RTPacific Contact Avis
 
28.05° C
  à Port-au-Prince
Radio Pacific 101.5 fm - En direct
Le Journal Dernière heure Actualité Édito Tribune Société Économie Culture Diaspora Sport rpacific101.5 FM  
× Immobilier Appartements Maisons Locaux commercial Locaux pour Bureau Terrains Véhicules Voitures Camions Tout Terrains Minibus Motos Divers Animaux Articles ménagers Ordinateurs et pièces Équipement électronique Équipement industriel Équipement lourd Diverses études Légal Bijoux et montres Smartphone et tablettes Vêtements Jeux video

Regard sur l’orientation philosophique et politique de l’enseignement du Service Social en Haïti

Regard sur l’orientation philosophique et politique de l’enseignement du Service Social en Haïti



L’enseignement du Service Social, comme toute autre discipline, passe par l’apprentissage d’un certain nombre de savoirs et de savoir-faire relatifs à la profession. Au-delà de l’acquisition de ces connaissances, il est nécessaire que les étudiants, au cours de leur formation, reçoivent des connaissances adéquates leur permettant de développer une analyse critique sur la nature de la profession afin qu’ils soient capables à l’avenir, de mieux orienter leurs pratiques professionnelles. Cependant, l’enseignement des fondements théoriques en Service Social varie d’une école de pensée à l’autre et suscite souvent des débats sur l’orientation philosophique de la profession. Ces débats mettent en évidence certaines tensions dans la conception même du Service Social, c’est-à-dire, des tensions épistémologiques relatives aux fondements théoriques de la profession et des tensions idéologiques relatives à la fonction du Service Social dans la société.

À cet effet, le mouvement de la reconceptualisation initié dans les années 60 en Amérique latine provoquait un ensemble de mise en question épistémologique et ontologique sur la nature, la fonction, le rôle et la genèse du Service social dans ce continent. Si pour Netto (1975), le mouvement de la reconceptualisation était un mouvement réformiste, visant à maintenir l’ordre social de la société bourgeoise ; pour Leroy (2015), ce mouvement a été caractérisé par la remise en question du modèle positiviste-fonctionnaliste du Travail Social nord-américain, de la domination culturelle et économique des pays latino-américains par les États-Unis, en priorisant le contexte latino-américain. C’est dans cette logique, selon Leroy (2015) que le terme de « Travail Social » se substitue à celui de « Service Social », en consacrant une rupture avec le Service Social traditionnel et adopte un autre paradigme visant à transformer les structures sociales génératrices d’inégalités.

À ce sujet, il est nécessaire de demander: s’il existe une différence épistémologique entre le « Service Social » et le « Travail Social »? Est-ce que la substitution le terme du « Service Social » en « Travail Social » est une condition nécessaire et suffisante pour qualifier un changement de paradigme? Cette approche parait idéaliste dans la mesure où elle priorise le discours sur l’essence du mouvement de la reconceptualisation. De plus, cette perspective considère la professionnalisation du Service Social comme le fruit d'un processus évolutif et étapiste - Assistance sociale, Service Social et Travail Social- des pratiques philanthropiques et caritatives construites par les organisations sociales caritatives, en ignorant les déterminations socio-historiques et économiques dans lesquelles s’insère l’émergence de la profession.

Tenant compte de ces déterminations citées ci-dessus, on comprend que l'émergence de la professionnalisation du Service Social est une nécessité du système capitaliste, insérée dans la division sociale et technique du travail que se situe dans la transition du capitalisme concurrentiel vers le capitalisme des monopoles, en créant un espace socio-professionnel dans lequel l'agent professionnel agit en tant que salarié dans l'exécution des politiques sociales comme espace privilégié de la profession (NETTO, 2011).

Considérant que le rapport contradictoire entre capital/travail dans le monde actuel est une totalité, l'émergence du Service Social en Haïti s'insère dans ce même processus de mode de production capitaliste. Néanmoins, il faut préciser qu’il existe des déterminations socio-historiques particulières inhérentes à son émergence, tenant compte la singularité des manifestations du capitalisme d’un pays à l’autre.

À cet égard, Louis-Juste (2008) met en évidence que l’émergence du Service Social en Haïti est étroitement liée au développement du capitalisme, comme la résultante du projet de subordination de l'État haïtien au développement de l’impérialiste nord-américain dans la région, afin d'empêcher les prolétaires haïtiens de se rebeller dans les entreprises impérialistes américaines.

Louis-Juste (2008) pointe des déterminations socio-historiques, idéologiques et économiques assez importantes pour contextualiser l’émergence du Service Social en Haïti. Cependant, en se référant au Manuel de Règlementation Académique et le Plan d’Études de 2000 de la Faculté des Scieces Humaines (FASCH) et le manuel du cours des fondements philosophiques du Service Social de Guy Dallemand, on constate que l’enseignement du Service Social en Haïti priorise l’approche étapiste et évolutive de la professionnalisation du Service Social. Dans le plan d’étude, il est clairement établi que la formation académique est axée sur la rationalisation de l’Assistance sociale, l’enseignement du Service Social et la tendance au Travail Social. Ces axes mettent en évidence le caractère conservateur de l’enseignement du Service Social en Haïti, tout en niant intentionnellement le contexte qui constitue l’émergence du Service Social dans le pays en tant que profession.

Il faut dire que, contrairement à la tendance évolutionniste, la professionnalisation du Service Social n’est pas une continuité des pratiques assistancialistes, d'aide aux pauvres, ni de l'organisation de la charité. Cette thèse soutient une perspective factuelle de l'histoire du Service Social, comme si la profession se construisait à travers une histoire isolée, dissociée de ses déterminations historiques. De plus, cette perspective est mécanique et transforme l'historicité de la profession en une chronique essentiellement linéaire, tout en niant les fonctions politique et idéologique de la profession. De cette visée, on comprend que l’enseignement du Service Social en Haïti a un caractère instrumental, étant une profession essentiellement analytique et interventionniste qui participe à la production et reproduction des rapports sociaux dominants pour maintenir l'ordre et la cohésion de la société dans une perspective de conciliation de classes.

Les réflexions de Lamamoto et Carvalho (2014) sur le Service Social brésilien, relatives à la reproduction des relations sociales, peuvent également contribuer à caractériser le rôle du Service Social en Haïti. Selon Iamamoto et Carvalho (2014), la profession implique, dans la reproduction de la totalité du processus social, non seulement la reproduction des forces productives et des rapports de production dans leur totalité, mais aussi la reproduction des productions spirituelles, juridiques, artistiques et philosophiques. À cet effet, l'orientation théorico-méthodologique du processus de formation des professionnels en Service Social en Haïti, a un rôle déterminant dans les fondements de la profession, concernant sa participation à la reproduction des relations sociales.

La pratique du Service Social en Haïti continue dans la perspective d'intervention basée sur la trilogie (service social individuel, service social de groupe et communautaire), qui vise à occulter la position politique de la profession au détriment des usagers. Dans cette lignée, le professionnel du Service Social devient un agent purement technique, incapable de réfléchir aux problèmes sur lesquels il intervient. Cette philosophie qui oriente les pratiques du Service Social dans le pays se fonde sur une perspective positiviste, qui considère les problèmes de la société comme le dysfonctionnement des individus.

L'orientation des méthodes (individuel, groupe et communautaire) - fortement influencée par les écoles du Service Social nord-américaines et de l’Amérique Latine - considère les profondes inégalités sociales générées par le système capitaliste comme des problèmes individuels et ignore intentionnellement le fait que de telles expressions sont inhérentes aux ordres politiques, économiques, sociaux et idéologiques émergeant dans des relations antagoniques de classes. De plus, cette approche méthodologique fragmente les individus, en ne les considérant pas dans leur globalité au sein de la société. Ainsi, il concentre les interventions sur les individus dans une perspective corrective à travers un intérêt marqué pour les interventions dites « micro » c’est-à-dire celles au niveau des individus, des groupes et des familles, en ignorant les causes qui génèrent les expressions de la question sociale haïtienne.

Les méthodes de Service Social « individuel, de groupe et communautaire » constituent des éléments qui caractérisent l'orientation libérale-bourgeoise de la profession dans le pays. À cet égard, Louis-Juste (2008) dans son analyse du Manuel de Règlementation Académique et le Plan d’Études de 2000 de la Faculté des Sciences Humaines guidant le processus de la formation des professionnels du Service Social en Haïti, critique l'orientation positiviste de la profession, tout en prenant comme exemple le cours dénommé : Théories et pratiques du Service Social. L'orientation philosophique de ce cours décrit le caractère métaphysique de l'enseignement de la profession ; car il présuppose, d'une part, l'existence des théories du Service Social et, d'autre part, les pratiques d’intervention.

En réfléchissant sur la relation théorie et pratique de l'enseignement de la profession, on comprend que la formation du Service Social en Haïti est configurée dans une conception idéaliste qui considère la pratique comme une simple activité de conscience. De cette perspective, Faermann (2016) souligne qu’au niveau du positivisme classique, la science n'apparaît que lorsque l'esprit, abstrait de toute préoccupation pratique aborde les choses dans le seul but d'avoir ses représentations.

Par ailleurs, sur la base des réflexions faites en relation avec le Manuel de Règlementation Académique et le Plan d’Études qui mettent en évidence les méthodes (individuels, groupe et communautaire) de l'enseignement du Service Social en Haïti, on décèle que ces méthodes peuvent être considérées comme des éventuelles recettes dans les pratiques professionnelles. En ce sens, l'exercice professionnel s’imbrique dans des méthodes prédéfinies à travers des techniques d'intervention que peuvent être constituées de recettes appliquées à des cas-problème. Dans ce processus, les usagers sont considérés comme des sujets passifs qui doivent être étudiés suivant une grille d’évaluation préétablie.

Le processus de formation et la pratique professionnelle en Haïti ne s'écartent pas de la philosophie positiviste qui a favorisé l'émergence du Service Social dans le pays. Considérant qu'il est une profession salariée, la pratique professionnelle en Haïti est orientée à travers les dimensions technico-opératoire, théorico-méthodologique, projet politique de la classe bourgeoise et de dimension des principes éthiques éclectiques liés à l'enseignement du Service Social des autres pays.

La loi du 19 juin 1974, portant la création de la Faculté des Sciences Humaines, dans le cadre de l'Université de l'État haïtien, a consacré le Service Social comme discipline académique. Cependant, on constate jusqu’à date en Haïti, l’absence d’un ordre des Travailleurs sociaux pouvant élaborer un projet éthico-politique professionnel et d'un Code de déontologie propre à la pratique professionnelle. Il est à noter que l'absence d'un projet éthico-politique professionnel ne signifie pas que la profession n'a pas un projet qui oriente les pratiques professionnelles, considérant que les actions professionnelles ne sont jamais neutres par rapport à la position politique et idéologique de l’intervenant. Au contraire, elles sont orientées par le projet de société bourgeoise, en tant que projet dominant de la société capitaliste. Comme Netto (1999) l’affirme, les projets de société qui répondent aux intérêts de la classe ouvrière disposent toujours de conditions moins favorables pour faire face aux projets de la classe économiquement et politiquement dominante.

En dépit du fait que la profession ne dispose pas encore d’un code de déontologie clairement défini par les professionnels, l’enseignement et les pratiques d'intervention du Service Social en Haïti sont essentiellement influencés par des principes déontologiques et éthiques du Service Social canadien et des pays d'Amérique Latine, ce qui constitue une orientation éclectique de ces principes venant d’écoles de pensées différentes. Compte tenu de l'influence de l'enseignement et de la pratique du Service Social en Haïti, il est essentiel de se questionner sur l’instauration d’un Service Social haïtien. En ces termes, Jean Baptiste (2017) affirme que le Service Social haïtien n'a pas d’identité propre, du fait d’un déficit épistémologique qui empêche les professionnels d'appréhender le réel haïtien dans une perspective de transformation de la réalité social et économique des usagers.

À partir de toutes ces considérations théorico-méthodologiques, politiques et historiques décrites ci-dessus, on peut dire que l'enseignement du Service Social en Haïti s'insère dans une logique réformiste du capitalisme visant à concilier les conditions et les relations de travail. Dans cette perspective, les Travailleurs sociaux haïtiens travaillent généralement dans des Organisations Non-Gouvernementales (ONG) nationales ou internationales financées par des agences internationales pour exécuter des tâches à caractère assistencialiste et philanthropique, afin d'apaiser les effets des expressions de la « question sociale haïtienne ». Tenant compte de ces réflexions faites ci-dessus, on ne peut comprendre le Service Social qu’en le situant dans les contextes historique, politique, idéologique, social et économique où il a pris forme, tout en considérant des rapports et des enjeux sociaux qui se sont développés dans la société. C’est en ces termes qu’on interroge les fondements de l’enseignement du Service Social en Haïti et le caractère instrumental des pratiques professionnelles que prône une analyse superficielle des cas-problèmes en occultant souvent les aspects sociaux de l’intervention.

Dominique Antoine
Doctorant en Service Social et Politique sociale de l’Universidade Estadual de Londrina
antoine.dominique1982@gmail.com


Références

FAERMANN, Lindamar Alves. Teoria social de Marx: conhecimentos e contribuições ao trabalho do assistente social. In: Serviço Social em Revista. Londrina: UEL, v. 18, n. 02, 2016, p. 34– 51;

IAMAMOTO, Marilda V. & CARVALHO, Raul de. Relações sociais e Serviço Social no Brasil: esboço de uma interpretação histórico-metodológica. 41 ed, São Paulo: Cortez; Lima: CELATS, 2014 ;

LEROY, Handy. Genèse et reproduction du travail social en Haïti. Mémoire présenté à la Faculté des arts et des sciences en vue de l’obtention du grade de Maître ès en Sciences en Service social, Université de Montréal. Montréal- Canada, 2015;

LOUIS-JUSTE, Jean Anil. Service Social et Sciences Humaines, rapport épistémologique ou relations ontologiques ? Port-au-Prince: ASID, 2008;

JEAN BAPTISTE, Marc Donald. Existe-t-il un Service social haïtien ? In Le National 2017. Disponible en: http://www.lenational.org/existe-t-service-social-haitien/, visité le 16/08/2019 ;

NETTO, José Paulo. Capitalismo monopolista e Serviço Social. São Paulo: Cortez, 2011;

NETTO, José Paulo. A construção do Projeto Ético-político do Serviço Social. Serviço Social e Saúde: formação e trabalho profissional. 4 ed., São Paulo: Cortez. 2009;

UNIVERSITÉ D’ÉTAT D’HAITI/FACULTÉ DES SCIENCES HUMAINES. Manuel de Réglementation Académique e Plan d’Études. Port-au-Prince: UEH, 2000.




Articles connexes


Afficher plus [2076]