« Saison des hommes »
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J’emprunte cette expression à la réalisatrice tunisienne, Moufida Tlati, qui montre dans un film portant ce titre que c’est un privilège de vieillir, et les femmes, dit-elle, en bénéficient davantage que les hommes. Mais il demeure certain qu’ils forment à eux deux la race humaine, et qu’ils ne feront pas vieux os sur cette terre.« Les peuples sont des arbres. Ils fleurissent à la belle saison», écrit Jacques Stephen Alexis dans la préface à La Montagne ensorcelée de Jacques Roumain.
J’emprunte cette expression à la réalisatrice tunisienne, Moufida Tlati, qui montre dans un film portant ce titre que c’est un privilège de vieillir, et les femmes, dit-elle, en bénéficient davantage que les hommes. Mais il demeure certain qu’ils forment à eux deux la race humaine, et qu’ils ne feront pas vieux os sur cette terre.« Les peuples sont des arbres. Ils fleurissent à la belle saison», écrit Jacques Stephen Alexis dans la préface à La Montagne ensorcelée de Jacques Roumain. Il poursuit pour dire : « Et d’effervescence en floraison, la lignée humaine s’accomplit, poursuit son rude devenir germinant en direction de l’Homme lumière qui nous est promis au bout de la longue traversée ».En effet, depuis Blaise Pascal qui comparait l’Homme à un « roseau pensant, le plus faible de la nature », jusqu’à Toussaint Louverture qui crut qu’il était un arbre abattu qui repoussera par ses racines, la saison des hommes ne cesse de fleurir, pour disparaitre et reparaitre. N’est-ce pas encore Alexis qui écrivait : « Certains peuples sont encore tout jeunes, leurs feuilles sont pâles et tendres, d’autres sont travaillés par la verdeur, de nombreux sont chenus, contorsionnés par la maturité, mais tous contribuent à la grande geste commune ».Vivre et mourir, telle est la grande loi de la nature. On aura beau comparer l’Homme aux arbres, mais quand ils perdent, ne serait-ce qu’une « feuille », ils sont dits égarés dans la nature. À l’heure actuelle, hormis dans les pays de soleil, et à l’exception des arbres de la famille du sapin, tous les autres voient tomber leurs feuilles, mais ne meurent pas pour autant et restent plantés dans la nature jusqu’à la verte saison. Quand vient l’hiver, ils tendent leurs longs bras pour se laisser habiller de ce costume blanc qui n’a ni passé ni présent, comme l’avait compris Victor Hugo qui s’écriait : « Mais, où sont les neiges d’antan! ».Dans cette portion d’île au soleil qu’est Haïti, les arbres et les hommes sont abattus par leurs semblables, soit pour faire du charbon ou pour prendre le pouvoir. Souvent la nature reprend ses droits et leur rappelle qu’elle a horreur du vide : les hommes et les arbres sont faits pour vivre ensemble.Nous venons de vivre en 2017 la pire saison des hommes qu’a connue le pays depuis ces cinquante dernières années. Jamais on n’a vu partir d’un coup tant d’hommes célèbres qui ont fait la gloire du pays, dans un domaine comme dans un autre. Du début à la fin de l’automne, nous avons vu tomber des arbres d’une même catégorie et d’une même tranche d’âge : celles de l’écriture. Ce sont Claude, Jean-Claude, Serge et Bobisson.Et voici qu’au début de la prochaine saison, deux autres semblables s’en vont : Boulo et Manno. Deux voix qui, dans des registres différents, ont marqué la chanson populaire haïtienne; l’une aux accents intimistes profondément nostalgiques, l’autre d’une ardeur révolutionnaire s’élevant contre toute forme d’injustice sociale. Deux arbres qui ont résisté à bien des vents contraires, mais qui ont sombré en même temps aux assauts de cette terrible fossoyeuse qu’est la mort.Pour paraphraser Jacques Stephen Alexis, dans la préface de La Montagne ensorcelée de Jacques Roumain, nous pouvons dire haut et fort qu’un pays qui a produit de tels écrivains, poètes et musiciens, ne peut pas mourir. En référence à Jean Giono qui écrivait L’Homme qui plantait des arbres, dans la perspective de remembrer la nature dévastée, nous avons un champ d’hommes à rebâtir par l’éducation, le civisme et le relèvement de l’échelle des valeurs.Manno n’a jamais pris les armes contre la dictature, mais sa guitare et sa voix ont témoigné de nos combats quotidiens et contribué à faire fondre l’armure d’un régime de fer. Sa parole libre avait gagné toutes les ondes et le chanteur était adulé sur tous les podiums. Le mouvement étudiant connaissait ses plus beaux jours. La FENEH (Fédération des Étudiants haïtiens) était un modèle d’organisation qui avait une conscience claire du rôle de l’Université comme moteur du changement sur les plans idéologiques et scientifiques. Les comités de quartier et autres structures de vigilance patriotique quadrillaient le pays et un leadership jeune, progressiste, enthousiaste émergeait, pendant que sur toutes les lèvres la poésie de Trouillot, de Pierre- Richard Narcisse, et de bien d’autres poètes était reprise en chœur grâce à la chanson de Manno. Il était l’hirondelle qui annonçait le printemps démocratique haïtien qui entre-temps a viré au cauchemar sanglant et aux lendemains qui déchantent. Manno Charlemagne a incarné des moments explosifs et joyeux de notre histoire. Il a témoigné de l’élan vital de toute une jeunesse avide de changement. Son expérience de maire de la Capitale n’a pas toujours été des plus heureuses. Lui-même n’en était pas particulièrement fier. Commissaire à l’enthousiasme, il a voulu brûler les étapes. Il s’était retrouvé grâce à son immense popularité sans expérience maire de la plus grande ville du pays, dans une des périodes les plus tourmentées de la transition. Ce que l’on retiendra surtout de son passage sur notre terre chaude et décharnée, c’est la sève qui n’a cessé de couler de ses chansons et qui a vivifié l’esprit d’une jeunesse qui ne sera jamais plus zombifiée et trompée par les mensonges érigés en système mondialisé.Manno n’est plus. Mais ses chansons continueront d’accompagner les luttes de son peuple et des chanteurs comme Wooley Saint Louis Jean, Beethova Obas, lui ont déjà fait la promesse de poursuivre inlassablement sur ce vaste chemin de chansons poétiques engagées qui font flamboyer l’avenir.Faisons donc en sorte de promouvoir et de rester dans la légalité. La vraie légalité. Pas celle qui arrange celui-ci ou celui-là. Un sénateur qui déchire un rapport en pleine séance oui c’est violent. Choquant pour les bien-pensants hypocrites.Mais notre drapeau, notre dignité qu’on déchire chaque jour avec des dirigeants incapables même de gérer l’espace physique à un kilomètre à la ronde de leurs propres bureaux n’est-ce pas de la violence ? Ce n’est pas de la violence dans les rues dont il faut avoir peur. C’est de ceux qui utilisent cette violence pour venir donner du sang frais au monstre. Car ils ont tous usé de cette violence pour arriver au pouvoir pour venir se repaitre des violences aveugles d’un système injuste, inégalitaire et terriblement anachroniqueC’est aux violences de ce système qu’il faut s’attaquer. Ce système, cet État voyou qui sont une offense à la dignité de l’Homme.
Mérès M. Weche
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