RTPacific Contact Avis
 
27.05° C
  à Port-au-Prince
Radio Pacific 101.5 fm - En direct
Le Journal Dernière heure Actualité Édito Tribune Société Économie Culture Diaspora Sport rpacific101.5 FM  
× Immobilier Appartements Maisons Locaux commercial Locaux pour Bureau Terrains Véhicules Voitures Camions Tout Terrains Minibus Motos Divers Animaux Articles ménagers Ordinateurs et pièces Équipement électronique Équipement industriel Équipement lourd Diverses études Légal Bijoux et montres Smartphone et tablettes Vêtements Jeux video

Made in Ayiti, objets de vie et regard du photographe Roberto Stephenson.

Made in Ayiti, objets de vie et regard du photographe Roberto Stephenson.



Esthétique de l’utilitaire Mise en contexte

Depuis quelques années, je suis avec intérêt le travail des photographes qui exercent en Haïti. La photographie, il y a longtemps était une expression artistique négligée dans l’évolution des arts dans le pays, commence à frayer son chemin et s’installer dans le paysage artistique, même si les collectionneurs et surtout un public averti dans ce champ sont encore à susciter. La photographie est présente dans une grande variation, du photojournalisme à la photographie d’art, en passant par la photographie de studio, etc. Plusieurs pratiques photographiques – qui étaient cantonnées dans la consommation de masse -- sont en passe de devenir de véritables objets culturels. Tel le photojournalisme ne voulant plus seulement informer, plonge son objectif dans le passé pour explorer la Mémoire, comme le travail de Pierre Michel Jean. Que faut-il dire de Kesler Bien-Aimée qui, dans plusieurs de ses projets, entreprend une véritable interdisciplinarité entre photographie et sciences humaines (Histoire, Mémoire et Patrimoine). Sans oublier, l’art engagé de Josué Azor avec Noctambules ou Gason solid. Quant à Maksaens Denis, s’il ne se revendique pas photographe, la photographie joue un rôle essentiel dans sa démarche artistique. Ce sont des exemples qui nous témoignent de la vitalité de la photographie. Celle-ci ne cesse de se transformer et de s’imposer dans le paysage artistique haïtien. La contribution de Roberto Stephenson dans l’évolution de la pratique et de la réception de la photographie en Haïti n’est pas négligeable.

L’œuvre de Stephenson est variée. Il s’intéresse à la photographie d’architecture intérieure. Son album « Intérieurs d’Haïti » réalisé avec la collaboration de la plasticienne Marie-Louise Fouchard révèle, que ce soit dans une maison extravagante de Montagne Noire, de Pacot ou plus humble de la Grand Rue, la « symbiose culturelle », en Haïti, comme l’a si bien fait remarquer Frankétienne dans la préface. L’artiste se laisse aussi interpellé par des aspects autrement subliminaux du paysage rural du pays. Le paysage dans les arts haïtiens, depuis la poésie romantique, en passant par les représentations de la vie rurale des peintres et photographes indigénistes, jusqu’aux œuvres des artistes dit néo-primitifs, a été toujours un motif de fierté, et un lieu de combats. Le paysage constitue le véritable genre artistique engagé dans l’histoire des arts en Haïti. Elle est à la base de l’esthétique de la belle représentation du pays qui consiste à donner une image resplendissante du pays selon les recommandations de Normil Sylvain, dans Chronique-Programme du premier numéro de la Revue indigène, paru en juillet 1927. L’album Peyizaj de Stephenson répond effectivement à l’appel de Sylvain, puisqu’il s’agit « de considérer avec un regard neuf le paysage, et le pays… » après l’événement du 12 janvier 2010.

Dans son projet Made in Ayiti, Roberto explore la réalité urbaine à travers des objets témoignant le génie de la débrouillardise à Port-au-Prince. Des objets fabriqués pour maintenir une survie qui semble s’éteindre peu à peu. Des objets imparfaits comme le quotidien à Port-au-Prince. Les imperfections racontent le vécu du peuple ; c’est toute l’histoire de l’homme haïtien qui y est écrite. Elles nous font prendre conscience de toute la dimension du hasard dans notre vie.


Made in Ayiti, Objets de vie

La série Made in Ayiti qui, si je ne m’abuse, a fait l’objet de trois expositions. D’abord à Quisqueya, puis à l’Institut Français d’Haïti et au Bureau national d’Ethnologie, nous montre comment le peuple, délaissé par le système, allie esthétique et débrouillardise.

Depuis l’avènement de l’indigénisme dans les années 1930 les petits métiers ont fait leur apparition dans l’art haïtien. Cette présence allait être renforcée par les peintres dits Naïfs, avec les innombrables scènes de vie quotidienne, pour en devenir une véritable esthétique avec l’École de la Beauté et ses marchandes de toile à n’en plus finir.

Ce qui définit l’originalité de Made in Ayiti, c’est le fait d’avoir révélé la personnalité des objets, véritables compagnons de lutte pour la survie du peuple. Il nous permet non seulement de contempler le sens esthétique de ce denier, mais encore d’être plus attentifs à sa conception de la vie. Nous avons pu remarquer le talent d’installateurs de nos machann grenn, nos machann bonbon, nos machann frui ak legim. Ils ont compris que capter la clientèle passe également par l’esthétique, ainsi ont-ils développé un sens particulier d’installateurs. Que dirions de la patience et de l’ingéniosité que tout cela demande : faire la matinée défaire le soir, des gestes qui rythme la vie, devenant très vite des réflexes, pour ne pas dire une autre nature. Que dirions-nous aussi de ces génies du bricolage, de la réappropriation, de la récupération ou encore du recyclage : ces kawotchouman, ces boss soudè, etc.

Stephenson donne du relief à chaque objet. Agissant désormais comme des personnalités, nous nous sentons obligés d’entreprendre un dialogue avec ces fabrications qui constituent la base de la vie haïtienne ; la vie informelle qui nous dévoile sa multiforme sous le regard perçant du photographe. En plus de donner un inventaire du savoir-faire populaire, l’artiste nous engage dans une confrontation à la fois esthétique et vitale avec chacun de ces objets.

Photographie sociale

Peut-on parler d’un art social de Made in Ayiti? Il est toujours difficile de catégoriser un art ou un artiste. Catégoriser un art, c’est souvent l’enfermer dans une interprétation qui risque de perdre le public, c’est par la même occasion mettre l’artiste dans un carcan esthétique ou idéologique qui obstrue d’autres aspects non moins importants de son œuvre. En outre, les critères ne font pas toujours l’unanimité et se partagent en plusieurs catégories.

Eric Gagnon pense que la photographie sociale « … est elle-même un effort pour donner une figure aux rapports individu-société, avec les difficultés et les réductions que comporte une telle tentative. Seulement, une image ne dit rien, elle n'explique pas. » En réalité c’est l’homme haïtien que représente Stephenson à travers les objets. Cette représentation est l’image d’une société où la débrouillardise est érigée en norme et définit la plupart des activités. Même l’intellectuel n’y est pas échappé : débrouillardise de la pensée.

La photographie sociale s’intéresse à tout ce (gestes, activités, lieux, pratiques sociales) qui dépassent l’individu et qui sont des signes des rapports sociaux (exploitations, inégalité sociale et économique). Derrière la représentation des objets, ce sont des portraits d’hommes et de femmes qui luttent au quotidien, ces anonymes, des sans visages qui vivent au jour le jour ; qui ne font que survivre, en fait. Ce sont ceux sur qui l’histoire sera fermée après la mort.

Esthétique de l’utilitaire

À travers Made in Ayiti, Stephenson s’est fait photographe d’objets du quotidien, et se confirme photographe contemporain. Il a compris que les choses, aussi minimes soient-elles, disent toujours quelque chose de la vie ou du vécu. Les objets portent en eux les rêves immenses de l’homme.

On connaît tous le mot d’ordre des tenants de l’art pour l’art : « l’utile est laid ». Il entendait ainsi que l’art ne puisse avoir d’autre raison que lui-même. Il ne s’agit de prendre le contre-pied de cette conception de l’art. Car, pour nous esthétique ne renvoie pas ici au beau, mais à ce qui interroge notre regard, et suscite en nous des émotions qui nous portent à y porter attention. C’est-ce qu’advient à réaliser Made in Ayiti. On y est forcé d’admirer et questionner des objets qui d’habitude nous laissent totalement indifférents. Ces questionnements nous amènent à réfléchir sur la beauté en elle-même, sur l’existence. Parce que les déséquilibres d’un objet fatigué par le temps et l’usage nous interpellent sur la véritable signification du beau.

Made in Ayiti et la question de l’autre

Dans son livre Peuple exposé, peuple figurant : L’œil de l’histoire 4, Georges Didi-Huberman, parle d’une police de l’image quand il s’agit de représenter le peuple. Celui-ci est le plus souvent représenté à disparaître. Il est donc « exposé à une mort esthétique ». Il joue souvent le rôle de figurant servant à donner caution au réalisme artistique et quand il est acteur, il est vu à travers un ensemble de stéréotypes.

Parler de peuple mérite toujours de se justifier tant le terme renvoie à des réalités ambigües et équivoques. Le mot peuple renvoie à une conception plutôt sociale qui veut que celui-ci soit une portion de la population économiquement faible, composée de paysans, d’ouvriers et des habitants de bidonvilles pratiquant toute sorte de métiers ou d’activités pour subvenir à leurs besoins. Généralement, c’est en ce sens que le terme peuple est compris dans le discours en Haïti quand il n’est pas suivi de l’épithète haïtienne. Nous voulons analyser les différentes circonstances qui ont amené les artistes – écrivains et artistes visuels – à s’intéresser à la représentation de ces catégories sociales. Cette analyse nous permettra de faire le point sur la responsabilité de l’artiste, et nous posons la question sur l’utilité de l’art.

Quand on est exposé, on l’est selon le point de vue de celui qui expose ; l’exposé dans le contexte de son exposition est tout à fait passif. Il est mis dans un dispositif où il fait partie d’une scénographie qui le dévoile à travers un discours idéologique, esthétique ou politique. L’exposition du peuple dans l’art haïtien est liée à des circonstances bien particulières ; ce n’est jamais un acte spontané. La littérature et la peinture haïtiennes tirent leurs origines dans un discours de revendication et un effort d’affirmation de soi en pleine période coloniale. Les Affranchis voulaient imposer et parvenaient bien sûr à le faire, à imposer une esthétique. Mais cette esthétique de contestation deviendra après l’indépendance une esthétique d’exclusion : s’il a été question pendant la période coloniale de dénoncer les abus des colons en célébrant les mérites des chefs des révoltés, après l’indépendance c’est encore ces chefs des révoltés devenus dirigeants qui auront droit d’être mentionnés par l’art.

Le populaire est entré dans les arts plastiques comme objet en 1930 avec la peinture indigéniste et comme sujet avec la mise en exergue de la peinture dite primitive /naïve. Pour apprécier Made in Ayiti, il faut l’analyser dans une histoire globale du visuel dans le pays. Si dans cette œuvre, il s’agit de l’image du peuple, c’est une image qui se situe en dehors de certaines conceptions du peuple où celui-ci est esthétiquement marginalisé (figurant dans le cinéma/personnage invisible dans les scènes de genre). C’est une image à travers laquelle le peuple fait figure, c’est-à-dire il agit et forge sa réalité. Bien sûr, il s’agit d’une réalité forgée dans la précarité, une tentative presque désespérer de dompter le destin. Dans Made in Ayiti, il y a un dépassement du réalisme traditionnel. Nous donnant à contempler seulement les objets, Stephenson refuse de représenter des hommes et des femmes dans des gestes typés, constituant les schèmes d’une catégorie esthétique (Indigénisme/École de la Beauté). Il est plutôt question de laisser le libre cours au regard du spectateur. Ici, il n’y a peut-être pas de juste regard. Tout est à inventer.

Barthes a pensé la photographie par rapport au temps. Sa fameuse formule « Ça été » donne à l’image photographique un caractère indiciaire, elle ne peut donc être qu’une trace. C’est donc une image de vérité, c’est-à-dire dans le langage structural, une image qui est purement dénotative, ou qui est capable de faire passer la connotation pour la dénotation, comme dans le truquage. Si effectivement, Made in Ayiti veut laisser des traces, l’œuvre nous donne davantage à contempler des objets porteurs de sens, témoins d’une existence de lutte.

Sterlin Ulysse, Ph.D.
Historien d’art/Spécialiste en Esthétique
Vice doyen à la recherche de IERAH/ISERSS de l’Université d’Etat d’Haïti




Articles connexes


Afficher plus [5732]