Bolívar, Guerrero et une histoire oubliée : Le moment est venu pour l’Amérique latine de rendre justice à Haïti
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Il existe des histoires qu’on n’enseigne jamais à l’école, pas même à l’université. Dans l’imaginaire collectif, on nous dit que Benito Juárez fut un héros, que Porfirio Díaz fut un tyran, et que, quelque part entre 1800 et 1830, l’indépendance du Mexique est tombée du ciel enveloppé dans un drapeau tricolore.
Mais l’histoire - la véritable, celle qui dort souvent dans des tiroirs de lettres oubliées et de témoignages croisés en train de se désagréger lentement - a ses nuances. Et parmi elles, se trouve un chapitre fondamental et pourtant méconnu, qui ne commence pas dans les hauts plateaux du Mexique, mais sur les îles volcaniques éparses et anciennes des Caraïbes. C’est là, entre palmiers, fusils et proclamations révolutionnaires, qu’Haïti naissant a non seulement conquis son indépendance en 1804, mais est aussi devenu, presque sans bruit ni reconnaissance, un point de repère, de refuge et de renfort pour les mouvements d’indépendance qui ont suivi à travers l’hémisphère.
Oui, Haïti fut bien plus que la première république noire du monde : ce fut le berceau, le protecteur et la rampe de lancement de nombreux rêveurs de liberté qui ont façonné l’Amérique latine. Il ne s’en est pas vanté. Il n’a pas organisé de sommets diplomatiques, ni exigé de statues à cheval. Il a simplement agi.
Haïti : La République qui a enfanté les libérateurs (mais qu’on cite rarement)
Peu de gens savent aujourd’hui que Francisco de Miranda, précurseur de l’indépendance du Venezuela et pionnier du panaméricanisme, est passé par Haïti en 1806 pour chercher l’aide lors de sa tentative désespérée d’allumer une révolution continentale. Dans ses voyages à travers l’Europe, les États-Unis et l’Amérique du Sud, il s’est arrêté à Haïti pour comprendre comment un peuple asservi avait pu vaincre l’empire français. Miranda en est reparti profondément impressionné.
Des années plus tard, Francisco Xavier Mina, jeune officier espagnol luttant contre l’absolutisme, visita également Haïti en 1816 en route pour rejoindre la cause de l’indépendance mexicaine. Mina cherchait de l’inspiration, des conseils et des contacts. Pour lui, Haïti était un arrêt incontournable.
Et bien sûr, il y a Simón Bolívar, la figure emblématique de l’indépendance sud-américaine, qui trouva en Haïti bien plus qu’un simple refuge. En 1815, vaincu et exilé, Bolívar arriva à Port-au-Prince en quête de soutien. Il fut accueilli par Alexandre Pétion, président de la jeune république haïtienne. Pétion ne se contenta pas de l’héberger ; il lui fournit des navires, des armes, des uniformes et des hommes pour relancer sa campagne. En retour, Pétion ne demanda qu’une chose : « Libère les peuples, oui – mais libère aussi les esclaves. »
C’est depuis Jacmel, en Haïti, que Bolívar partit en 1816 pour sa seconde grande campagne d’émancipation, qui mènera à la libération du Venezuela, de la Colombie, de l’Équateur, du Pérou et de la Bolivie. Il tint partiellement sa promesse faite à Pétion, bien que l’abolition de l’esclavage dans ces territoires se fit tardivement et de manière inégale. [1]
Mexique et Haïti : Une connexion plus ancienne qu’on ne le croit
A première vue, on pourrait croire que le Mexique et Haïti se sont découverts mutuellement avec l’inauguration de la ligne aérienne Mérida-Port-au-Prince, le 4 décembre 1931. Mais l’histoire nous parle d’un lien bien plus ancien et profond.
En 1829, seulement huit ans après l’indépendance du Mexique, le président Vicente Guerrero, grand héros de l’insurrection, adressa une lettre officielle au président haïtien Jean-Pierre Boyer. Guerrero n’était pas un président mexicain comme les autres : il était afrodescendant, métis, fils d’un paysan d’origine africaine. Il avait combattu plus de dix ans comme général. Dans l’hémisphère, il devint l’un des rares chefs d’État à abolir l’esclavage, rejoignant ainsi directement les idéaux haïtiens.
Dans sa lettre à Boyer, Guerrero exprimait son désir d’établir des relations diplomatiques formelles entre le Mexique et Haïti, un geste de respect mutuel et de solidarité entre deux jeunes nations libérées du joug colonial. Il désigna alors le colonel José Ignacio Basadre comme représentant à Port-au-Prince.
Un an plus tard, en 1830, le Mexique et Haïti proposèrent une alliance de travail pour défendre l’indépendance latino-américaine face aux restaurations monarchiques et aux pressions extérieures. C’étaient des temps incertains. Le Mexique n’avait pas encore consolidé son État, Haïti était regardé avec suspicion par l’Europe, et les deux pays partageaient le sort d’être isolés pour avoir osé être souverains.
Malgré l’importance de ces événements, tout cela fut enterré dans les archives officielles, comme si les historiens (ou l’histoire elle-même) avaient décidé de « s’asseoir dessus ». Heureusement, aujourd’hui, nous savons que ces documents existent, conservés dans les archives diplomatiques et nationales du Mexique :
- Dossier H/310.11 (72:729.4) “829”/1 – Année 1829
- Dossier 4-3-5759 – Année 1830
En raison de l’instabilité politique, des changements fréquents de gouvernement et d’autres priorités, l’alliance ne se matérialisa jamais, et les relations officielles ne furent établies qu’en 1929, soit cent ans plus tard. Un retard historique qui, vu avec un brin d’humour résigné, donne l’impression que le message avait été envoyé par une mule du Sud et s’est perdu en chemin.
Mais le fait demeure : le Mexique et Haïti ont tenté de se connecter bien avant que l’histoire officielle ne le reconnaisse, guidés par une vision commune de souveraineté, de dignité et de coopération entre égaux. Il est peut-être temps de relire ces lettres avec toute l’attention et l’affection qu’elles méritent.
Des amphithéâtres de l’UNAM aux archives de la chancellerie : Réveiller une mémoire partagée
En tant qu’étudiant en médecine haïtien au Mexique, j’ai eu le privilège de découvrir de près les relations entre ces deux nations sœurs qui, bien que géographiquement éloignées, ont partagé les mêmes racines de lutte pour la liberté et la justice dans l’hémisphère. C’est durant mes années à l’UNAM où, entre anatomie et physiologie, nous suivions aussi des cours de géographie, d’histoire et de civisme du Mexique à la Faculté de Philosophie et Lettres, que j’ai commencé à entrevoir ces connexions, à travers les documents de l’Archivo General de la Nación et des archives historiques de la diplomatie mexicaine.
Grâce à ces documents, nous savons maintenant qu’en date du 13 octobre 1829, le président Vicente Guerrero avait envoyé une lettre au président Jean-Pierre Boyer pour proposer des relations diplomatiques formelles. Ce n’était pas un simple geste de courtoisie, mais une initiative politique ferme et courageuse, née de la nécessité de renforcer la souveraineté de deux jeunes républiques. Un an plus tard, en 1830, le Mexique proposa une alliance binationale pour défendre l’indépendance latino-américaine. Mais ces traces furent ensuite effacées, et on attribua à 1929 le début des relations bilatérales.
Nous, les MexHaitians, haïtiens formés dans les universités mexicaines et engagés pour l’avenir de nos deux nations, pensons qu’il est temps d’ancrer l’histoire de cette relation de 1829 et d’en actualiser, en conséquence, les récits historiques. Non par nostalgie, mais parce que la vérité historique a une valeur en soi et peut servir de pont vers l’avenir.
Et maintenant ? Que faire de cette histoire retrouvée ?
Il ne s’agit pas ici de réécrire les manuels scolaires ni de polir des médailles oubliées. Il s’agit de transformer des découvertes en actions, de donner suite à un dialogue commencé il y a près de deux siècles.
Nous, les MexHaitians, proposons de valoriser et d’activer les intentions originelles entre le Mexique et Haïti :
- Reconnaissance symbolique de début des relations entre le Mexique et Haïti : Prendre acte que les relations ont commencé en 1829 avec la lettre de Vicente Guerrero.
- Programme bilatéral de coopération au développement : axé sur l’aide mutuelle dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’agriculture, de la culture et du sport.
- Création d’un Institut haïtiano-mexicain de mémoire et de coopération : un espace de réflexion, de recherche et de projets conjoints entre société civile, universités et gouvernements.
- Revalorisation du rôle d’Haïti dans les programmes culturels et éducatifs : intégrer activement Haïti comme acteur fondateur de l’histoire latino-américaine.
L’histoire est vivante lorsque nous décidons de l’activer. Aujourd’hui, nous avons les documents, les preuves et, surtout, la volonté. Il est temps de regarder en arrière, mais sans s’y ancrer. Nous voulons avancer ensemble, comme Guerrero l’avait proposé.
Haïti n’est pas en guerre conventionnelle, mais subit la violence
Haïti ne connaît pas de guerre au sens classique, et pourtant son peuple endure des formes de violence multiples et profondes qui affectent chaque jour la vie quotidienne. En 2024 seulement, les violences liées aux gangs ont causé la mort de plus de 5 600 personnes et déplacé plus d’un million d’habitants. Ces groupes armés ont étendu leur influence sur une grande partie de Port-au-Prince, semant la peur et l’instabilité.
Au-delà de ces menaces immédiates, Haïti affronte des défis structurels : chômage chronique, services essentiels insuffisants, institutions fragiles. L’autorité de l’État est diminuée, entravant la fourniture de services de base et laissant de nombreuses communautés abandonnées.
Répondre à ces enjeux requiert plus que des interventions ponctuelles : il faut une approche globale qui inclut des écoles, des centres de santé, et un cadre de respect mutuel pour libérer le potentiel humain. La collaboration internationale, fondée sur la dignité, est essentielle pour soutenir le chemin d’Haïti vers la stabilité.
Et si les Amériques réglaient enfin leur dette de gratitude envers Haïti ?
Ce que nous proposons ici n’est ni une revendication ni une nouveauté. Il s’agit d’un acte de justice historique, attendu depuis longtemps. Car si Haïti, alors la plus jeune et la plus isolée des républiques du monde, a offert un appui décisif à Simón Bolívar, a accueilli Miranda et Mina, et a soutenu sans conditions les libérateurs que nous célébrons aujourd’hui, alors l’Amérique latine a aujourd’hui l’opportunité et l’obligation morale de rendre la pareille.
« Faire justice à Haïti » signifie plus qu’un geste symbolique ou une action humanitaire. C’est un devoir de mémoire, de cohérence, de fidélité aux valeurs qui ont donné naissance aux indépendances de l’hémisphère. Cela implique de rouvrir les portes comme entre égaux, de reconstruire des alliances fondées sur le respect, et de reconnaître les dettes historiques longtemps négligées.
Haïti a enduré des décennies d’adversité, marquées par des ingérences extérieures et des dictatures internes. Et pourtant, ce fut la première nation moderne à proclamer que la liberté est un droit universel. L’histoire nous enseigne que les nations peuvent sombrer dans des crises dont elles ont du mal à sortir, et c’est alors que les peuples ayant ne histoire partagée doit se mobiliser, non en sauveur, mais en partenaire responsable.
Le Mexique, en tant que membre de cette communauté, et en tant qu’allié de la première heure d’Haïti, est idéalement placé pour se tenir aux côtés du peuple haïtien. Par son expérience, ses ressources et sa volonté, le Mexique peut aider Haïti à retrouver le chemin de la stabilité, non par charité, mais par cohérence historique.
Comme l’a proclamé le président Hugo Chávez lors du sommet de la CELAC en 2011 : « Il ne faut pas aider Haïti. Il faut lui rembourser ce qu’on lui doit. Haïti n’est pas un pays pauvre : c’est un pays appauvri par des siècles de pillage. Et nous, qui nous disons bolivariens, avons une dette envers ce peuple qui a rendu notre indépendance possible. »
Dans l’écho de ces mots résonne un appel clair : non à la charité, mais à la justice. Ils n’ouvrent pas seulement des perspectives mais aussi ils rappellent aux nations leur devoir d’honorer, avec dignité et responsabilité partagée, une dette historique envers Haïti.
Aldy Castor, MD
Médecin haïtien, diplômé de l’UNAM.
MexHaitian de cœur… et d’identité aussi.
7 avril 2025
[1] Il convient de rappeler que le rôle d’Haïti dans l’histoire des Amériques a commencé bien avant son existence formelle en tant que république. En 1779, des milliers de soldats afrodescendants originaires de Saint-Domingue (la future Haïti) participèrent à la bataille de Savannah en soutien aux 13 colonies rebelles, apportant non seulement des combattants, mais aussi des ressources équivalentes à environ 9 milliards de dollars actuels. Selon l’historien américain Ted Widmer, sans cette contribution, l’indépendance des États-Unis n’aurait pas été possible.
Et pourtant, moins d’un demi-siècle plus tard, en 1824, les États-Unis imposèrent un blocus prolongé contre la jeune république haïtienne. Cette pression fut si forte qu’en 1826, lors de la convocation du Congrès amphictyonique de Panama par Simón Bolívar, Haïti, le pays qui l’avait pourtant aidé de manière décisive, ne fut pas invité. De nombreux historiens estiment que cette omission répondit aux influences politiques de Washington, qui craignait déjà l’exemple révolutionnaire et abolitionniste haïtien.
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