Maurice Grevisse y était particulièrement consultée, surtout quand les étudiants rédigèrent leurs devoirs. Au centre de la ligne de fond se trouvait le bureau du bibliothécaire, vigilant et extrêmement mobile sur sa chaise tournante. Il contrôle tout, reçoit les demandes de prêt, remplit les fiches, y appose le sceau et se déplace de temps en temps pour aller chercher des ouvrages pour des lecteurs. Rare adéquation entre les ressources et les services dans un centre documentaire en Haïti. C'était cela, la bibliothèque de l'Institut Français. Toutes les collections de Lagarde et Michard et de Castex et Surer pour la littérature française étaient disponibles en plusieurs exemplaires. Il en est de même des ouvrages de Corneille, de Racine, de Molière, de Voltaire, de Jean-Jacques-Rousseau ou de Victor Hugo. Il en est de même des ouvrages d’auteurs haïtiens comme ceux de Jacques Roumain, de Frankétienne ou du Dr Pradel Pompilus. Ce qui rendait un service énorme aux écoliers de la capitale dans un contexte où les livres classiques étaient d'un accès difficile pour les moyennes et petites bourses. Ainsi, l'on revenait toujours de la bibliothèque de l'Institut Français très satisfait et bien pourvu de notes manuscrites dans un contexte où il n'y avait pas de bibliothèques scolaires dans la totalité des lycées de Port-au-Prince, à part l'expérience de la bibliothèque de l'Amicale du Lycée Pétion qui a dû discontinuer ses activités par la suite.
Le temps a passé. Des évènements malheureux se sont produits au pays et secoué la ville de Port-au-Prince et toute la zone du Bicentenaire en particulier. Les établissements, les entreprises, les bureaux d'assurances, les cabinets d'avocats, les bars et restaurants, les bureaux de journaux ont laissé la zone en catastrophe. Les Archives Nationales d'Haïti (ANH), ont dû plier bagage. La violence ravage la zone. Les tas d'immondices s'y amoncellent. Toute l'aire du Bicentenaire est pratiquement abandonnée. C'est tout simplement un désert ponctué le jour et la nuit de rafales d’armes automatiques. La Chapelle Fatima s'y maintient encore, mais à quel prix! L'Institut Français d'Haïti, dans un tel contexte, a dû déménager, lui aussi, pour installer ses pénates au Bois-Verna, à l'angle de la ruelle Robin, tout près de la Place Hector Hyppolite, dans un espace récemment aménagé. Nous nous sommes rendus en plusieurs occasions dans les nouveaux locaux. On a pris des précautions pour construire les récents bâtiments avec des matériaux spéciaux en prévision de possibles séismes. Ce qui est compréhensible. Mais, disons-le clairement. Ce ne sont plus les fastes d'antan de l'âge d'or de l’Institut Français d'Haïti (IFH) au Bicentenaire. Les locaux sont petits, exigus même. C'est ce qui arrive dans l'espace de la bibliothèque. Le poète François Villon aurait dit : « Où sont les neiges d'antan? ». Tout ce que l’on a pu observer laisse à comprendre que les constructions sont encore provisoires.
En termes de prospectives, je pense personnellement que les Responsables de la France doivent sérieusement réviser leur cadre de coopération avec Haïti, un pays qui avait joué un rôle historique déterminant dans l’avènement de la francophonie[8]. Les Responsables français ne doivent pas l’oublier et rester dans le cadre étroit et surtout conjoncturel des 21 propositions du Rapport de M. Régis Debray[9]. Ils pourront alors établir un nouveau cadre cohérent, global et sérieux de coopération entre la France et Haïti « dans l'intérêt supérieur des deux pays et des deux peuples » comme dirait l'Ambassadeur M. Guy Alexandre. Alors, les contentieux historiques pourront être abordés, traités et négociés dans la plus grande sérénité et le respect mutuel. La langue française, contrairement à ce qui se dit, n'a pas substantiellement reculé en Haïti d’après mes propres constatations. D'ailleurs, la grande écoute de Radio France Inter (RFI)[10] dans le pays, particulièrement au sein de la jeunesse intellectuelle et universitaire, le prouve. Les jeunes qui affluent aux cours de langue française à l'Institut Français d'Haïti (IFH) et dans d'autres centres d'enseignement et écoles de communication du pays le prouvent encore. Chaque année, de nombreux jeunes se rendent en France en vue de poursuivre leurs études universitaires. Bon nombre d'entre eux reviennent en Haïti avec leur diplôme de maitrise ou de doctorat et enseignent dans les universités du pays. C’est une bonne chose. Dans de nombreuses familles haïtiennes, la langue française est toujours parlée au quotidien et dans une forme de « coexistence pacifique » avec la langue créole. Ainsi, l'avancement du créole qui est réel, hautement louable et qu’il faut continuer à supporter fermement, n'implique pas, nécessairement, l'effacement du français. Bien au contraire. Ce, dans la perspective d'un aménagement linguistique cohérent et structuré comme le pensait et le prônait un intellectuel distingué comme le Docteur Pradel Pompilus. Dans la perspective d’un renouveau des relations entre la France et Haïti, il faudra bien un nouvel espace pour organiser les ressources et les services documentaires de la bibliothèque de l'Institut Français d'Haïti (IFH). Le journaliste Chancy Victorin dans les colonnes du Nouvelliste du 12 juillet 2015 nous a appris que « Pour François Hollande, le président français, et toute l’équipe aussi, l’espace [l'Institut Français d'Haïti] est trop étroit au regard de son succès. Au cours de son passage chez nous le 12 mai 2015, le chef d’État de la France a annoncé que l’IFH établira ses quartiers au Manoir des lauriers, à Bourdon (résidence de l’ambassadeur Français en Haïti) »[11]. Nous nous réjouissons d'une telle initiative et attendons sa mise en œuvre avec grande salle de lecture, salles de consultation sur Internet, de projection de films, d'exposition de peinture, de gestion des documents électroniques et des bases de données, de magasins pour les ressources documentaires et une alimentation régulière de la grande presse écrite française. Nous recommandons la reprise du service des prêts d’ouvrages à domicile pour les étudiants, les écoliers et autres membres de la communauté haïtienne. Enfin, nous recommandons la reprise du support de l'Institut Français d'Haïti (IFH) aux cours de langue française dans les Facultés et Écoles supérieures d'Haïti. Ce, dans le cadre de la poursuite d’une excellente tradition de support à la lecture et à la connaissance qui avait fortement caractérisé la grande Bibliothèque de l’Institut Français d’Haïti (IFH), à une époque où cette institution se retrouvait au sein d'une certaine Cité de l'Exposition du Bicentenaire de la ville de Port-au-Prince, Cité érigée avec l'effort national, à la fin des années 1940, par le Président Léon-Dumarsais Estimé.
Jérôme Paul Eddy Lacoste
Documentaliste, Responsable académique de la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti (UEH)
NOTES
[1] Docteur Augustin Mathurin (1972). Assistance sociale en Haïti : 1804-1972. Imprimerie des Antilles, Port-au-Prince, p. 220.
2 Weibert Arthus (2021). Haïti et le monde : deux siècles de relations internationales. Port-au-Prince. P. 177.
3Tous les habitués de la Bibliothèque Nationale d’Haïti (BNH) ou de l’Institut Français d'Haïti (IFH) des années 1980 connaissaient bien ce curieux personnage désigné par le nom de M. Milien. Avec sa valise chargée de documents, sa veste ouverte sur sa poitrine, il était toute la journée dans les bibliothèques publiques du pays : à la Bibliothèque Nationale d'Haïti (BNH), à la Bibliothèque Haïtienne des Frères de l'Instruction Chrétienne (BHFIC), à la Bibliothèque de l'Institut Haïtiano-Américain et à la Bibliothèque de l'Institut Français d'Haïti (IFH). Il lisait assidument et prenait des notes dans d'énormes cahiers. Il était devenu ainsi un véritable érudit dans des sujets les plus divers. Quand il prenait la parole ou questionnait un conférencier à l'Institut Français d'Haïti (IFH) ou dans n'importe quelle conférence publique, c'était alors un évènement, un véritable « duel intellectuel » comme le concevait alors l'éminent Professeur Dr Rony Durand…Les moins jeunes se rappellent donc d’un « duel intellectuel » célèbre entre M. Millien et le Dr Grégoire Djengele Matsua lors d’une conférence présentée par le Dr Jean Baptiste Romain sur le vaudou à l’Auditorium de l’Institut Pédagogique National (IPN). De bons souvenirs…
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