À l’occasion d’une interview dans laquelle il décrit les facteurs de blocage de notre pays, l’économiste Williams Savary ne mâche pas ses mots pour désigner l’un des plus grands freins à notre développement : les États-Unis d’Amérique. À la manière d’un Émile Zola, il accuse sans ambiguïté cette grande puissance qui n’hésite devant rien pour asseoir son hégémonie sur le reste du monde, au mépris de l’humain.
« L’Occident, en particulier les États-Unis d’Amérique, fait tout pour « abroger l’existence d’Haïti et défaire l’œuvre de Jean Jacques Dessalines, d’Henry Christophe et d’Alexandre Pétion ». Williams Savary ne va pas de main morte.
Cela a commencé, dit-il, même avant l’Indépendance. À l’époque, Haïti était considérée comme un mauvais exemple pour l’Amérique esclavagiste et ses ambitions émancipatrices étaient contraires au système économique en vigueur dans le sud des États-Unis
Au fil du temps, les raisons d’en vouloir à l’existence d’Haïti ont changé. Mais l’objectif d’asseoir le pouvoir hégémonique de l’Occident ne s’est nullement altéré. Au contraire. « J’accuse les États-Unis, chef de file de l’OTAN, de s’immiscer constamment dans les affaires du pays avec dédain, se permettant même de rédiger la Constitution de notre pays. » Il fait ici allusion à Franklin D. Roosevelt qui a rédigé la Loi fondamentale d’Haïti en 1927 avant la fin de l’occupation américaine.
Un autre cas qui choque la conscience de l’économiste : la déclaration de Joe Biden, l’actuel président des États-Unis qui, un jour, était appelé à parler d’Haïti, et s’est permis de dire que « si Haïti disparaissait, cela ne dérangerait personne ». C’était en 1994. Une déclaration en effet plus que choquante.
Le cas d’un autre chef d’État de l’État étoilé, Donald Trump, traitant Haïti de « pays de merde » n’en est pas moins répugnant.
Si, autrefois, le racisme fut une « causa belli », aujourd’hui, il serait plutôt question, en ce qui concerne les États-Unis, d’intérêts géopolitiques. L’oligarchie américaine veut être la seule maîtresse du monde, hostile à l’émergence de tout concurrent, alors que théoriquement elle prétend de promouvoir le marché libre.
« Un mépris aux conséquences gaves »
Le « mépris sans fard » de l’establishment américain vis-à-vis des Haïtiens a de graves conséquences, relève Savary. À ce sujet, l’économiste prend en exemple le refus catégorique des Américains, de l’établissement de relations entre Haïti et la République Populaire de Chine. Cet État avait plein de projets avec Haïti, notamment la construction de milliers kilomètres de routes, de voix ferroviaires, d’infrastructures portuaires et aéroportuaires. « Pourtant les États-Unis favorisent pour Haïti des rapports politiques, diplomatiques et commerciaux avec Taïwan ! Le plus choquant, ils ont des relations d’affaires et avec la Chine et avec Taïwan. C’est le cas de dire : fais ce que je te dis et non ce que je fais ! », ironise Savary pour montrer la perfidie des grands de ce monde.
Un autre cas soulevé par l’économiste, c’est celui du Venezuela, où Haïti s’approvisionnait en produits pétroliers. Sous l’influence de l’administration Trump/Pence, le Venezuela a été évincé du marché en Haïti. Un marché dont la valeur fluctuait entre 400 à 700 millions de dollars américains l’an. Selon lui, cette décision n’a été prise que pour favoriser aux fournisseurs américains l’accès au marché haïtien et pour faire valoir, malgré les conditions avantageuses du programme Petro Caribe, un point de vue doctrinal : la réduction au minimum du rôle de l’État dans la gestion de l’approvisionnement des produits pétroliers en Haïti.
Plus loin, Savary évoque la problématique du riz. Un marché qui varie entre US$ 350 à 500 millions de dollars américains l’an. Pour supporter leurs producteurs, les responsables états-uniens ont tout fait pour réduire les droits de douane en Haïti sur cette denrée importée de chez eux. De surcroît, subventionnée par le gouvernement américain, la production du riz a pour effet de provoquer le dumping sur le marché haïtien. Ce faisant, conclut Savary, nos voisins ont affaibli la souveraineté alimentaire en Haïti en détruisant la production rizicole nationale. Cette chute a ruiné nos producteurs de riz, les rendant incapables d’accéder au marché de la créance pour pouvoir s’approvisionner en semences, engrais, équipements nécessaires à l’optimisation de leurs rizières.
Selon Savary, le résultat est que le gouvernement américain, en sauvegardant les intérêts de ses producteurs de riz, n’a fait que favoriser les conditions de l’émergence des gangs armés en Haïti. Ventre affamé n’a point d’oreille ni de morale.
Au niveau industriel, Savary relève l’empreinte négative de l’Oncle Sam, citant par exemple le fait que l’Ambassade des États-Unis soit directement intervenue pour bloquer toute augmentation du salaire minimum en Haïti. En raison de cette immixtion malencontreuse et immorale, le capital américain est directement responsable de ce que la classe ouvrière haïtienne croupisse dans la misère. « Le pire, après avoir pris part à tant de décisions défavorables à Haïti, le gouvernement américain veut se présenter comme le sauveur d’Haïti, qu’il qualifie d’État failli ». Pour se donner bonne conscience, il alloue une fraction infinitésimale des impôts de ses citoyens à des programmes soi-disant d’apaisement social.
« Ne reproduisez pas les erreurs de la France en Afrique ! »
Savary juge cette manière d’agir plutôt contre-productive, non pas seulement pour Haïti, mais aussi pour le capital américain. Car, si la politique du gouvernement américain à l’égard d’Haïti prenait en compte l’intérêt de la nation haïtienne, le résultat serait gagnant-gagnant.
Contribuer à l’émergence d’une Haïti prospère serait un atout pour eux et non un fardeau, comme il est le cas présentement. « Les 12 millions d’âmes qui peuplent le territoire haïtien pourraient devenir 12 millions de consommateurs détenteurs de pouvoir d’achat, capables de consommer les produits américains, pas seulement les produits comestibles, mais des produits haut de-gamme et à haute valeur ajoutée, comme des réacteurs, des machines industrielles, des manufactures, le savoir-faire pointu dans la construction des infrastructures, les automobiles, etc. » Cerise sur le gâteau : les Haïtiens qui partent étudier aux États-Unis rentreraient chez eux une fois leurs diplômes obtenus. De même que les vacanciers.
Une élite économique et politique dont les intérêts seraient congruents à ceux de notre pays émergerait, prévoit Savary. Conséquence : ce serait la fin du règne des corrompus et des corrupteurs qui détournent le trésor public et de cette « bourgeoisie parasitaire répugnante ».
Pour Savary, la question de l’immigration des Haïtiens serait aussi résolue si « les Américains enlevaient leur pied du cou des Haïtiens » en les empêchant d’avoir accès à leurs ressources naturelles. Même les programmes similaires aux TPS, les visas humanitaires ne seraient d’ailleurs plus de mise.
Politiquement, les États-Unis seraient aussi mieux habilités à encourager une politique nataliste. « Cela veut dire promouvoir la croissance démographique à partir de sa population, comme le veut une grande partie de l’électorat américain, et non par l’immigration , une stratégie à laquelle une partie de l’électorat sympathise parfois, et parfois reste indifférente . »
Les États-Unis ne devraient plus imposer ses « règles » - ses « rules base order » - aux leaders haïtiens, mais plutôt démontrer leur bonne volonté d’être des partenaires fiables, responsables, avec lesquels nous pourrions construire la nation haïtienne. « Que vienne le jour où les États-Unis chercheront à ne plus s’approprier à leur seul profit les ressources naturelles des autres pays ! Autrement dit, être justes et honnêtes comme seules peuvent l’être les nations vraiment démocratiques. Sinon où est la différence avec les régimes autoritaires que l’Occident critique à longueur de journée ? »
Revenant à Haïti, Savary rappelle que l’Amérique doit changer d’attitude vis-à-vis des nations faibles comme Haïti, « un pays qui lui avait pourtant prêté main-forte lorsqu’ils en avaient besoin face à l’Angleterre et face à l’Allemagne Nazi».
« Américains, soyez reconnaissants pour une fois !, lance-t-il. Désenchaînez les ressources naturelles stratégiques d’Haïti, l’or, le pétrole . La Navase ! Négociez des partenariats équitables ! Ne reproduisez pas les erreurs que la France, votre partenaire à l’Otan, a commises au Mali, au Niger, au Burkina Faso ! Il est temps de finir avec le ’’tout pour vous rien pour l’autre’’ ! Vous devez reconnaître et accepter que les Haïtiens eux aussi veulent être souverains et prospères ! », lâche-t-il avant de conclure qu’une Haïti souveraine et prospère ne serait plus une source d’instabilité et une menace dans la région, ni un fardeau pour les Nations Unies.
Pour Savary, évoquant la mémoire de ses ancêtres Jacques et Césaire Savary, qui ont combattu à Savannah pour une Amérique libre, une Haïti prospère serait « une torche que les Américains pourraient brandir aux Nations Unies » à la barbe de leurs « adversaires » ou concurrents sur la scène géopolitique.
Huguette Hérard
