Dans L’Alphabet des nuits, Jean-Euphèle Milcé (1) déploie l’écriture sur le seuil si incertain du départ, longtemps inconcevable, néanmoins devenu nécessaire, non pas en vertu, seulement, de la nécessité économique, qui est celle à quoi songe en général le lecteur extérieur, mais bien conformément à une exigence ontologique. Expérience de la déchirure : l’écriture dit à la fois l’attachement et le détachement. « Haïti a le don de se loger au tréfonds de l’âme de ceux qui l’ont abordée » (106). Il faut parvenir à expliquer ce nœud, et pas seulement depuis l’extérieur, comme peut l’éprouver Charles Najman, par exemple. Mais bien depuis l’intérieur : par quelles aspérités, ce pays, percé de part en part, et qu’il faut fuir, abandonner dans sa propre dérive, ce pays vient-il accrocher les désirs de ceux-là qui sont d’ailleurs ? Mais aussi pourquoi ? Les romans écrits par les Haïtiens disent tous, quelque part, ce trouble enraciné au plus profond de soi. Sans doute, est-ce ce trouble-ci qui retient l’attention.
C’est d’abord la question de l’identité qui est posée : le roman est adossé à ce constat, que l’identité en Haïti, est sans cesse entamée par une césure, estampée par l’émiettement : « Les Espagnols, les Anglais, les Français, les fils de ces derniers reconvertis en Haïtiens, les Allemands, les Italiens, les Noirs américains, les Levantins, les Juifs, tous sont passés par là. Les Noirs africains qui se croient chez eux ne sont pas les premiers arrivés. Haïti est un pays ouvert, mosaïqué » (51). Et pourtant, le propre de la mosaïque est bien de donner à voir un ensemble entier, c’est-à-dire d’annuler la segmentation, depuis le point de vue du regard. Il faut prendre de la distance. Ou bien, la mosaïque est trouée, parce qu’en cours de réalisation, ou bien alors déjà ruinée. Choisissez. La mosaïque en fait donnerait à voir l’unité des formes par les couleurs. Métaphore haïtienne.
Le personnage qui raconte est à plus d’un titre redevable de cette mosaïque idéale. Et lui-même va peu à peu se défaire de cette haïtianité endossée, comme on endosse une peau. La forme du roman est celle d’une sorte de journal, daté incomplètement. Certaines heures sont mentionnées. Le récit est inscrit dans un présent qui semble prélever les instants de la surface continue du temps, entre octobre et décembre. Des bribes de nouvelles radiophoniques sont inscrites, la formulation d’une loi, un discours présidentiel stéréotypé. Tout le récit conduit à la reproduction d’une lettre de l’aimé, Fresnel. L’écriture prend la forme d’un collage, autre tentative de faire mosaïque. Sans doute, celle-ci a une forme générale, même si elle est partielle, dynamique, réactive, jamais définitive, donc. Tâche alors pour le lecteur de prendre en charge l’état de connaissance, saisi dans l’instant marqué par la mort de Lucien, amant et garde du corps, et de prendre aussi en charge le déroulé du temps, de construire une mémoire en bribes.
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