« Il n’y a pas de races, mais des êtres humains »
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Après la mort brutale de l’Afro-Américain George Floyd, le monde entier est confronté à la problématique du racisme et à la persistance des stéréotypes. En Allemagne, les politiciens discutent de la suppression du terme « race » dans la Constitution allemande. « L'Initiative des Noirs allemands » demande que les actions racistes soient mises en évidence.
« Mon père a changé le monde ! », avait déclaré le fils de George Floyd lors d’une interview sur CNN, une semaine après la mort brutale de son père par un policier blanc américain. Il faisait allusion à cette immense levée de boucliers contre le racisme aux quatre coins du monde. Il n’a pas tout à fait tort. En Allemagne – où se déroulent depuis des semaines des manifestations monstres contre le racisme et les violences policières envers les Noirs et autres groupes minoritaires – la question de la race est aussi posée.
Depuis des années, les scientifiques ont démontré qu’il n’existe pas des races, mais une seule : l’humaine. Le terme a même été enlevé dans certains livres scolaires en Allemagne. Maintenant les politiciens allemands veulent maintenant le supprimer dans la Constitution allemande adoptée en 1949, après la Deuxième Guerre mondiale.
L’article 3.3 de la loi fondamentale allemande stipule que « Nul ne doit être discriminé ni privilégié en raison de son sexe, de son ascendance, de sa race[souligné par nous], de sa langue, de sa patrie et de son origine, de sa croyance, de ses opinions religieuses ou politiques. Nul ne doit être discriminé en raison de son handicap ».
Les écologistes autour du parti Die Grünen ainsi que des militants antiracistes afro-allemands proposent de remplacer le mot Rasse (race) par rassistisch (raciste) : c’est-à-dire qu’il serait dorénavant interdit de discriminer ou de favoriser quelqu’un sur une base raciste. Les Verts suggèrent aussi d’ajouter un paragraphe supplémentaire forçant l’État à « protéger les citoyens contre toute violation de l'égalité en dignité visant des groupes de personnes » et à « s'efforcer d'éliminer les désavantages qui en découlent » (traduction libre). Mais les Verts se disent toutefois ouverts à d’autres formulations. Toujours est-il que pour eux, enlever le mot « race » serait un signe clair et fort contre le racisme.
La proposition du parti écologiste bénéficie d'un large soutien, y compris de la part du gouvernement fédéral. Beaucoup voient soudain d'un œil critique le concept de race dans la loi fondamentale, jusqu'aux hauts responsables politiques de la Grande Coalition (1) au pouvoir. Par exemple, selon le porte-parole du gouvernement, Steffen Seibert, la chancelière Angela Merkel s'est montrée ouverte à un débat sur l’amendement de l'article 3. Il a ajouté qu'au cours des derniers jours, des « arguments de réflexion » avaient été avancés sur cette question. Dans le débat actuel, chacun viserait une opposition à toute forme de racisme.
On estime qu’il serait souhaitable d’initier un large débat sur cette question au Parlement et dans la société. Avant tout, un certain nombre de choses sont à considérer avant une éventuelle modification du texte. Horst Seehofer (CSU), ministre de l'Intérieur, s'est également montré disposé à en parler.
La ministre de la Justice, Christine Lambrecht (SPD), a également soutenu cette initiative. Lambrecht a déclaré à la presse (RTL) que l'actuel terme de race était justifié lors de l'entrée en vigueur de la Constitution allemande en 1949. « Mais je pense que nous sommes à une autre époque aujourd'hui et que ce terme devrait donc être supprimé de notre Constitution. » Dans le même temps, elle a souligné : « Nous devons continuer à nous engager dans le message de lutte contre le racisme ». Mme Lambrecht a souligné qu'une modification de la Constitution nécessiterait une majorité des deux tiers dans les deux chambres du Parlement. « Je pense que si tout le monde s'accorde à dire que nous sommes aujourd'hui à une autre époque que les mères et les pères de la loi fondamentale, et que nous nous sentons toujours engagés dans la lutte contre le racisme, cela peut alors se faire très rapidement ».
Les dirigeants écologistes au Bundestag (Parlement fédéral) ont suggéré à leurs homologues de la CDU/CSU (chrétiens-démocrates et sociaux-chrétiens), du SPD (parti social-démocrate), du FDP (les libéraux) et du Parti de gauche (tendance gauche socialiste) de parvenir à un « large consensus des factions démocratiques ».
Robert Habeck (50 ans), président du parti des Verts, est Blanc. Aminata Touré (27 ans), vice-présidente des Verts du Parlement du Land de Schleswig-Holstein, est Noire. Dans un article commun publié dans le quotidien berlinois « Tageszeitung », ils ont déclaré qu'« il est temps de désapprendre le racisme. Tous. Le terme race souligne une catégorisation des personnes qui contredisait la revendication et l'esprit de la loi fondamentale. « Il n'y a pas de races. Il y a des êtres humains », ont souligné Habeck et Touré.
Pour eux, les institutions de l'État en particulier, doivent être sensibilisées au racisme. Cela commence déjà par l'éducation et la formation continue. On suggère de mettre en place des bureaux de plaintes dans les commissariats de police. Une formation devrait être dispensée à la police, et on conseille par ailleurs de créer le poste d'un agent de police indépendant. En outre, les deux chefs écologistes ont demandé que tous les cas de violence policière fassent l'objet d'une enquête. De son côté, la cheffe du SPD, Saskia Esken, découvre du racisme au sein de la police et demande qu’on procède à un examen indépendant à propos de son usage excessif de la force.
Pourquoi éliminer le mot « race »
Ce n'est pas la première fois que le terme « race » de l'article 3, paragraphe 3 de la Constitution allemande fait l'objet d'un débat politique. Après la proposition des Verts, le Dr. Hendrik Cremer se sent confirmé. Depuis des années, cet homme de l’Institut allemand des droits humains, mène campagne pour que le concept de race soit supprimé de la Constitution. Pour lui, la désignation « race » dans la loi mère est « difficile à supporter ». Sa présence suggère qu'il existe effectivement dans l'humanité différentes races.
On sait que les théories raciales ont eu une grande influence, surtout au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle. À l’époque, on divisait les gens en races : selon la couleur de leur peau, la forme de leur tête ou leurs prétendues capacités spécifiques. Pour les nazis, par exemple, les Juifs étaient une « race » à part entière : une race « inférieure », non-aryenne aujourd'hui, les théories sont considérées comme dépassées et scientifiquement indéfendables. La biologie est d’avis qu’il n’existe qu’une seule espèce : Homo sapiens. Il n’existe pas de races, ni de sous-espèces.
Garder le mot « race » est discutable, déclare à son tour le Dr Alexander Thiele, juriste de l'Institut des sciences politiques générales de l'université de Göttingen. Compte tenu de l’effet de perpétuation de la loi, il doit être supprimé.
Dans un article paru le 12 juin dernier dans « MDR Aktuell », la journaliste et modératrice Britta Veltzke explique que le terme rasse (race en français) n'est pas comparable au mot anglais de race. Alors qu'aux États-Unis, par exemple, la notion de race est utilisée dans un contexte socioculturel de classifications auto-définies de groupes et de communautés ou de luttes pour la justice sociale ; ce qui n'est pas le cas de la dénomination de rasse en allemand. Dans le contexte allemand de l’appellation de rasse, le traitement systématique des stéréotypes pointant un regroupement d’ethnies est quasiment absent. Jusqu'à présent, les initiatives politiques visant à supprimer cette désignation de la loi fondamentale n'ont pas abouti.
Thiele, qui s’y connaît en la matière, recommande qu’il faut bien sûr remarquer qu'il y a une discrimination raciale. « La suppression complète irait donc probablement trop loin ». Thiele pense qu'il serait préférable de remplacer ce vocable. « Il ne devrait pas y avoir de lacunes dans la protection ».
Pour Tahir Della, porte-parole de l’Initiative des Noirs allemands, on peut effacer le mot et non le remplacer par un synonyme. « L'action elle-même doit être décrite ». Donc, il faut mettre en évidence quelqu'un qui agit de manière raciste et non pas ceux qui en sont affectés. Il propose d’indiquer que « personne ne devrait être discriminé pour des raisons racistes ». Quant au juriste Cremer, il recommande un amendement à la formulation de la loi fondamentale, selon lequel « la discrimination "raciste” » serait interdite.
D'ailleurs, un amendement ne serait pas particulièrement compliqué, selon l'expert en droit, Alexander Thiele. La procédure est assez « simple ». Elle requiert une majorité des deux tiers au Bundestag et au Bundesrat. Thiele dit qu’en ce qui concerne cette question, c'est assez réaliste.
Huguette Hérard
N.d.l.r.
1) Grosse coalition recouvre la CDU (chrétiens-démocrates), la CSU (chrétiens-sociaux, branche bavaroise) et SPD (sociaux-démocrates)
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