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Masculinité, impunité et féminicide dans la société haïtienne

Masculinité, impunité et féminicide dans la société haïtienne



La violence de genre est l’un des problèmes majeurs que les sociétés actuelles n’arrivent pas encore à solutionner, nonobstant des efforts faits par de différentes organisations de défense des droits humains, principalement par des mouvements féministes. Selon la Déclaration des Nations Unies sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes, la violence de genre est conçue comme « tout acte de violence dirigé contre des femmes en tant que telles et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée » [1].

La société haïtienne n’est pas exempte d’une telle violence puisque des cas de viols, de harcèlement, de violences domestiques, psychologiques et symboliques sont très récurrents. De plus, les cas de féminicides enregistrés dans diverses régions du pays au début de cette année révèlent l’ampleur de ce problème dans ladite société. En moins de 7 jours — du premier au sept janvier 2021, au moins cinq femmes ont été assassinées par leur copain. Au Canapé-Vert, le 1er janvier, Sherley Monfort âgée de 20 ans a été assassinée par son petit ami Zenden Anderson Chérestal avec au moins 25 coups de couteau. Le 5 janvier, à La Gonâve, Nickson Philogène est accusé d’avoir tué sa copine, Jepheline Beauvoir à coups de couteau [2]. Le 6 janvier, dans le Département du Sud-est, Lesly Cyprien a été aussi accusé de meurtre sur sa fiancée Derline Carénat avec six coups de couteau [3].

Si dans d’autres pays l’une des plus grandes préoccupations actuelles des populations est la pandémie du Covid19, en Haïti, c’est l’insécurité généralisée, l’impunité, la violence dégénérée qui traumatisent le peuple. Avec la multiplication des cas d’enlèvements contre rançon « kidnapping », de meurtre et de féminicide, l’année 2021 s’initie d’une manière encore plus préoccupante que celle de 2020. Partant de ces observations, nous proposons une brève réflexion sur la montée des cas de féminicide dans la société haïtienne.

Le concept de féminicide a été utilisé pour la première fois par Diana Russel en 1976, devant la Cour internationale des crimes contre les femmes, tenue à Bruxelles, pour caractériser le « meurtre des femmes parce qu’elles sont femmes ». Selon cette approche, le concept décrit le meurtre de femmes par des hommes motivés par la haine, le mépris, le plaisir ou un sentiment d’appartenance. L’inégalité de pouvoir entre les deux sexes est une source d’explications probantes.

Dans les sociétés patriarcales, l’homme a la conviction d’un sentiment de droit et de force qui lui « garantit » le « droit de dominer » les femmes tant dans la sphère de l’intimité que dans la vie publique. Par ce sentiment, l’homme se sent « autorisé » à utiliser la violence, y compris le meurtre pour affirmer sa volonté de puissance. Dans ce sens, le féminicide est bel et bien une partie des mécanismes de perpétuation et de reproduction de la domination masculine qui est profondément enracinée dans les structures sociales contemporaines. Le meurtre crapuleux des femmes représente alors la dernière étape d’un continuum de violences qui terrorise celles-ci.

Dans la société haïtienne, bien que la violence genrée soit récurrente, cette forme de féminicide n’était pas aussi fréquente. Nous constatons qu’en moins de 7 jours, environ 5 femmes ont été assassinées aux armes blanches par leur partenaire. Quelle explication pourrait-on donner à ce fait ? i) la naturalisation et la reproduction de la violence structurelle contre les femmes ; ii) l’impunité totale caractérisant le système judiciaire haïtien ; iii) la banalisation de la vie, entre autres ; telles sont les hypothèses qui peuvent être mobilisées pour répondre à la question posée.

I. Naturalisation et reproduction de la violence structurelle contre les femmes

En Haïti comme dans beaucoup d’autres pays, la violence contre les femmes et les filles ne vient pas seulement du dehors, mais au sein même des foyers. Les femmes et les filles sont les principales victimes de cette violence dénommée violence domestique. Dans ce sens, à cause de cette violence, la maison n’est toutefois pas un lieu de protection et de sécurité pour les femmes ainsi que pour les enfants. C’est-à-dire que le « foyer » peut être un lieu de terreur et de violences — physique et/ou psychologique. Selon l’UNICEF [4], la violence domestique « recouvre la violence perpétrée par un partenaire intime ainsi que par d’autres membres de la famille, où qu’elle ait lieu et sous quelque forme que ce soit ». De plus, l’UNICEF voit la violence à l’égard des femmes et des filles comme une épidémie mondiale qui tue torture et mutile, physiquement, psychologiquement, sexuellement et économiquement.

Quand cette violence est l’élément structurant des relations au sein d’une famille, les membres de celle-ci tendent à l’intérioriser et la reproduire comme quelque chose de « normal ». C’est cette normalisation qui va donner à cette violence un statut naturalisé. Les enfants issus et vécus au sein d’une telle structure familiale vont être très affectés. Souvent, d’une part, les enfants du sexe masculin tendraient à grandir avec une perception selon laquelle « violenter une femme fait partir de l’attribution masculine » et d’autre part, ceux du sexe féminin tendraient à grandir avec l’idée selon laquelle, « qu’il est acceptable qu’un garçon violente une femme ». C’est l’un des éléments expliquant l’absence ou le manque d’initiative radicale pour combattre ce mal séculaire dans un pays comme Haïti.

En Haïti, selon les données du ministère de la Santé publique et de la Population, dans une étude réalisée durant l’année 2016-2017, 29 % des femmes et filles âgées de 15 à 49 ans interrogées ont été victimes de violence physique, depuis l’âge de 15 ans [5]. Des organisations de femmes et de droits humains en Haïti ne cessent pas de dénoncer la violence démesurée qui affecte les filles et les femmes haïtiennes. Cependant, les crimes contre celles-ci deviennent de plus en plus horribles, les gens, particulièrement les autorités judiciaires se montrent de moins en moins préoccupées. Par exemple, dans le Département de la Grand’Anse, en 2019, 123 femmes et filles ont été victimes d’actes de violences diverses [6]. Selon l’Initiative Départementale contre la Traite et le Trafic des Enfants (IDETTE), durant le confinement dû au Covid 19, 41 mineures âgées de 14 à 17 ans ont été violées et sont tombées enceintes [7] dans le Département de la Grand’Anse. Toujours dans ledit département, au début de ce mois de janvier, Mesta Chaumette, vice-délégué de la ville de Beaumont, est accusé de viol sur une mineure de 15 ans [8] ; et, à Moron, Ronsard Lizaire, un inspecteur de police est aussi accusé du viol d’une jeune fille de 16 ans [9].

Selon J-COM [10], Ralph Théano, ancien ministre du gouvernement Martelly-Lamothe, a pris position en faveur de ces kadejakè, dans le but d’intimider les organisations de défense des droits humains et les filles victimes de viols dans la Grand’Anse. Il faut dire que le comportement dudit ancien ministre n’est pas inédit chez les personnalités publiques de ce pays. L’ancien président Sweet-Micky Martelly, lors d’un meeting à Miragoane en 2015 a tenu des propos grivois à l’égard d’une femme pour démontrer sa masculinité, sa puissance de mâle et ce qu’il a l’habitude de faire aux femmes [11]. Le pire, c’est qu’il a reçu beaucoup d’acclamation de la part du public. Seulement la naturalisation et l’impunité peuvent expliquer tous ces actes grossiers.

II. L’impunité et ses conséquences

En Haïti, il y a une impunité sans précédent et sans nulle autre pareille. La justice devient un produit commercial qui se vend au plus offrant. On vend et on achète. Se lajan w ki pou rete w. Être corrompu devient une vertu, se may k ap mete. Comme a dit Maurice Sixto, les autorités judiciaires « ap voye chen sou chat ; fatra sou pousyè » pour gagner de l’argent. En fin de compte, se sòt ki bay, se egare ki pa pran. La corruption est la principale source d’impunité en Haïti. Comme souligne le Collectif Contre l’Impunité [12], « la forte prévalence de la corruption au sein du système de justice affaiblit l’État de droit ainsi que la jouissance effective des droits humains des Haïtiennes et des Haïtiens ». Ce qui a permis aux agents de l’État de se livrer à des pratiques d’enrichissement illicite, dont la vaste majorité demeure impunie.

L’impunité normalise la corruption et les crimes dans ladite société. Être criminel devient un « titre noble ». Sous les ondes de radios, des kidnappeurs se disent entrepreneurs. Oui ! Entrepreneurs qui commercialisent des êtres humains particulièrement des Haïtiens.

Les autorités étatiques ferment leurs grands yeux et ouvrent leur grande bouche jour et nuit pour se vanter et claironner qu’il y a un état de droit en Haïti. Beaucoup d’entre elles ne cessent d’affirmer d’entretenir de bonnes relations avec des bandits. Donc, elles ne veulent pas s’ennuyer de ses bandits. Les gangs se formalisent et se fédéralisent sous la demande des autorités gouvernementales. Les autorités onusiennes en Haïti appuyaient fortement l’initiative. Les gangs deviennent tout puissants. Ils terrorisent la population. Quand cette dernière exige l’intervention des autorités étatiques, ces dernières font des simulacres réalisant des opérations, mais sans aucun bilan positif. Dans une opération à Croix des Bouquets, les policiers de l’opération ont écrasé une partie du mur sécurisant la maison du chef de gang 400 mawozo. Ce dernier s’énerve tout en annonçant qu’il va fusiller et kidnapper des membres de la population pour trouver de l’argent pouvant reconstruire le mur détruit.

Si selon la théorie de Marx Weber, l’État a le monopole de la violence physique légitime, en Haïti, actuellement, ce monopole semble être partagé entre les autorités étatiques actuelles et les chefs des gangs. Car, les autorités gouvernementales et les criminels agissent comme deux forces apparemment parallèles, mais qui se convergent en leur action : les premières se meuvent par l’avidité du pouvoir et de l’argent et les derniers par l’avidité de l’argent. Dans la société haïtienne, une survalorisation de l’argent s’instaure au détriment de la vie. L’argent devient tout et la vie de l’autre n’est qu’un rien. On kidnappe des gens! On les maltraite ! On les filme ! On met les vidéos sur les réseaux sociaux ! Pour les libérer, on demande de fortes sommes d’argent ! Oui ! On parle de milliers et de millions de dollars américains ! Quand elles sont femmes, on les viole aussi ! On les tue ! On les jette sur les ordures ! La vie est banalisée par les autorités gouvernementales ainsi que par les bandits.

III. Banalisation de la vie

À chaque fois que nous observons un meurtre crapuleux et inhumain, « nous disons : il ne peut pas avoir un autre plus horrible ». Mais, c’est une affirmation enfantine ! Nous sommes dans un processus demounizasyon totale. Les assassinats répétés sur les femmes à coups de couteau en témoignent.

« Pete bal » « vide bal » sur quelqu’un, expressions très courantes indiquant que la vie de l’autre ne vaut rien. Actuellement, on dit que la durée de vie d’une personne en Haïti est de « 24 heures renouvelables ». La violence s’est normalisée. C’est-à-dire elle devient norme. Tuer une personne devient aussi une trivialité.

Quelle relation a tout cela avec le féminicide ? Disons-nous que l’impunité totale régnant dans le système judiciaire haïtien donne une sorte de confort et de sécurité aux criminels. Cette impunité due à la corruption généralisée s’additionne à la masculinité toxique dérivant de l’intériorisation d’une structure sociale qui normalise la violence contre les femmes configurant un terrain fertile pour le féminicide. Donc, l’augmentation à outrance des viols et assassinats des femmes par leur partenaire est le reflet d’une société malade et anomique. Le féminicide est la phase ultime d’un continuum de violence. Comme illustre la déclaration des parents de Sherley assassinée par son amant : « Zendeng avait l’habitude de violenter Sherley ».

Enfin, ce texte est une réflexion préliminaire sur un problème complexe qui devrait mobiliser toutes les forces vives de ladite société. Puisque l’impunité serait l’une des principales sources de ce problème, en ce moment, l’union des organisations de la société civile est plus nécessaire que jamais.

Des luttes radicales contre toute sorte de violence (genre, domestique, psychologique, économique, sexuel) à l’égard des femmes sont fondamentales pour étouffer le phénomène du féminicide. Nous avons signalé que la violence genrée est très présente dans les relations familiales, l’espace domestique étant aussi un lieu de violence. Le plus souvent, à cause de la terreur régnant dans cet espace, la victime est obligée de se taire. Donc, c’est urgent qu’on multiplie les débats sur ces types de violences pour que celles qui en souffrent puissent dénoncer leurs bourreaux.


Frantz Rousseau DÉUS (Sociologue)

E-mail : frantzrousseaudeus@yahoo.fr

________________________________________
[1] Nations Unis, Assemblée Générale, 1994. (art. premier) https://undocs.org/fr/A/RES/48/104
[2] Vant Bèf Info – Actualités d’Haïti | Politique, Economie, Sécurite, International, Sport, Société (vantbefinfo.com)
[3] https://vantbefinfo.com/haiti-securite-lesly-cyprien-le-presume-assassin-de-derline-carenant-arrete-a-jacmel/
[4] https://www.unicef-irc.org/publications/pdf/digest6f.pdf
[5] Ministère de la santé publique et de la population de la République d’Haïti, Enquête, mortalité, morbidité et utilisation des services, juillet 2018, pages 389 et 391.
[6] https://reliefweb.int/report/haiti/ins-curit-123-femmes-et-filles-victimes-d-actes-de-violences-diverses-en-2019-dans-la
[7] http://haiti24.net/grandanse-violees-41-mineures-tombent-enceintes-de-leurs-agresseurs/
[8] http://haiti24.net/le-vice-delegue-de-beaumont-accuse-de-viol-sur-mineure/
[9] Grand’Anse : Viol sur mineures, des autorités locales ciblées – JCOM Haiti
[10] La sortie honteuse de l’ancien ministre Ralph Théano sur les cas de viols enregistrés récemment dans la grand’anse – JCOM Haiti
[11] https://www.youtube.com/watch?v=bgdyce_esLg
[12] Collectif Contre l’Impunité (2018, p.12): https://www.asfcanada.ca/site/assets/files/7636/asfc-memoire-contre-impunite-juin-2019-fr_web.pdf




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