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Raoul Peck et le marxisme haïtien : que peut la pensée de James Baldwin ?

Raoul Peck et le marxisme haïtien : que peut la pensée de James Baldwin ?



Partie 3 Si le cinéma ne peut pas changer le monde, il peut néanmoins changer la vie d’un individu[2]. Raoul Peck L’idée de ce film (Le Jeune Karl Marx) est qu’après l’avoir vu, les gens iront prendre un livre, auront envie de continuer cette conversation, d’aller plus loin[3]. Raoul Peck

Liaisons et ruptures avec le marxisme haïtien

La réception de Karl Marx en Haïti remonte de la fin du XIXe siècle avec Louis-Joseph Janvier (1855-1911) qui a relu le Capital en fonction de la réalité haïtienne. Dans La République D’Haïti et ses visiteurs (1840-1882)[4], il montre la nécessité de décentrer l’accumulation primitive du capital élaborée par Marx. L’originalité de sa démarche réside dans sa défense de la « race noire ». Sa critique du Capital puise ses racines dans une lutte contre l’Occident raciste et eurocentriste. Néanmoins, Louis-Joseph Janvier n’était pas de conviction marxiste, mais il reconnaît les apports de Marx dans la compréhension et la transformation du monde. À cette époque, on n’était pas encore dans un marxisme politique, mais plutôt dans une approche marxienne qui fait acte de la publication en 1867 du premier livre du Capital. C’est avec Jacques Roumain dans les années 1930 que le marxisme haïtien émerge. Ce marxisme n’a pas eu le temps de se développer. De 1930 à 1944, Jacques Roumain, le premier communiste haïtien, a été arrêté plusieurs fois, exilé et affaibli. En dehors de quelques œuvres importantes, comme Analyse schématique 1932-1934 et Gouverneurs de la rosée, il n’a pas eu la chance de conceptualiser un marxisme à l’aune de la réalité haïtienne. Il a quand même initié quelques questions essentielles et a aussi instauré une démarche de relecture que nous nommons distillation, en référence à une déconstruction libératrice. Ce sont des amis de Jacques Roumain réunis d’abord sous forme de cercle qui vont approfondir à partir de 1946 l’héritage marxiste. Le marxisme haïtien sera doté d’une pensée structurée, conceptualisée et hétérogène. La pensée marxiste haïtienne développée à partir de la « révolte de 1946 » est un corpus de textes d’un ensemble d’auteurs qui se réclament du marxisme. Ces discours marxistes portés notamment par Étienne Charlier, Jacques Stephen Alexis, Yves Montas et René Depestre sont axés sur les questions de la nature de la formation sociale haïtienne, sur l’usage du concept d’aliénation, sur la critique du capitalisme, sur l’exploitation des paysans, sur le modèle de lecture de Marx et sur les questions de couleur.

Ces marxistes étaient tous des intellectuels ayant faits des études universitaires, mais leurs travaux n’étaient pas publiés au sein d’une entité. Ça sera fait progressivement dans les années 1960 avec Gérard Pierre-Charles, Michel Hector et Yves Montas qui sont tous attachés à une institution universitaire. Ainsi, la pensée marxiste haïtienne a connu cette transformation lui permettant de standardiser ses productions. La première étape sera avec Jacques Stephen Alexis (médecin), Étienne Charlier (docteur en Droit) et René Depestre (écrivain) qui accouchent de rigoureux travaux, en dehors d’un monde universitaire formel. Ces travaux pionniers demeurent importants pour saisir la haute conceptualisation du marxisme haïtien dans les années 1960-1970. Par exemple, Jacques Stephen Alexis est l’un des rares à participer à deux débats importants de l’époque : la crise du marxisme et les écrits de jeunesse de Marx. Ce qui aidera Yves Montas à analyser la forme de la transmission du marxisme en Haïti. La pensée marxiste haïtienne est marquée par de véritables soubresauts lui permettant de s’enrichir conceptuellement.

L’intérêt de Raoul Peck pour le jeune Marx me pousse à revoir les termes de ce débat dans la pensée marxiste haïtienne. De prime abord, il faut dire que Jacques Stephen Alexis s’oppose à toute division de la pensée de Marx de sa jeunesse à sa maturité. Il estime que le marxisme n’a pas une « date » d’apparition dans la pensée de Marx. Alexis rejette la démarche de la « sociologie du jeune Marx » pour montrer le côté systémique de cette pensée. Il s’explique ainsi en 1959 : « L’œuvre de Marx et d’Engels de 1844 à la révolution de 1848 est une œuvre authentiquement marxiste ou la pensée cependant s’affermit peu à peu pour atteindre par la suite la matrice complète de la méthode du matérialisme dialectique et des sommets inégalés par eux auparavant, s’enrichissant sans cesse en beaucoup de domaines (théorie de l’État, origine de la famille, thèses sur l’esthétique, etc.) en relation avec la lutte des classes et les découvertes scientifiques de leurs temps[5]. » Alexis tend à montrer l’importance des œuvres de jeunesse pour comprendre le nœud de la pensée marxienne. Il souligne que Hegel et Feuerbach restent les figures de réflexion de Marx qui reconnaît leurs apports. De Jacques Roumain jusqu’à Jacques Stephen Alexis en passant par Étienne Charlier, la nécessité de lire les œuvres Hegel s’impose. Alexis se positionne ainsi à propos des œuvres de jeunesse de Marx :

En somme pour nous résumer, nous pouvons dire que tous les écrits de Marx avant 1844 portent dans une mesure variable l’empreinte de l’idéologie puis d’une négation feuerbachienne de cet hégélianisme qui continue à survivre dans son esprit dialectique. Ces œuvres de Marx, tout en ayant pour nous comme celle Hegel et de Feuerbach une immense valeur doivent être étudiées avec un ‘esprit critique’, le même que Marx, Engels et Lénine ont appliqué aux textes de Hegel à la lumière du matérialisme dialectique. Il n’est pas question pour nous de récuser les œuvres que les idéologues bourgeois d’aujourd’hui qualifient sous le terme de ‘sociologie du jeune Marx’, pas plus que Marx lui n’avait à renier les œuvres marquant les étapes préalables de l’itinéraire de sa pensée philosophique[6].

Cette approche d’Alexis des œuvres de Marx domine la pensée marxiste haïtienne. Elle est un refus des termes du débat autour du vrai ou faux Marx. Alexis évite cette mésinterprétation ayant engendré pas mal de déformations. En refusant cette séparation étanche dans les œuvres de Marx, Alexis esquisse le débat althussérien qui aura lieu dans les années 1960. On peut comprendre pourquoi chez Alexis la problématique de l’aliénation s’institue en haut lieu de conceptualisation du réel haïtien. Il précise ceci : « D’un autre côté l’étude des problèmes de l’aliénation humaine dans les sociétés d’exploitation a été à peine ébauchée par Marx dans ses rapports avec la politique, çà et là dans le Capital et dans les diverses autres œuvres ? Il importe que les marxistes haïtiens étudient concrètement ce problème en évitant d’en faire un cheval de bataille ou une catégorie abstraite ainsi que le font les révisionnistes si férus en matière d’aliénation. Ce problème est lié à l’élévation continue de la conscience politique des diverses classes sociales et couches sociales[7]. »

L’appel de Baldwin comme écrivain stipule l’importance de la littérature pour le marxisme haïtien ayant émergé sous la période dictatoriale des Duvalier. Le recours à la littérature était lié à la brutalité de la période qui interdisait toute production critique. Il a fallu jouer sur la forme en exploitant toutes les ressources de la langue afin de sensibiliser le peuple haïtien. La fonction esthétique de la littérature lui permet de travailler la mise en forme des idées à transmettre. Le marxisme haïtien qui s’érigeait contre le pouvoir dictatorial des Duvalier a fait ses premières armes idéologico-politiques dans la littérature. La poésie et le roman étaient très sollicités dans le corpus de ces intellectuels. La poésie était l’un des premiers modes d’expression des intellectuels haïtiens. Un tel rapport entre Haïti et la littérature oblige les intellectuels à se plonger dans les romans et poésies pour élaborer leur pensée. Le marxisme haïtien reste un moment de croisement entre la littérature et la science. Considérant l’intérêt de Peck pour le cinéma, ce marxisme diversifie son contenu en mariant cinéma, littérature et science. La décolonialité des marxismes périphériques doit être tributaire de ces multiples formes de pensée.

Un marxisme acolonial, qu’est-ce que c’est ?

Toute la tradition théorique du marxisme haïtien est traversée par la question coloniale. Elle reprend cette question en fonction de l’idéal porté par la Révolution haïtienne de 1804. La radicalité de cette Révolution pousse ces intellectuels à penser un détachement direct de l’Occident colonial. Ce qui n’empêche pas qu’ils baignent dans les présupposés de la modernité. Depuis la fin XIXe siècle jusqu’à nos jours, la réception haïtienne de Marx est toujours tributaire de l’appareil épistémique occidental ancré dans un certain eurocentrisme. Les tentatives d’en sortir ont été prises au piège de l’Empire dont le spectre envahit toutes les sphères d’activités dans les pays anciennement colonisés. La décolonialité du marxisme haïtien n’arrive jamais à bon port, vu les voies préconisées et la nature des emprunts effectués. Cette sortie décoloniale étant toujours visée, il reste à déterminer les directions suivies. Le projet de marxisme acolonial répond à cette interrogation liée à la décolonisation des marxismes périphériques.

Le philosophe haïtien Adler Camilus explique l’acolonialité par une reconfiguration du monde axée sur les idéaux de la Révolution haïtienne de 1804. Cet événement radical, soutient-il, n’a rien à voir avec une « reconfiguration postcoloniale, mais décoloniale » s’inscrivant dans un travail constant sur toutes les formes de pouvoir instituées. La marginalisation de cet événement dans les écrits occidentaux est l’un des obstacles à l’élaboration d’une intelligibilité décoloniale. L’acolonialité de Camilus se fonde sur une disjonction avec la pensée de Marx qui pense dans Sur la question juive (1844) à une émancipation radicale sans mobiliser la Révolution haïtienne de 1804. Karl Marx aurait mieux cerné les limites de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » en se penchant sur les ambitions de cette Révolution haïtienne. Camilus puise dans Karl Marx, auteur des thèses sur Feuerbach, l’idée d’auto-changement pour sa « praxis décoloniale ». Le sujet douloureusement colonisé doit être en mesure de penser sa libération. Cette privation de colonialté doit utiliser son dehors sans qu’il soit soumis aux injonctions du capital. L’acolonialité devient le fondement même de la décolonialité.

Le projet latino-américain « Modernité/colonialité » peut enrichir les armes de l’acolonialité. Malgré son attachement à la tradition haïtienne, l’acolonialité camilusienne devrait se ressourcer dans les nouvelles approches de la modernité apportées par Enrique Dussel, Walter Mignolo, Anibal Quijano, Edgardo Lander et Arturo escobar. Ils rejettent tous l’opposition entre modernité et postmodernité pour voir les questions coloniales. Ils invitent à déconstruire les mythes occidentaux afin de dévoiler leur discrimination épistémique. Leur objectif consiste à créer un « paradigme autre » (Walter Mignolo) tout en pratiquant la « pensée de frontière » (Arthuro Escobar). Boaventura de Sousa Santos inscrit ces pratiques dans une « épistémologie du Sud » axée sur les forces créatrices des marges. Ce projet propose l’idée de géopolitique de la connaissance qui remet en question les notions occidentales d’objectivité et d’universalité. Ces déplacements pourraient contribuer à redéployer les présupposés de l’acolonialité.

Les œuvres de Baldwin peuvent jouer ce rôle épistémique envers les productions occidentales. À quel niveau peut-il être efficace ? Comment l’utiliser sans souiller ses fondements anticolonialistes ? Baldwin est-il capable de proclamer la mort de la colonialité ? Ces questions s’orientent vers la valeur épistémique des œuvres des intellectuels afro-américains se livrant à une lutte contre l’Occident raciste et capitaliste. Elles permettent de passer au crible de la critique décoloniale les résistances de ces intellectuels. Faire de Baldwin une figure complémentaire à celle de Marx pour comprendre le monde d’aujourd’hui, c’est reconnaître son écart par rapport aux modes classiques de production de connaissances. Baldwin reste une figure qui a su déplacer plusieurs régimes différents de savoirs fondés sur une suprématie de l’Occident blanc. Le réflexe de Peck sur Baldwin est à approfondir si on veut créer un marxisme à l’aune des sociétés postcoloniales. Son attitude peut engendrer un « plan d’immanence pré-philosophique[8] » permettant l’émergence de nouveaux concepts pour un marxisme ouvert. Ce marxisme pourrait-il être capable de se dépouiller radicalement du spectre de la colonialité ? Comment penser l’acolonialité du marxisme haïtien en dehors et avec l’épistémologie occidentale ? Comment créer une marge « purifiée » et productrice du marxisme acolonial ?

Jean-Jacques Cadet
Docteur en philosophie de l’Université Paris 8


[1] Cette étude est exclusivement fondée sur des entretiens et les deux derniers films de Raoul Peck. Elle est un chapitre d’un ouvrage qui sera publié en octobre 2021.

[2] Peck Raoul, « Engagement cinématographique », Cités, 2019/1 (N° 77), p. 73-81.

[3] Entretien avec Raoul Peck, réalisateur du Jeune Karl Marx, NPA, 6 octobre 2017, propos recueillis par Yvan Lemaître.

[4] Publié à Paris, en 1883, chez Marpon et Flammarion.

[5] Jacques Stephen Alexis, Le marxisme, seul guide possible de révolution haïtienne, éditions CRESFED, 1959, page 102

[6] Jacques Stephen Alexis, Le marxisme, seul guide possible de révolution haïtienne, Ibid, page 101

[7] Jacques Stephen Alexis, Ibid, page 127

[8] Dans le sens deleuzien du terme. Voir Qu’est-ce que la philosophie ? (1991), Ibid.




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