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Le roman comme art de l’angle mort

Le roman comme art de l’angle mort

Pour Anne et Frédéric Naef

Algérie : une entité à part, une poussière d’êtres. Des grains de sable, que balaie le vent. Le souci de la distinction permet à une minorité de croire qu’elle offre des reflets rutilants, dans le soleil ou bien dans la nuit. Brahim Llob , en revanche, sait d’expérience certaine, mais si vaine au regard de ceux qui brillent, que la véritable lumière est intérieure. Il sait avancer avec retenue, et s’arrêter au seuil de l’avidité. C’est un homme pétri, lui aussi, de désirs. Mais le propre du désir est bien de le demeurer, et de se constituer comme horizon. Pourtant, que les femmes sont belles ! Son regard nous les désigne, et nous sommes, lecteurs, dans l’attente de son accomplissement. L’accomplissement entraînerait aussi l’homme hors de lui-même. Brahim Llob, qui est pour nous déjà mort, aurait eu une vie seconde, il aurait connu une autre femme que Mina. Soria est pourtant devant lui. Elle le répare : il a été assommé. Ses doigts « s’éparpillent » sur le corps meurtri. « Elle se penche, et son sein le plus proche déborde, le téton telle une cerise sur le gâteau ». Le sein se libère soudain. « Ballet feutré » des souffles. « Lèvres », « force », « tremblements » : l’émoi s’empare de l’homme. Il pourrait maintenant céder. Croire que cette force permettrait de faire front contre l’injustice et l’horreur.

Car en Algérie, on souffre d’ « un déficit affectif patent » (145). Alors, on tente de franchir le seuil, par tous les moyens possibles. La secrétaire, Baya, ou l’inspecteur Lino, franchissent la ligne. Ils tentent d’accomplir leurs désirs, dans l’appariement forcené. Baya multiplie les « aventures », Lino fait la rencontre de sa vie. Vivre et aimer se confondent. Brillance, beauté, raffinement, élégance : rien n’est trop beau avec Nedjma. Lino engage son salaire, les salaires des autres. Il doit tant d’argent à tous. L’inquiétude monte. Et puis, Nedjma disparaît dans la nuit. Lino est nu. Lino se noie, dans le whisky, dans ses vomissures, dans ses déjections. Il pourrait, crédit étant mort, se perdre dans le « zombretto », la drogue des plus pauvres. Mais l’histoire le rejoint, l’emporte. Elle l’a avalé, le concasse, puis le recrache. « En Algérie, quand la trappe s’ouvre sous votre empire, les abysses ne suffisent pas à votre nuit » (178). Lino est transformé en «vulgaire serpillière », la dignité confisquée (204).

Nedjma, celle-ci, en tous cas, ce n’était pas l’Algérie. A peine un éclat de verre. Brahim Llob, lui, depuis son retrait intérieur, sait par expérience qu’on ne marche sur le sable qu’avec précaution, « en faisant attention à ne pas me couper la plante des pieds sur un tesson » (177). Algérie, terre non promise. La plage est jonchée de cadavres. Le désir fuit de toute part. La peur recouvre le champ des possibles : ce qui est arrivé à Lino, chacun peut le subir. Et quand la déchéance ne suffit plus, alors, on tue. « On » ? Quelle est cette autorité ? D’ou vient-elle ? Quelle est son origine ? Pour pouvoir nommer, il faut avancer à rebours du temps : il faut retrouver l’origine de la panne, par où s’est enfuie l’exigence de vérité. 


L’enquête de Brahim Llob est singulière : à son insu, il est conduit vers le charnier. Tout le monde est au courant, sauf lui. Pourtant, plus d’une notation signale que le maquisard Llob, devenu policier, a eu sa part dans cette histoire : « Le pays accédait à l’Indépendance et Alger se shootait au baroud. On riait, on caracolait, on se soûlait ferme entre deux lynchages » (58). Les traces de cet innommable remontent à la surface, comme l’abjection, dont il est impossible de se défaire. C’est la première des manipulations : tous ont ce qui s’est passé en partage, la plupart croient qu’il est possible de l’oublier, de confondre ces meurtres dans le souvenir de la Fête. Plus qu’une enquête, c’est le démontage de ce refoulement initial, sa transformation en récit : ici, dans le roman, il y a des noms, des circonstances et des hurlements dans la nuit de l’Histoire dont il faut bien apprendre à entendre l’écho. L’enjeu est de parvenir à s’en défaire. Une puissance mystérieuse le conduit à comprendre et à se défaire d’une illusion d’optique et d’un trou noir. Une voix, au téléphone, le conduit au lieu de la révélation, qui ne se confond pas avec le charnier. Il voit l’alliance contre nature entre l’archéologie si rigoureuse et le mensonge incarné : celle qui fut un moment l’objet du désir et qui dirige de fait l’enquête est l’amante d’un des rouages de l’organisation politique et sociale au pouvoir. Ultime retournement : il faudrait récrire cette histoire qui vient d’être racontée. La manipulation était initiale, l’intimidation première. A quoi sert, alors, d’écrire ? Il est déjà trop tard. 

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