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Société

Et si le développement était social ?

Et si le développement était social ?

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Ce n’est pas seulement par la force des choses que s’accomplira la révolution sociale, c’est par la force des hommes par l’énergie des consciences et des volontés. Jean Jaurès

C’était un matin automnal. Je musardais sur la petite place attenante à l’Hôpital de l’Enfance de Lausanne[1]. Regardant passer les piétons avec l’impression qu’ils avaient la même tête, contemplant les feuilles des arbres changeant de vert en rouge .Féerique .Mon portable sonna. Une gentille voix féminine à l’accent prononcé de la Suisse romande m’invita à passer au  bureau d’un médecin chef avant de prendre service. Je me précipitais dans les couloirs un peu anxieux. Car, dans ce petit pays d’Europe Centrale où la ponctualité, la discipline sont des vertus cardinales, être en retard à une convocation d’un supérieur hiérarchique équivaudrait à un péché capital.

La secrétaire m’attendait. Elle m’introduisit auprès du boss après identification et salutation d’usage. C’était une grande salle simple, spartiate où toute chose semblait á leur place même le grand blond qui était confortablement assis derrière son bureau. Il me mit à l’aise me félicita sur le travail fourni, mon intégration rapide, mes attentes et m’annonça tout de go qu’il voulait discuter de deux choses principalement avec moi.

- Du non enregistrement de beaucoup de matériels utilisés dans mes gardes.

- Non avertissement des services sociaux pour un enfant d’un an avec brulure de 15% de surface corporelle.

Effectivement, c’était la pure vérité .Je n’avais pas rempli beaucoup de bordereaux d’assurance trouvant la tâche fastidieuse et j’avais laissé partir l’enfant sur demande des parents .Il m’expliqua que leur système fonctionne sur le principe de la protection sociale avec une mise en place des filets de sécurité accompagnant les citoyens du berceau au tombeau avec deux principales constantes qui sont : l’autogestion et le financement

Je tentais de me défendre en disant que la santé n’a pas de prix me référant à l’Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti où j’ai fait la première partie de mes études qui fonctionnait comme un véritable Capharnaüm où pire un tonneau des Danaïdes.

    - La Santé n’a pas de prix, mais elle a un coût .En plus c’est une obligation de soigner les gens et de trouver des moyens pour le faire. (  voir notre Loi LAMAL= assurance maladie)[2].Tu vas me demander pourquoi je te réprimande pour l’enfant car pour toi, tu n’as rien fait de répréhensible en le laissant partir avec ses parents biologiques .Mais dans notre conception et notre corpus juridique, un mineur est comme une pupille de la nation. Ses parents ont droit á des prestations étatiques pour l’accompagner .Son confort dans toute les situations de la vie doit être garanti. L’école est obligatoire et gratuite jusqu’á 17ans .Le jeune (fille ou garçon) doit terminer son parcours par une formation (université, grande école ou autre) ou un apprentissage avec service militaire ou civil impératif. Ce n’est pas un particularisme helvète .C’est un fil conducteur pour tous les états européens d’Europe du Nord ou Centrale revendiquant un certain Keynésianisme [3] d’avoir un cadre législatif  social, une bonne gestion de ressources humaines, l’imputabilité des dépenses, limiter la corruption et honorer ses responsabilités. Le concept de soin a donc aussi évolué .Ce n’est plus faire uniquement des interventions compliquées, donner des médicaments ou injections. Il faut toute une architecture et le soigné doit être au centre du village. Á la Faculté de Médecine de Lausanne qui est á côté de toi, il y a des cours sur l’empathie, les systèmes de santé en plus des cours traditionnels : anatomie, physiologie, médecine interne etc. Je vais vous recommander quelques lectures et peut-être ce sera utile pour votre pays si vous faites l’idée d’y revenir un jour.

Cette conversation sans me rendre compte allait changer mon regard sur ma profession et même sur la vie .J’ai découvert au fil des lectures, des conversations, des voyages, un monde infini allant de la politique á l’économie, du social á la finance, des politiques publiques aux droits individuels, de la législation á l’histoire .Des personnages me sont devenus familiers. Bismarck, Le chancelier prussien pionnier du Système Assurantiel, Lord Beveridge  l’inventeur de la Sécurité Sociale, Olof Palme l’architecte de l’Etat Providence, Leo Blum le Socialiste réformateur, Delano Roosevelt le père du New Deal, Keynes apôtre de l’interventionnisme d’Etat et même Barack Obama avec sa grande tentative aux résultats mitigés de réformer le Système des Soins aux Etats-Unis.

Ce voyage dans le monde des idées fondatrices de l’architecture sociale occidentale m’incita à jeter un coup d’œil dans l’histoire haïtienne en termes d’avancées sociales et collectives avec cadre normatif et légal comme Cuba, Costa-Rica, Uruguay, les Européens du Nord et de tous les pays de l’OCDE[4] en général. Néant. Quelques bonnes intentions .Quelques effets d’annonce .Jamais une révolution complète et utile ou une grande transformation sociétale. Jamais d’application des grands principes énoncés même dans les Lois –mères, lois, décrets arrêtés.

Constitution de 1805 : Art 18 : Nul n’est digne d’être Haïtien, s’il n’est pas bon père, bon fils, bon époux et surtout bon soldat. Art 11 : Tout citoyen doit posséder un art mécanique.

Constitution de 1964 amendée : Art 182 : La santé des habitants constitue un bien public. L’Etat assure aux malades une assistance médicale gratuite et a surtout l’impérieux devoir et le cas échéant  de limiter la propagation des maladies contagieuses et endémiques. Art 186 : Le service militaire est obligatoire.

Constitution de 1987 amendée : Art 19 : L’Etat a l’impérieuse obligation de garantir le droit à la vie, à la santé, au respect de la personne humaine à tous les citoyens sans distinction conformément à la déclaration universelle des droits de l’homme.

Art 32.3 :L’enseignement primaire est obligatoire sous peine de sanction à déterminer par la loi .Les fournitures classiques et le matériel didactique seront mis gratuitement par l’Etat à la déposition des élèves au niveau de l’enseignement primaire .

 Art 268: Le service militaire est obligatoire pour tous les Haïtiens âgés au moins de 18ans.

 

Loi cadre portant orientation du système éducatif en Haïti voté au Senat le 8 février  2012

An 208eme de l’Indépendance :

Art 2 : L’éducation est un droit garanti par l’Etat .Elle est un bien public et une charge qui incombent à la fois à l’Etat et aux collectivités territoriales.

Art 2.1 :L’état établi une école qui doit fournir à ses citoyens les compétences et habilités nécessaires a leur développement et à leur insertion dans la société.

Art 2.2 :L’Etat assure la gratuité et l’obligation de scolarité durant les neuf(9) premières années de l’école haïtienne .L’état doit créer les conditions d’une offre scolaire suffisante pour répondre au besoin de la population.

Les textes sont souvent là. Mais aucune incidence, aucun impact sur les politiques publiques et la gouvernance .Chaque jour la réalité devient plus complexe et plus désespérante .Encore plus en Santé, Education et Sécurité .Les trois sont des systèmes anémiques, sclérosés traduisant de façon criante la faillite de notre Etat.

Santé : Les indicateurs sont au rouge

La mortalité infantile est de 49%

Espérance de vie à la naissance 63.5

Taux de mortalité maternelle pour 100000 naissances : 359

Total des dépenses de la santé en pourcentage du PIB : 7.56 [5]

19.28% de la population a accès au service de base[6]

 L’Etat dépense 12$ par an /habitant et quatre vingt pourcent des dépenses de santé est sur la responsabilité des ménages.[7]

 

Education  

200 000 enfants ne sont pas scolarisés.

Plus de 80%  de l’offre scolaire est privée, 7% d’abandon au cours de la première année,

40% des élèves abandonnent avant la fin de la 9e année fondamentale [8].

Globalement 13% des femmes et 9% d’hommes de 15-49ans n’ont aucun niveau d’instruction. A peu près la même proportion des femmes 7% et des hommes 10% ont un niveau d’instruction supérieure.[9]

 

Sécurité

C’est une tragédie .Les gangs prolifèrent et phagocytent presque l’entièreté du territoire haïtien .La police est de plus en plus frileuse et cacophonique .L’armée est une peau de chagrin sans organisation, sans philosophie connue et validée par la société .Les meurtres, les kidnappings se multiplient dans l’indifférence générale. Sortir de chez soi pour aller travailler, relève de l’exploit.

 

Conclusion                                                          

"Ce n’est pas assez de critiquer son temps, il faut lui donner une forme et un avenir", Albert Camus

Les réformes  ou les révolutions prennent souvent du temps .Mais il faut toujours commencer quelque part. On pourrait suggérer :

1-Les prémisses de la protection sociale existent depuis 1949 dans la législation haïtienne, il y a même des institutions qui en dérivent  (ONA, OFATMA, CAS, FAES)[10]. Elles sont loin de donner les résultats escomptés, fonctionnant souvent comme des caisses noires au service de certains groupes au pouvoir. Il faudrait un toilettage, une réactualisation et une application stricte des prescrits légaux et même arriver à une loi sur l’assurance maladie en accord avec la société et les législateurs incluant des chapitres sur la formation des soignants et sur la régulation des professions de santé.

2-Rendre la scolarisation obligatoire jusqu'à 17 ans et la professionnalisation aussi à partir de cet âge .Eliminer le bac généraliste progressivement  basé sur la connaissance pour aller vers les bacs technologiques ,scientifiques, techniques axés sur le compétences

3-Rendre le service militaire obligatoire pour tous les jeunes de 18 à 30ans

4-Réorienter les forces armées vers une armée de milice pour et avec le peuple avec possibilité de carrière et de formation alternative pour les enrôlés dans le but d’avoir une force pour la démocratie et le développement et d’enrayer le clivage entre la nation et son armée.

Tout un programme .Peut-être est ce á ce prix qu’on pourra construire une société résiliente, équitable et prête à décoller ?

 

Jude Milcé


[1] Hôpital pédiatrique faisant partie du Centre hospitalier Vaudois(CHUV)

[2] Loi assurance maladie voté en 1996 en Suisse

[3] Ecole de pensée économique privilégiant l’interventionnisme d’états

[4] Organisation de coopération et de développement économique

[5] OMS 2017

[6] Sources MSPP, Rapport statistique 2021

[7] PAGE 291, PRIORISE, HAITI

[8] Banque mondiale, Rapport 2015

[9] Emmus VI

[10] L’Etat prédateur Evans 1992,Trosuillot 1986

4 commentaires

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Kervens LAURENT

Instructif, introspectif, et enfin édifiant.

Manius

Très intéressant

Kegt Sone

Le développement social consiste à améliorer le bien-être de chaque individu dans la société afin qu'il puisse atteindre son plein potentiel. Le succès de la société est lié au bien-être de chaque citoyen. Invariablement, le développement social signifie investir dans les gens. Elle exige la suppression des obstacles pour que tous les citoyens puissent voyager avec confiance et dignité. Il s'agit de refuser d'accepter que les personnes qui vivent dans la pauvreté soient toujours pauvres. Il s'agit d'aider les gens à aller de l'avant sur leur chemin vers l'autosuffisance. Parmi les autres investissements qui contribuent à la prospérité économique de la société, on compte les programmes et les services pour les jeunes, l'enseignement postsecondaire, la création d'emplois, la promotion d'un mode de vie sain, actif et la sécurité des collectivités. Haïti a été empêché de commencer ce qui précède en raison du classisme. le système de castes créé par les Français et les Arabes, et la continuité de payer la France pour la liberté d'Haïti. Il n'y a pas de développement social lorsqu'un pays comme Haïti est délibérément maintenu dans la pauvreté.

Kervens Mathieu

Tres beau texte, malheureusement peu sont ceux qui ont encore une conscience, peu sont ceux qui veulent vraiment le changement, peu sont ceux qui sont prêts à s'impliquer.

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