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Les misères des Haïtiens face à la problématique de la distribution des produits pétroliers

Les misères des Haïtiens face à la problématique de la distribution des produits pétroliers



Depuis les années 2010, on a observé de manière récurrente plusieurs crises qui ont affecté la distribution des produits pétroliers en Haïti et qui sont pour la plupart dues à l’inadéquation entre la gestion des commandes et de l’arrivée desdits produits dans le pays. Cette inadéquation se traduit souvent par de graves pénuries qui affectent pendant plusieurs jours le fonctionnement de l’économie nationale sous la forme de ralentissement ou de blocage de plusieurs services et activités comme le transport urbain et le transport interurbain ainsi que la sécurité alimentaire de la population.

Tous ces inconvénients revêtent un caractère de gravité qui fait qu’on peut légitimement parler de grande menace pour ce qui concerne le niveau de vie de la population dont la pauvreté augmente de manière dangereuse d’autant que les fluctuations des prix des produits pétroliers pèsent lourdement sur la balance commerciale du pays dont la monnaie nationale est en chute libre depuis plus d’une trentaine d’années.

Le propos de cet article qui s’inscrit bien dans la conjoncture d’une crise de distribution de produits pétroliers sans précédent qui sévit depuis plus de quatre semaines dans le pays est de montrer le pétrole apparait à bien des égards comme un produit de consommation qui aggrave les misères des Haïtiens.

1. Le poids considérable des produits pétroliers dans la balance commerciale du pays

1.1 Les types de produits pétroliers importés par Haïti

Le pays importe toutes les catégories de produits pétroliers comme le révèlent les tableaux fournis la Banque centrale de la République d’Haïti, soit un total de 6,775 millions de barils en 2020. Le produit majoritaire est ce que nous appelons communément le gas-oil (ou gazole en français) dont on avait importé 2,531 millions de barils pour une valeur de 189 236 000 dollars en 2020. Ensuite, la gazoline (1, 913 millions de barils pour 156 153 000 dollars), qui correspond ailleurs à l’essence dans les autres pays et qui n’est plus différenciée depuis une décision prise en 2013 de ne plus distinguer à la pompe les indices d’octane 95 et 97. En troisième position, on trouve le bitume (équivalant de 923 000 barils pour un montant de 102 298 000 dollars). Puis, le kérosène (345 000 barils pour une valeur de 27 470 000 dollars), surtout utilisé pour l’éclairage des ménages qui n’ont pas accès à l’électricité ou pour la préparation des repas dans certains types de « réchauds ». Enfin, le mazout est essentiellement utilisé dans les centrales thermiques (440 000 barils et une valeur de 18 497 000 dollars) et le gaz de pétrole liquéfié ou GPL (équivalant de 246 000 barils pour un montant de 17 460 000 dollars).

De cette énumération, il ressort que Haïti accuse un immense retard par rapport aux pays voisins en termes de consommation de produits pétroliers. En effet, la République dominicaine, à population équivalente, avait importé en 2019 pour 3,5 milliards de dollars, soit le triple du montant d’Haïti entre le pétrole raffiné et le GPL qui est la première source d’énergie consommée dans ce pays et dont les importations représentent plus de 100 fois celles d’Haïti. Parce que de l’autre côté de la frontière de nombreuses usines électriques fonctionnent au propane ainsi que des dizaines de milliers de voitures et de ménages.

1.2 Notre faiblesse de consommation de produits pétroliers à tous les niveaux

L’analyse des données publiées par la Banque centrale de la République d’Haïti souligne la faiblesse de la consommation de produits pétroliers par les Haïtiens qui s’élevait à 29 000 barils/jour en 2018 - une année que nous considérons comme une année normale en termes de consommation pour tomber autour de 19 000 barils/jour en 2020, l’année très impactée par le Covid-19.

Par comparaison, c’est cinq fois moins que la République dominicaine qui consomme 145 000 barils/jour et aussi moins que Cuba (160 000 barils/jour). Idem pour d’autres pays de la région : Panama (100 000 barils / jour), la Jamaïque (78 000 barils / jour) et Costa Rica (52 000 barils / jour).

Cette faiblesse de consommation de produits pétroliers est due essentiellement au fait que le poids du pétrole reste dérisoire dans le bilan énergétique haïtien, ne représentant que le quart des différentes formes d’énergie consommées dans le pays contre 70% pour le bois, 2 % pour l’hydroélectricité et 3% pour la bagasse et les autres sources d’énergie.

Pourtant, ce qu’il faut noter, c’est l’augmentation croissante de la consommation annuelle de produits pétroliers du pays qui est passée d’environ 2 millions de barils entre la fin du 20e siècle aux 9,125 millions de barils de l’année 2019.

En termes de progression, la consommation de produits pétroliers a été multipliée par 2,2 entre 2009 et 2018. Mais, l’évolution a été plus nette durant la même période pour le fuel-oil dont la consommation est passée de 49 à 772 milliers de barils entre 2008 et 2020, soit une multiplication par 19 tandis que pour la gazoline la consommation a presque triplé, contre un rapport de 1 à 1,4 pour le gasoil et le GPL.

1.3 L’importance de notre facture pétrolière

Les produits pétroliers possèdent un poids considérable dans la balance commerciale du pays, soit une valeur de 529 257 millions de dollars en 2020, ce qui correspond à 17,82% du total des importations. Entre 2011 et 2020, ils sont arrivés une fois sur deux, en première position de nos importations en valeur - pour les années 2011, 2012, 2014 2018 et 2019 - avant les produits alimentaires. Ce qui s’explique par la fluctuation des cours de l’or noir.

Ce qui est inquiétant, c’est que le pourcentage de 17,82% de l’année 2020 se situait en une année où le cours du pétrole était tombé très bas, autour de 20 dollars le baril au premier trimestre et restant proche de 40 dollars jusqu’au mois de novembre de la même année.
Z L’accélération avait débuté en décembre 2020 avec la reprise de l’économie mondiale, accompagnée par le lancement de la campagne de vaccination dans les grands pays.

Connaissant la tendance actuelle où le prix du baril se situe la dernière semaine de juin 2021 autour de75 dollars et qu’on annonce l’atteinte de 100 dollars dans quelques mois, il est légitime de prévoir que la facture pétrolière annuelle d’Haïti risque de doubler, voire tripler dans un délai pas trop lointain. Elle pourrait dépasser le seuil du milliard et demi de dollars et se situer de loin en tête de la valeur de nos importations, en franchissant la barre de 30% de celles-ci.

Nous savons que c’est la monnaie nationale qui en fera les frais avec à la clé l’aggravation de la paupérisation du pays qui est déjà insupportable.

2. Les problèmes posés par la gestion des produits pétroliers en Haïti

Les problèmes posés par la gestion des produits pétroliers en Haïti sont légion, allant de la question des commandes qui ne sont pas en adéquation avec l’écoulement des stocks aux difficultés de l’État pour ajuster les prix à la pompe au cours mondial de l’or noir en passant par l’inexistence de facilités de stockage de ces produits.

2.1 La question des commandes de produits pétroliers

La question des commandes de produits pétroliers pour l’alimentation du marché intérieur est l’une des pierres d’achoppement de la gestion des produits pétroliers en Haïti. En effet, les instances responsables ont été longtemps critiquées pour les ruptures de stocks récurrentes qui ont perturbé les activités économiques dans le pays. Plusieurs fois par an depuis 2012, on a constaté des crises qui obligent à attendre de cinq à huit jours avant le retour à la normale.

Il faut noter que le pays ne dispose pas de stock de sécurité comme la plupart des autres États. En France, on dispose en réserve de trois mois de consommation de produits pétroliers tandis qu’au mieux en Haïti on peut compter 22 jours de consommation quand on a fait le plein des trois petits réservoirs de Thor et de Varreux.

Il y a eu aussi des conflits qui ont opposé le BMPAD et les compagnies pétrolières qui s’étaient insurgées en 2017 contre le monopole qui a été accordé par le gouvernement à la date du 10 janvier 2018 à cet organisme pour l’importation des produits pétroliers. On se rappelle qu’en juillet 2017 les compagnies Total, National et Sol avaient décidé d’importer directement des hydrocarbures au mépris de cette disposition du gouvernement de Jovenel Moise.

Des conflits ont surgi en d’autres circonstances, mettant aux prises certains fournisseurs de produits pétroliers au gouvernement haïtien. Ainsi, le différend entre Preble-Rish Haïti S.A en novembre 2020 qui a été accusé par le BMPAD d’avoir tenté de changer le prix du carburant aux dépens du trésor public.

À l’époque, pour forcer le gouvernement haïtien à ajuster les prix selon ce qui est écrit dans l’annexe 1 du contrat libellé en dollars par baril alors que dans le corps du contrat les prix étaient désignés en centimes par baril. Le blocage qui était décidé par Preble-Rish Haïti s’était concrétisé par le fait que la compagnie avait livré uniquement un tiers dans la dernière cargaison de produits pétroliers tout en exigeant d’être payée avant de livrer le reste. S’en était suivi une action en justice en référé intentée par l'État haïtien contre la compagnie Preble-Rish dont nous ignorons la suite.

Malgré le transfert depuis le 15 mars 2019 de la possibilité pour les compagnies pétrolières de passer commande sur le marché international, moyennant la soumission d’une lettre de crédit stand-by auprès du BMPAD qui sera requise à l’occasion de chaque commande, les crises de rareté de la ressource ne se sont pas arrêtées pour atteindre leur fréquence maximale en 2020, parfois deux en un seul mois.

Cependant, depuis cette décision qu’on croyait salutaire, de nombreuses ruptures d’approvisionnement du marché domestique se sont produites. Parfois, pour cause de retard de paiement par l’État haïtien des montants des taxes qu’ils avaient avancés dans la distribution à la pompe.

2.2 Les conflits de nature syndicale ou sociale concernant la distribution des produits pétroliers

Il y a eu aussi des cas de conflits de nature syndicale ou sociale concernant la distribution des produits pétroliers.

2.2.1 Les grèves du début février 2015

Ainsi, au début de l’année 2015, sous le gouvernement Martelly-Paul, le pays avait connu une grave crise pétrolière, non pas à cause du problème de ravitaillement en or noir, mais à cause de deux grèves générales qui avaient été déclenchées par les syndicats et des partis politiques pour forcer le gouvernement à réduire le prix à la pompe.

Ces grèves s’étaient tenues en deux semaines successives, les deux premiers jours des deux premières semaines du mois de février, où à chaque fois, les syndicats et des partis politiques avaient voulu exiger de réduire le prix de vente du carburant d’environ 50% alors que le gouvernement avait indiqué ne pas pouvoir aller si loin.

Cependant, les acteurs n’avaient obtenu qu’une satisfaction partielle, les prix n’ayant diminué que 9, 3% au terme de négociations difficiles et dans un contexte de violence inouïe.

2.2.2 Les émeutes des 6, 7 et 8 juillet 2018

Le conflit le plus sérieux concernant les prix du pétrole en Haïti était celui des 6, 7 et 8 juillet 2018, où le pays était à feu et à sang à la suite d’une augmentation sévère des prix à la pompe, en réaction à un communiqué du ministère des Finances annonçant une augmentation de 38% des prix des produits pétroliers.
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Une augmentation qui était « conforme à la loi de 1995 », portant sur la fixation des prix des produits à la pompe et qui avait été prise sous la pression du Fonds monétaire international pour compenser, selon le communiqué officiel, « les pertes enregistrées au niveau des recettes douanières et la nécessité de mettre fin à une subvention bénéfique aux plus riches ». On sait que le gouvernement avait dû reculer devant la pression populaire qui s’était manifestée par des émeutes sans précédent dans la capitale ainsi que des pillages d’entreprises.

Depuis, on a noté au moins par deux fois des actions des syndicats pour faire baisser les prix des produits pétroliers qui ont cependant fait long feu.

2.3 La longue rareté des produits pétroliers de tout le mois de juin 2021

Au début de juin 2021, le problème de la distribution des produits pétroliers dans le pays a pris un nouveau tournant avec la conséquence de la guerre des gangs dans la troisième circonscription de la capitale. Il s’en est suivi non seulement des déplacements de population qui ont dû se réfugier dans des abris provisoires, mais également la difficulté d’acheminer les stocks de carburant vers les stations de distribution d’essence. Depuis, c’est au compte-goutte que celles-ci sont ravitaillées et que les usagers peuvent se procurer le précieux liquide et aussi la flambée des prix qui ont doublé sur le marché noir entrainant aussi l’augmentation des prix des transports urbains et interurbains.

Au final, tous les secteurs d’activité ont pâti de cette longue crise depuis les transports jusqu’aux formations sanitaires ainsi que les malades se trouvant en situation d’urgence en passant par les commerces et le secteur informel.

2.4 Les conséquences des perturbations observées dans la distribution des produits pétroliers

Les perturbations observées dans la distribution des produits pétroliers ont toujours des conséquences néfastes sur la vie nationale en plus de celles que nous venons de mentionner sur les transports, les formations sanitaires et le fonctionnement des commerces.
Ces perturbations qui sont devenues trop fréquentes et de plus en plus longues ont surtout des effets macroéconomiques qui font baisser la production nationale et qui affectent aussi le taux de change.

Il faut aussi mentionner qu’en raison des évènements des 6, 7 et juillet 2018, il est impossible au gouvernement de faire varier les prix à la pompe en fonction des fluctuations des cours du pétrole sur le marché international. Car, s’il décidait de les baisser dans les périodes de diminution des cours de l’or noir, il ne pourrait prendre le risque de les augmenter dans les situations inverses sous peine de provoquer des soulèvements majeurs de la population. Du coup, il est obligé de supporter en tout temps les subventions qui grèvent lourdement ses dépenses.

Conclusion

Ce texte a montré que la distribution des produits pétroliers est devenue un problème très sensible en Haïti. Il est en effet à l’origine de nombreuses misères pour la population. Tous les secteurs sont chaque fois impactés, y compris le milieu rural qui ne peut écouler une partie de sa production vers ses marchés traditionnels en période de blocage dû aux pénuries. Le milieu urbain en souffre aussi beaucoup dans les domaines du transport et d’autres activités essentielles. L’un des premiers aspects à retenir est que, du fait de ces perturbations, la facture pétrolière pèse de plus en plus sur l’économie d’un pays en paupérisation permanente et il faut craindre que dans les mois à venir le prix de l’or noir qui se situe actuellement autour de 75 dollars le baril sur le marché international ne monte autour de 100 dollars. Il faut donc nourrir des craintes pour la monnaie nationale qui peut tomber vers le troisième trimestre autour de 125 gourdes pour un dollar en cette grande période d’instabilité politique, de dépenses électorales et de rupture prolongée des contacts de la capitale avec quatre départements du pays.

Jean SAINT-VIL
jseanssaint_vil@yahoo.fr




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