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« Le racisme n’a pas besoin d’être intentionnel »

« Le racisme n’a pas besoin d’être intentionnel »

La question du racisme fait rage en Allemagne depuis la nouvelle de la mort violente de l’Afro-américain George Floyd perpétrée par un policier blanc lors d’une opération policière. Dans une interview, l’Afro-Allemand Tahir Della (58 ans), président de l'association « Initiative des Noirs d’Allemagne », parle de la lutte contre le racisme en Allemagne et comment la société majoritaire blanche devrait se positionner.

Depuis le décès tragique de George Floyd, des millions de personnes sont descendues dans la rue de par le monde pour exprimer leur indignation. Pour Tahir Della, porte-parole de l'Initiative « Schwarzer Menschen in Deutschland » (« Initiative des Noirs d’Allemagne »), si le débat sur le racisme devient autant passionné en Allemagne c’est parce qu’on y retrouve des « cas comparables ». L’affaire s’est étendue en Europe « probablement parce que toute une série de sujets ont été abordés : la Covid-19 et ses conséquences, en particulier pour les Noirs, la poursuite des violences policières à l'encontre des Noirs, et bien d'autres encore ». Della suppose aussi que de plus en plus de gens -, surtout les plus jeunes -, se rendent compte que « le silence fait d'eux des complices et que chacun est appelé à développer une attitude qui prend ces cas au sérieux, où qu'ils se produisent ».

De nombreux Blancs, dont des célébrités, ont exprimé leur solidarité sur le net, non pas sous le hashtag #blacklivesmatter (« Les vies noires comptent »), mais sous celui de #alllivesmatter (« Toutes les vies comptent »). À cause de ce slogan, ces personnes ont récolté une tempête de critiques négatives. Selon les militants antiracistes, « #alllivesmatter » nuirait à la lutte que les Noirs mènent contre le racisme. Tahir Della partage la réaction de ces antiracistes : « Ce n'est pas comme si la vie de tous les gens était menacée, explique-t-il. Le message derrière « Black Lives Matter » est qu'il existe un racisme systématique et structurel contre les noirs dans le monde entier, qui peut être fatal pour les personnes concernées ». Selon lui, avec le slogan« All Lives Matter », c’est comme si les Blancs n’étaient pas concernés par le racisme. Ce serait comme avec le sexisme. Comme lorsque des femmes protestent contre le sexisme et les hommes disent qu’ils sont aussi touchés par le sexisme ou que tout le monde subit le sexisme. Il croit que cette réaction globalisante montre « à quel point on comprend mal ce qui se cache réellement derrière une telle protestation ».

Il est vrai que ces Blancs qui s’insurgent contre le racisme avec le slogan rassembleur « All Lives Matter » le font avec les meilleures intentions du monde. Ceci ne suffit pas pour les Noirs qui y voient de l’amalgame. Comme Dalla. Le racisme n’aurait rien à voir avec l’intention. Il n’a pas besoin d'être intentionnel. Donc on peut être raciste sans le vouloir. Pour expliciter sa pensée, il utilise l’une de ses métaphores préférées : « Si je vous marche accidentellement sur le pied et que je vous dis : "Mais je ne voulais pas !", cela ne fait pas moins mal pour autant. La douleur demeure. Il serait bon que je m'excuse auprès de vous et que je m'assure que je ne vous marche plus sur le pied. »

Des policiers blancs et des sportifs professionnels se sont agenouillés en signe de protestation. La semaine dernière, des artistes de plusieurs pays ont posté un carré noir à la place de leurs photos sur Instagram sous le hashtag #blackouttuesday. Mais tout le monde n'a pas non plus apprécié ces actions symboliques pourtant sympathiques. Dalla affirme qu’il ne les condamnerait pas aussi sévèrement, mais il croit toutefois que ces protestataires « font perdre de vue qu'il doit y avoir plus que des gestes symboliques ».

« Désapprendre le racisme »

« Que dites-vous, demande le journaliste alors, à ceux (les Blancs) qui ont peur de parler du racisme pour ne pas commettre d’erreur ? », lui demande le journaliste apparemment désarçonné. « Les Blancs, répond Della, peuvent et doivent se positionner contre le racisme ! » Ceux-ci devraient, par exemple, se demander ce qu’ils doivent faire dans la vie de tous les jours pour combattre le racisme. Concrètement, cela signifie d’apprendre à voir où le racisme se manifeste dans leur environnement, mais aussi en eux-mêmes et le désapprendre consciemment. Et d'agir aussi en conséquence. « C’est-à-dire ouvrir la bouche quand je suis témoin d'incidents racistes, quand je lis des textes racistes dans les médias ou quand je perçois des déclarations racistes dans mon entourage. Pour les contredire de manière proactive... ».

Tahir Della souhaite que les Blancs ne devraient pas tout laisser aux personnes concernées (les Noirs) et qu’ils doivent aussi jouer leur partition. Mais en même temps, ils n’ont pas à avoir une attitude paternaliste. Difficile ? « Les Blancs qui prennent position contre le racisme perçoivent souvent les Noirs comme des victimes sans défense pour lesquelles il faut faire quelque chose. Il est préférable d'engager d’abord un échange avec les personnes concernées et d'apprendre d'elles ». Il part du fait que le racisme n'est pas une nouveauté pour les Noirs et les personnes de couleur compte tenu qu’ils résistent et travaillent contre le racisme depuis des siècles. « La simple question de savoir si l'on se positionne contre le racisme est un luxe que les Noirs n'ont pas. » Ce qu’il veut dire est que le blanc peut s’engager, mais il n’est pas dans l’obligation existentielle de le faire, n’étant pas victime. Mais pas le Noir, que celui-ci s’engage ou pas, il sera toujours confronté avec les soucis qu’il rencontre dans la vie quotidienne, par exemple lors de la recherche d’un emploi ou d’un appartement, face à la police ou par-devant la justice.

Pour lutter à long terme contre le racisme en Allemagne, Tahir Della explique que ce pays a besoin de lois garantissant la protection contre la discrimination et qui la rendent juridiquement applicable. Il a évoqué la nouvelle loi anti-discrimination qui vient d'être adoptée par la Chambre des députés de Berlin qui, pour la première fois, permet aux personnes concernées d'intenter une action en justice contre les institutions étatiques en cas de faits délictueux à caractère raciste. Ce qui n’est pas pour plaire à la police qui estime qu’elle fait l'objet d'une suspicion générale. « Je trouve intéressant de voir que la police se croit à l'abri de toute critique, reproche-t-il. Comme si les Noirs n'attendaient que de pouvoir porter plainte contre eux de manière injustifiée. » Pour lui, ceci montre aussi que les incidents racistes sont toujours perçus comme des cas individuels. Or, pour celui-ci, depuis le procès de la NSU (2), le racisme est un problème institutionnel profondément enraciné en Allemagne.

Le militant Afro-Allemandréclame que des mesures éducatives soient aussi prises dans les écoles. Ce serait pour lui une étape importante dans la lutte antiraciste que d’examiner l'histoire de l'Allemagne, en particulier son histoire coloniale (3). Il rappelle que « l’Initiative des Noirs en Allemagne » le réclame depuis trois décennies, mais jusqu'à présent, trop peu d'efforts ont été consacrés à la politique de l'éducation.

S’il est si difficile d'atteindre la classe politique, c’est parce que, selon Tahir Della, « le débat critique sur l’histoire coloniale a beaucoup à voir avec les problèmes actuels ». Il estime que les injustices commerciales qui prévalent dans le monde sont une conséquence directe du colonialisme. De même que la migration. Les politiciens européens auraient « peur des conséquences sur le nord riche et dominant ». C’est vrai, mais sauf que dans cette analyse, la faute des élites réactionnaires du sud est complètement occultée.

Huguette Hérard

N.d.l.r.
1) « Süddeutsche Zeitung », 9 juin 2020. Interview menée par Marija Barišić.
2) Le « Unterground national-socialiste » (NSU) était une organisation terroriste néo-nazie créée vers 1999 en vue d’assassiner des personnes issues de l'immigration pour des motifs racistes et xénophobes. Après plus de 5 ans de débats, le 11 juillet 2018, la justice allemande a condamné Beate Zschäpe, seule survivante du trio de néonazis de la NSU, à la réclusion à perpétuité pour avoir participé à une dizaine de meurtres xénophobes, entre 2000 et 2007. Le Tribunal de Munich clôt ainsi l'un des plus grands procès de néonazis de l'après-guerre. Il a fait l'objet de vives critiques à cause de nombreuses questions restées sans réponses.

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