La condition historique des humains que nous sommes ne peut être pleinement assumée sans entretenir et partager des épisodes du passé collectif qui définisse notre identité et celle de notre groupe social. Au cœur de ce processus fondamental se loge la mémoire qui participe de ce que Paul Ricœur appelle l’identité narrative des individus et des groupes humains (Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli 2000). Il existe une mémoire individuelle, il peut exister une mémoire familiale, il doit exister une mémoire de groupe. Cette mémoire de groupe relève de la mémoire collective et devrait se transmettre de génération en génération. Malheureusement, dans le cas haïtien, la mémoire de groupe est singulièrement déficitaire et le plus triste exemple de ce déficit réside dans le silence entretenu tout au long de notre histoire contemporaine, officiellement et dans nos différentes institutions, autour des événements tragiques d’octobre 1937. En effet, combien d’entre nous ont-ils entendu parler ou se souviennent-ils de ce mois funeste d’octobre 1937 où environ 30.000 immigrants haïtiens furent massacrés sur la frontière entre la République d’Haïti et la République dominicaine par l’armée et les milices du dictateur fasciste Rafael Trujillo ?
Les conditions dans lesquelles ces immigrants haïtiens furent assassinés sont bien documentées. Il s’agit d’un cas typique, connu depuis les temps bibliques comme un « shibboleth » où le groupe qui détient le pouvoir, dans ses rapports avec le groupe dominé, choisit de soumettre les membres de ce groupe à un simple test de prononciation. Le groupe dominant choisit donc un mot ou une expression dont la prononciation identifie le locuteur comme appartenant à un groupe spécifique, différent du sien (cf. Saint-Fort 2013 : https://www.potomitan.info/ayiti/saint-fort/accent.php). En l’occurrence, le mot que les immigrants haïtiens étaient forcés de prononcer était le mot espagnol « perejil » (pèsi en créole, persil en français). Difficile à prononcer par un locuteur monolingue créole haïtien, ce mot a servi à identifier le locuteur comme haïtien et il est alors rapidement tué par les soldats dominicains.
Les manuels d’histoire d’Haïti dont c’est le rôle de rapporter les événements du passé restent curieusement discrets sur cette partie de notre histoire. D’autre part, il n’existe pas en Haïti de monuments significatifs ou de « lieu de mémoire », tels des musées ou des plaques visibles aux yeux de tous qui rappellent à tous ce qui s’est passé dans ces lieux. Car, la mémoire n’est pas un phénomène purement subjectif, elle suppose aussi une inscription matérielle dans des lieux et sous des formes tangibles. Sans ancrage, la mémoire a évidemment beaucoup plus de chances d’être effacée des consciences.
Heureusement que dans ce vide mémoriel, la littérature s’est attachée à rendre compte des multiples manières de faire de l’histoire comme pratique sociale, discours social, politique et philosophique. Ce sont trois de nos plus célèbres écrivains contemporains qui ont joué ce rôle et relevé le défi de véhiculer cette mémoire de groupe qui ne doit pas s’éteindre. Ces trois écrivains sont, par ordre chronologique de la publication de leur texte, Jacques Stephen Alexis, René Philoctète et Edwidge Danticat. Jacques Stephen Alexis a publié en 1955 Compère Général Soleil, René Philoctète a publié en 1989 Le peuple des terres mêlées et Edwidge Danticat a publié en 1998 The Farming of Bones. Pour des raisons d’espace, je présenterai seulement des extraits de Compère Général Soleil mais les textes de Philoctète et de Danticat sont tout aussi exceptionnels et je les recommande passionnément.
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