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L’assassinat de Jovenel Moïse : une lecture classique au-delà du personnage

L’assassinat de Jovenel Moïse : une lecture classique au-delà du personnage



Les possibles scènes de tortures entourant l’assassinat indicible du Président Jovenel MOÏSE dans sa résidence privée dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021 dépassent l’imagination. La cruauté avec laquelle Monsieur Moïse a été assassiné laisse penser à un règlement de comptes entre mafieux après un deal qui a mal tourné. Mais non, c’était le président de la République. Considéré comme un acte sauvage, inhumain, inédit tant dans l’histoire politique contemporaine d'Haïti que dans celle de toute la sous-région des Caraïbes, ce crime aux mobiles inavoués marquera pour longtemps l’esprit et l'âme des Haïtiens de quelque secteur idéologique auquel ils puissent appartenir. Au-delà des opinions déjà exprimées, comment comprendre ce crime ? s’inscrivant au cœur d’une démarche désintéressée ne prend pas en compte le personnage Jovenel Moïse, nous oserons offrir la possibilité aux lecteurs de saisir et de comprendre la portée symbolique et les conséquences psychologiques de ce drame pour l’État haïtien au travers d’une lecture classique de l’État tant du point de vue philosophique, politique que juridique.

À travers le processus de monopolisation qui a vu naître l’État moderne, notamment d’un point de vue européen-centré, ce dernier ne saurait exister en dehors de ses fonctions régaliennes. Autrement dit, aux dires de Norbert Elias, ces fonctions, anciennement attribuées au Roi, sont indissociables à la naissance de l’État. Depuis les premiers discours académiques sur l'État ou les pouvoirs politiques produits par les penseurs du Siècle des Lumières, la Science politique dénombre cinq grandes fonctions régaliennes classiques de l'État. La première : entretenir l'armée et assurer l’ordre public à l'intérieur des frontières. La Sécurité. C’est aussi mener la politique étrangère. La Justice. C’est la souveraineté économique en battant monnaie et lever l'impôt. Mais dans ce travail, seulement deux (2) retiendront notre attention, dont notamment, celles d’assurer et de maintenir l’ordre public à l'intérieur des frontières de l’État et celle de concevoir et conduire la politique étrangère du pays.

Évidemment, ces deux premières fonctions paraissent être les deux faces d’une même réalité, celle de préserver la survie et l’identité de l’État par des parades de sécurité orientées à la fois vers l’intérieur et l’extérieur du territoire. En effet, ces missions de protection de la population sur son territoire sont l’une des premières prérogatives de tout État souverain, viable et responsable. Elles impliquent de parer à toutes les menaces qui peuvent mettre en cause à la fois les membres de la collectivité, ainsi que l’intégrité physique et l’identité nationale de cette collectivité. Une autre fonction régalienne accessoire à celle de la sécurité est de rendre ou d’administrer la justice afin de pacifier les relations sociales, résoudre les conflits individuels ou collectifs et maintenir la cohésion de la société.

Depuis plus d’une décennie, Haïti est en pleine déchéance et déliquescence politique. Au cours des cinq dernières années, en tant qu'État en crise, elle n’est guère en mesure de protéger sa population et les ressortissants étrangers contre toutes éventuelles agressions extérieures et/ou internes. N’est-ce pas là d’ailleurs la définition classique de la notion d’’État failli'' ? : un État qui n’est plus en mesure de régler les services de sa dette extérieure, à cause de sa situation de faillite économico-financière, et qui ne parvient plus à assurer ses fonctions régaliennes de sécurité, résultant de la défaillance de ses infrastructures de sécurité. Cette déchéance et déliquescence politique est, entre autres, marquée par la désorganisation institutionnelle de l’État, la démystification du symbolisme de l’État, l’insécurité généralisée, les crimes politiques, et les massacres en masse perpétrés par des gangs armés, l’impunité, la corruption, la misère, les crises alimentaires, les tensions sociales, le kidnapping, etc.

En effet, c’est dans ce contexte de psychose collective entretenue par les gangs armés et accentuée par l’impuissance du régime à prévenir et empêcher les actions criminelles que l’assassinat tragique du Président Jovenel MOÏSE ait pu avoir lieu. En s'attaquant à l’intégrité physique et à la vie de celui qui personnifie et incarne l’État et qui est le premier symbole de son identité et de sa dignité, ce crime aura été la plus grave atteinte à la sureté de l'État et peut à juste titre être considéré comme la plus grande agression à laquelle un pouvoir politique est susceptible d’être confronté. Le poids de la personnalité visée, poids politique, mais surtout symbolique et psychologique, confère, dis-je, à ce crime une charge émotionnelle considérable. D'où, la raison pour laquelle il fait l’objet depuis lors d’une publicité internationale et risque d’induire des conséquences aux résonances mondiales.

La participation des individus de nationalité colombienne et américaine à cet assassinat innommable, de concert avec des Haïtiens, met à nue la première des fonctions régaliennes de l’État, c'est-à-dire la sécurité dans sa double dimension, et fait surgir automatiquement la nature du droit international privé du crime, parce qu’il y met en situation des personnes de nationalités étrangères, et public, parce qu’il y a plusieurs États qui sont obligés de conduire des enquêtes simultanément afin que la lumière soit faite sur le degré d’implication de leurs ressortissants.

Pour avoir été dans l'exercice de ses fonctions, M. Jovenel Moïse représentait l’État haïtien, comme sujet de droit international public, incarnait le symbole et l’autorité de l’État. Si son assassinat n’a pas mis fin à l'existence de l’État, c’est parce que, selon Georges Budeau, son existence n’appartient pas à la phénoménologie tangible : elle est de l'ordre de l’esprit. L’État est, au sens plein du terme, une idée. N’ayant d’autre réalité que conceptuelle, il n’existe que parce qu’il est pensé. En revanche, cet assassinat a pu attaquer les symbolismes et les fondements de l’État haïtien comme entité juridique à part entière, et en particulier, la solennité de la fonction présidentielle.

L’État demeure le sujet principal de l’ordre juridique international. C’est l'entité fondatrice, car les autres sujets du droit international n’existent que parce que l’État a consenti à ce que ce soit le cas. Or, aujourd'hui, au-delà de sa double existence interne et internationale, l’État haïtien ne détient plus la compétence de sa compétence. Son existence est menacée par des fractions armées qui occupent des espaces stratégiques et importants. Que compte faire Haïti, dès l’instant, pour qu’un tel crime ne soit plus produit à l’avenir ?

Faire la lumière et établir les responsabilités pénales des auteurs et coauteurs du meurtre du Président Jovenel MOÏSE est une obligation morale et juridique pour l’État haïtien, sans tenir compte des attentes de sa famille, ses proches et amis. Sinon, dans une perspective hobbesienne, le premier qui posa les jalons du Droit international public, et la Charte des Nations unies, quelle est l’importance de l'État haïtien au sein de la communauté des Nations, s’il ne parvient pas à protéger son président qui est habilité à prendre et à respecter des engagements internationaux en son nom, au regard du principe ‘’Pacta sunt servanda"?

Witzer MESADIEU
Politologue et Juriste
mesadieuwitzer@gmail.com




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